LES MÉCÈNES ET LE PUBLIC
les applaudissements; tous nous l'avons pour grand collaborateur inconnu, quand sa voix collective nous dicte l'inspiration et quand sa présence imaginaire nous suggère des retouches; tous nous nous adaptons, bon gré mal gré, à ses exigences impérieuses et explosives d'enfant gigantesque, quand nous nous l'imaginons affolé et nerveux au théâtre ou sur la place publique ; et tous, plus ou moins, nous en craignons le jugement protéiforme et réflexe de censeur suprême et sévère, quand nous nous le représentons dispersé et pensif dans les cabinets de lecture et dans les bibliothèques. Et chacun travaille sous la contrainte obstinée de sa suggestion fascinatrice, conformant le sujet et le style de son œuvre à son public, large ou restreint, choisi ou vulgaire, enfant ou adulte, proche ou éloigné, actuel ou futur, homogène ou hétérogène.
80. — Nous voici à la grande question de Tinfluence de Tambiance intellectuelle, scientifique et artistique, sur la production esthétique : aux rapports entre la théorie et la pratique, c'est-à-dire entre l'école, Tacadémie, la critique, la philosophie d'une part, et l'art de l'autre.
Si l'art est un réflexe de la psyché de l'artiste, et si celle-ci est une image interne du monde extérieur, il est bien naturel que le patrimoine intellectuel de l'humanité, et particulièrement celui du temps et du peuple auxquels appartient l'artiste, faisant partie aussi de ce monde externe, l'œuvre de celui-là porte aussi l'empreinte de ce patrimoine. L'art grec, l'art romain, Part du moyen âge, celui de la Renaissance, celui du
168 FACTEURS SUBJECTIFS EXTRINSÈQUES DE L'aRT
xvii* siècle, notre art actuel, sont profondément imprégnés de la science et de la philosophie de l'époque et du pays, même quand ils n'ont ni but ni caractère didactiques; Tartiste inculte lui-même respire pour ainsi dire dans Pair la pensée commune et en pétrit inconsciemment sa production; tandis que l'artiste philosophe sent et clarifie, condense et féconde consciemment cette pensée, et laisse dans ses travaux un monument éloquent du siècle et de la terre qui les produisirent.
Mais autre chose est la science, la culture, la philosophie en général et en particulier, prédominant dans la masse de la population, autre chose sont les théories d'art et les dogmes d'esthétique tranchant du maître, dans la critique, dans les écoles, dans les académies. Celles-ci touchent de bien plus près Tartiste et s'imposent bien plus puissamment à lui, parce que ce. n'est plus seulement sur la substance de son œuvre, mais aussi sur sa forme et sa technique, qu'elles veulent exercer leur influence, beaucoup plus souvent nuisible qu'utile. Organisées et réglementées bureaucratiquement, centres de multiples intérêts matériels et moraux et parfois aussi politiques et religieux, supports de forces, de hiérarchies, de pouvoirs, de gloires, les académies, les écoles, les revues deviennent facilement des coteries, des congrégations et des cénacles fermés et oligarchi(iues, où un très petit nombre d'élus pontifie et tyrannise, agitant réciproquement l'encensoir, s'enveloppant dans une nuée mystérieuse de privilèges, excommuniant quiconque ose se rebeller contre