LES CONDITIONS SOCIALES ET POLITIQUES
79. — Le besoin d'argent ou de protection, de collaboration ou d'applaudissement, assujettit en outre l'artiste à mille très puissantes influences des grands et de I9 masse, des princes et des gouvernements, des riches et des célébrités, des éditeurs et des imprésarios, des critiques et des chroniqueurs; il y a un mécénatisme de cour et un mécénatisme de place, comme il y a la faim de pain et la faim de gloire. Quelquefois c'est le besoin qui révèle tout à coup un talent latent, qui sert d'aiguillon et pousse à traduire par la plume et par l'ébauchoir ce qui, au milieu de toutes les joies et de toutes les distractions du bien-être, était et serait resté une vision de l'âme et un fantôme fugace de l'imagination; d'autres fois le besoin même, dans des circonstances diverses, fait d'un artiste-né, même d'un génie, un modeste employé, un obscur boutiquier, atrophiant les forces créatrices de celui-là dans la pédanterie bureaucratique, et celles de celui-ci dans les soucis vulgaires et mesquins du petit commerce.
Il n'est pas rare qu'un concours, un subside, une commission gouvernementale, académique, éditoriale, mettent à Timproviste en lumière un tempérament d'artiste et de penseur resté inconnu jusqu'à ce jour-là, ou impriment ensuite à toute son activité ultérieure une direction diverse de celle qu'il aurait peut-être choisie, si cette activité était restée libre et solitaire; comme n'est que trop fréquent, aussi, le cas de romanciers et de poètes, de dramaturges et de compositeurs, de peintres et de sculpteurs que le hasard révèle par la suite très grands artistes, et qui sont humiliés et
rebutés par les éditeurs, les directeurs de théâtre, les imprésarios, les organisateurs d'expositions, par ces mômes ouvrages qui leur donneront plus tard la gloire ; ou bien dévoyés et fourvoyés par eux, et contraints à un art de commande commercial et vulgaire qui utilise les questions d'actualité et les goûts de Theure fugitive, les aptitudes de cet acteur-ci ou de ce chanteur-là, les caprices de telle ou telle assemblée qui décrète une statue ou un monument.
Il en est ainsi du mécénatisme; il y en a d'autant de sortes, et, conséquemment, d'autant d'effets différents, qu'il y a de caractères qui l'exercent et en profitent; il va de celui de ce modeste et affectueux Antonio Barezzi qui, nullement riche, achemine à ses dépens vers la gloire Verdi, auquel rien encore ne la promettait, à celui de ce ladre et grossier grand d'Espagne qui traite Michel Cervantes de Saavedra comme un laquais et le laisse presque mourir de faim.
Mais le grand Mécène, le Mécène par excellence, le milliardaire enthousiaste prodigue d'argent et de gloire envers qui le conquiert, c'est le public; et c'^est vers lui que l'artiste a sa pensée tournée, sinon quand il crée dans le tumulte de l'inspiration, du moins, certainement, quand il perfectionne et cisèle, avec patience et réflexion, son travail de premier jet encore brut et informe. Celui qui affiche du mépris pour ce Minos protéiforme, anonyme, irresponsable et omnipotent, celui-là est ou un anormal, ou un poseur, ou un menteur, ou un illusionné; tous nous travaillons pour le public et tous nous en ambitionnons, au fond du cœur,