LA SCIENCE ET LES ACADÉMIES
leurs oracles infaillibles, écrasant sous le poids des noms imposants, ou étouffant sous le couvre-feu du silence, les débutants qui ne sortent pas de leur pépinière d'humbles et serviles imitateurs, de leur fabrique de médiocrités uniformes et estampillées.
Quelque Spartacus du pinceau, quelque Luther de Tébauchoir, quelque Mirabeau de la strophe réussit bien parfois à soulever et entraîner, par la puissance du génie triomphant, la foule écœurée de la moisissure stagnante; mais pour un qui triomphe, combien de vaillants succombent! pour un qui, sorli de leurs mains de châtreurs, a sauvé une lueur de talent, combien de douzaines s'en reviennent mutilés et gâtés pour toujours!
81. — De même que l'ambiance théorique, ainsi s'impose à l'artiste l'ambiance pratique; à l'école répond le modèle, au précepte l'exemple. Là où l'art n'est pas en fleur, où personne ne peint ni ne sculpte, où l'on n'a sous les yeux ni tableaux ni statues, il est bien rare que se révèlent des vocations de sculpteurs ou de peintres; et si les autres arts demeurent pareillement celés, les plus fervents génies demeureront facilement stériles au beau et se tourneront vers de tout autres genres d'activité. Maintes fausses vocations sont certainement dues à l'ambiance, qui prend le dessus sur le caractère personnel : un architecte-né, qui vit dans un pays peu monumental mais très musical et parmi des musiciens plutôt que parmi des architectes, se croira appelé à l'art des sons, seulement parce qu'il se sent réellement artiste. Ainsi s'explique l'envahisse-
ment d'un arl exclusif en certains pays, où Tabondancô de la matière première, Timmigration de quelque maître fameux, rétablissement d'une école prospère, ont commencé à lui donner une impulsion qui ensuite, devenue courant commun, débordera seule et prépondérante de toutes parts; à Vienne la danse, à Florence Tarchitecture, à Naples la musique sont dans Tair comme la vapeur, comme les pulviscules imperceptibleâ et contagieux; Faenza fut la patrie des majoliques, Sèvres des porcelaines, Limoges des émaux.
Les vocations innées et décidées aussi ont besoin d'une incitation. C'est du « Saint Paul » de Louis Carrache que le Guerçhin prit le point de départ de son art puissant; du jour où il le vit, la lumière se fit dans son génie, sa route s'éclaira, son avenir se fixa. La Fontaine eut l'intuition de sa vocation, en entendant réciter des vers de Malherbe; et le « Don Juan » de Mozart fut pour Gounod adolescent une telle révélation, que, dans sa vieillesse, il le vénérait encore comme le numen prœsens de son penser.
Les divers arts, ensuite, coexistants en un lieu et en un temps, réagissent l'un sur l'autre, se suggestionnent et s'enrichissent réciproquement, tendant presque à s'assimiler et à se confondre. Là musique et le paysage, si secondaires et si négligés dans les siècles passés, ont conquis le premier rang dans le nôtre, et le roman et la poésie lyrique de nos jours en ont reçu des manières d'être toutes nouvelles : la fluctuation indéterminée du sentiment, la vaporosité nostalgique et rêveuse de l'idéal, la richesse et la précision des