CHAPITRE III
Dans la perception externe, les images qui naissent en nous, au contact des objets, tirent de leur origine un ensemble de propriétés qui font absolument défaut aux images isolées, dont nous avons fait l'étude dans le chapitre précédent. Suggérées directement par des impressions extérieures, elles s'associent organiquement à ces impressions, de manière à former un tout indivisible, qui correspond à la notion d'un objet unique. Grâce à cette attache sensorielle, chaque image subit par contre-coup toutes les modifications que la sensation éprouve directement. Pratiquement, elle se comporte pour l'observateur comme une sensation véritable.
Le chapitre qui suit pourrait donc être intitulé : « Propriétés des images qui sont associées à des sensations. »
Nous allons encore une fois faire appel aux hallucinations hypnotiques pour l'étude de ces phénomènes, car, à l'état normal, ils sont trop délicats pour être observés avec profit. Mais ici, une première objection s'élève : comment l'hallucination peut-elle servir à l'étude de la perception
56 LA PSYCHOLOGIE DU RÀISONKEMliNT
normale, opéralion produite par un concours des sens el de l'esprit? L'hallucination n'est-elle pas une sorte de conception délirante qui sort toute formée d'un cerveau malade? Lorsque nous disons à une hypnotique: voilà un serpent! et que, regardant à terre, elle voit le serpent ramper vers elle, qu'y a-t-il de vrai, qu'y-a-l-il d'extérieur dans cette apparition? Telle est l'objection qu'on peut faire à priori. Mais en observant avec soin l'hallucination hypnotique (la seule dont il sera parlé), en remplaçant même la simple observation par l'expérimentation, on constate qu'il entre, sinon toujours, souvent du moins, dans ce phénomène une part de sensation. Ce n'est peutêtre pas une règle absolue, mais c'est un l'ait très fréquent. Voici une première expérience qui le démontre : on présente au sujet un carton de papier complètement blanc, cl on lui dit: « Regardez, c'est votre portrait. » Aussitôt le sujet voit apparaître son portrait sur la surface blanche, il décrit la pose et le costume, ajoutant avec sa propre imagination à l'hallucination suggérée, et si le sujet est une femme, elle est mécontente le plus souvent, et trouve le portrait peu llalié. L'une d'elles, assez jolie, mais dont le teint est semé de petites taches de rousseur, me dil un jour, en regardant son portrait imaginaire : « J'ai bien des taches de rousseur, mais je n'en ai pas tant que ça. » Quand le sujet a conlemplé pendant quelque temps le carlmi blanc, prenons ce carton, conl'ondons-le avec une douzaine de cartons du même genre ; voilà treize cartons semblables, et nous serions incapables de retrouver celui qui a porlé l'hallucination, si nous ne prenions pas le soin de le mar. quer, après l'avoir retiré des mains de la malade. Mais la malade n'a pas besoin de marques ; si on lui présente le paquet de cartons en lui disant de chercher son portrait, elle retrouve le premier carton, le plus souvent sans se tromper ; ce qu'il y a de mieux, c'est qu'elle le présente toujours dans le même sens, et que si on renverse le carton
si.lon ses bords, elle voit le portrait imaginaire la tète en bas. Mais voici qui est encore plus fort. Si on fait photographier le carton blanc, et que dix jours, vingt jours, un mois sprès, on montre à la malade l'épreuve photographique, elle y retrouve encore son portrait (-1).
La manière la plus simple d'expliquer cette localisation du portrait imaginaire, c'est de supposer que l'image hallucinatoire s'est associée — d'une manière inconsciente — à l'impression visuelle du carton blanc; de sorte que, toutes les fois que cette impression visuelle est renouvelée, elle suggère, par association, l'image. II y a toujours dans un carton de papier, si blanc qu'il soit, quelques détails particuliers', nous pouvons les trouver avec un peu d'allenlion ; la malade les aperçoit instantanément, grâce à son sens visuel hyperesthésié; ce sont ces détails qui lui servent de point de repère pour projeter l'image. Ce sont comme des clous qui fixent le portrait imaginaire sur la surface blanche. C'est si vrai que l'expérience du portrait réussit plus sûrement par l'emploi de papier ordinaire que par lemploi de papier de bristol. D'une manière générale, plus le point de repère est visible, plus l'hallucination est durable.
Nous tenons de M. Londe, le chimiste de la Salpêtrière, le fait suivant, qui vient à l'appui: Wit... étant en somnambulisme, il lui montre le cliché d'une photographie représentant une vue des Pyrénées, avec des ânes gravissant une côte ; en même temps, il lui dit : « Regardez, c'est votre portrait, vous êtes toute nue. » A son réveil, la malade aperçut par hasard le cliché, et furieuse de s'y voir représentée dans un état trop voisin de la nature, elle sauta dessus et le brisa. Mais on avait déjà tiré de ce cliché deux épreuves photographiques, qui furent conservées avec
(1) Évidemment, l'expérience ne réussit pas à tout coup; mais il sullit qu'elle ait réussi une fois, dans des conditions qui excluent la fraude, pour qu'on ait le droit d'e to ' compte.
poin. Chaque fois que la malade les aperçoit, elle trépigne de colère, car elle s'y voit toujours représentée nue. Au bout d'un an, l'hallucination dure encore.
Cette survie exlraordinairement longue de l'hallucination s'explique bien par la théorie du point de repère. La photographie offre en réalité, à la malade, un nombre immense de points de repère qui, s'élant associés à l'image hallucinatoire, l'évoquent avec une force invincible, en accumulant leurs effets (1). Ce qu'il y a de plus curieux dans cette observation, c'est que la malade ne voit pas ces points de repère, ou plutôt ne se rend pas compte de leur nature, car il faut bien qu'elle les voie pour projeter son hallucination ; mais elle n'arrive pas à reconnaître qu'ils forment, par leur réunion, une vue des Pyrénées. On s'est efforcé vainement de la tirer d'erreur; elle ne voit sur la photographie que son portrait.
Ces quelques exemples suffiront à montrer que l'hallucination hypnotique comporte, comme la perception, deux éléments: une impression des sens et une image cérébrale extériorisée. La perception, a dit M. Taine, est une hallucination vraie (2).
11 est vrai que le mode de formation n'est pas le même de part et d'autre. L'hallucination hypnotique est formée d'une image suggérée par la parole, qui s'associe à un point de repère, tandis que, dans la perception, l'image est suggérée directement par une impression des sens. Mais entre ces deux actes s'en trouve un troisième qui leur sert de transition : c'est l'illusion des sens. L'illusion des sens hypnotique ne diffère de l'hallucination hypnotique que par un point, c'est qu'elle consiste dans la transformation d'un objet extérieur, tandis que l'hallucination crée
(1) On a remarqué depuis longtemps qu'un souvenir est bien plus sûrement rappelé qu'un aulre, quand il a un plus srand nombre de lignes d'association à son service.
(2) A. Binet, l'Hallucination (Revue philosophique, avril et mai 1884)
tm objet imaginaire de toutes pièces. Dites à un sujet, en lui montrant un chapeau : voilà un chat, ou un oiseau, ou une maison... vous produisez une illusion hypnotique. Prononcez les mêmes paroles sans montrer aucun objet, vous suggérez une hallucination. Mais l'existence de cet objet, qui sert de subslratum à l'illusion hypnotique, ne parait avoir aucune importance, puisqu'on peut le transformer de cent façons. A côté de l'erreur des sens hypnotique, se place l'erreur des sens ordinaire, trouble si frè. queut que tout le monde le connaît par expérience. Qui n'a entendu un pas de voleur dans te craquement d'un meuble, qui n'a vu une figure humaine dans les formes confuses d'un paysage de nuit? Ces illusions se distinguent de celles de l'hypnotisme par le mode de formation. Dans l'état hypnotique, l'image qui transforme l'objet est suggérée par la parole, elle vient du dedans ; dans l'étal normal l'image fausse est suggérée par une vision vicieuse de l'objet, elle vient du dehors. Mais, à part cette différence, lout est commun. Enfin, l'illusion des sens lient intimement à la perception extérieure, dont elle est en quelque sorte la contrefaçon. Par conséquent, la perception et l'hallucination se trouvent reliées ensemble par une série non interrompue d'intermédiaires. C'est ce qui nous permet de considérer l'illusion des sens ordinaire, l'illusion hypnotique et enfin l'hallucination comme des déformations de plus en plus accentuées de la perception. Ceci établi, nous allons utiliser ces faits morbides pour étudier le fait normal.
Brewster a observé le premier que si l'on presse sur l'œil d'un individu en étal d'hallucination, on dédouble l'objet imaginaire. Des observations de Palerson, de M. Despine, de M. Bail ont confirmé le fait. Ce dernier médecin a rapporté l'exemple le plus curieux. Il s'agissait d'une jeune iule hystérique qui, dans des crises de somnambulisme naturel, voyait la sainte Vierge lui apparaître dans un costume
6 ) LA PSYCHOLOGIE l>0 RAISONNEMENT
resplendissant. Par la pression oculaire, on dédoublait invariablement cette apparition miraculeuse, et on lui montrait deux Vierges. M. Fére a trouvé à son tour qu'il est possible de répéter, autant de l'ois qu'on veut, celte curieuse expérience, en opérant sur des hystériques hypuotisables.
Comment expliquerons-nous cette diplopie hallucinatoire'! 11 est clair qu'on ne peut, par la pression de l'œil, dédoubler directement une image de l'esprit. Si je pense à un ami absent, je n'arriverai jamais à le voir double en pressant sur mon œil. Si donc l'hallucination visuelle peut être scindée dans ces circonstances, cela tient à ce qu'elle n'est pas « toute image » ; en réalité, elle est associée à une impression des sens, c'est-à-dire à un point de repère extérieur ; la pression oculaire dédouble ce point., et c'est consécutivement, par une sorte de contre-coup, que l'image cérébrale partage ce dédoublement.
Or, c'est précisément ce qui se passe dans la perception visuelle. Lorsque nous regardons un objet en touchant, ou en appuyant sur notre œil pour le faire dévier de sa position normale, nous voyons l'objet double : l'objet, disonsnous ; or, qu'est-ce qu'un objet? un groupe de sensations et d'images ; les images sont donc dédoublées, comme les sensations ; la diplopie sensorielle s'accompagne donc d'une diplopie mentale. Mais le fait est peu apparent. On ne le remarquerait pas, sans l'hallucination, qui l'hypertrophie, en rendant l'image énorme et en réduisant la sensation à presque rien. C'est ainsi que les faits pathologiques nous instruisent sur l'état normal. Nous apprenons ici que, dans nos perceptions, l'image est si énergiquement liée à la sensation, qu'elle en subit indirectement les modifications ; elle se dédouble quand on dédouble la sensation.
M. Féré a remplacé la pression oculaire par un prisme. Plaçant un prisme devant l'œil d'une malade en état d'hal-
|ucination, il a constaté que l'hallucination se dédoublait comme auparavant, et que, de plus, une des images subissait une déviation dont le sens et la valeur sont conformes aux lois de l'optique. Il est bien entendu que l'expérience a été laite en écartant du champ visuel de la malade tous les objets extérieurs dont les modifications pourraient servir de signe. Par exemple, on inculque à la malade qu'il existe sur une table voisine un portrait vu de profil. Si, sans prévenir, on interpose un prisme devant un des yeux, la malade s'élonne de voir deux portraits, et toujours celui qui est dévié est placé conformément aux lois de l'optique (Ch. Féré, Soc. biol., 29 oct. 1881.) Cette seconde expérience nous instruit, comme la première, sur l'histoire de nos perceptions normales; car normalement, lorsque nous plaçons un prisme devant un de nos yeux, les objets que nous voyons à travers le prisme nous paraissent déviés. Or, celte déviation des objets implique une déviation des images; le prisme, dans certaines conditions, dévie une image. On trouve donc au sein de la vie normale le germe de celle curieuse expérience d'hypnotisme.
Nous avons contribué nous-même au développement de ces études en remplaçant le prisme par un grand nombre d'autres appareils d'optique. Le principe étant posé, les expériences n'offrent plus guère qu'un intérêt de curiosité. Nous nous bornerons à en citer quelques-unes, renvoyant pour les détails à nos articles sur les hallucinations. Si, pendant que la malade contemple l'objet imaginaire suggéré, par exemple un arbre sur lequel est posé un oiseau, on place devant ses yeux une lorgnette, elle déclare aussitôt que l'arbre devient très grand et se rapproche. Si, changeant la lorgnette de sens, on fait regarder la malade par l'objectif (le gros bout), tout à coup l'arbre s'éloigne, se rapetisse, et l'oiseau devient complètement invisible. Ce qu'il y a d'intéressant, ce sont les reflexions dont la malade en somnambulisme accompagne ces changements dans
62 LA PSÏCH0L0C1E DU RAISONNEMEUf
l'objet imaginaire. La nommée Wit... éprouve chaque l'ois un étonnement des plus vils. Comme je lui lais regarder un oiseau posé sur la branche d'un arbre, elle ne comprend pas du tout comment cet oiseau peut être pendant un instant tout près d'elle, et l'instant d'après, très éloigné. Je lui dis plusieurs fois que l'oiseau change de place, qu'il se rapproche en volant, puis qu'il s'éloigne. Mais elle repousse bien loin cette explication en objeetant que l'arbre aussj parait occuper des positions différentes. Je réplique que c'est impossible, que l'arbre a ses racines plongées dans le sol, et ne peut quitter l'endroit où il est planté. Alors elle conclut que ce sont ses yeux qui sont malades, et qui changent la distance apparente des objets. Cette conclusion est vraiment très raisonnable, étant donné que la malade ignore qu'on place alternativement devant ses yeux l'oculaire et l'objectif d'une lorgnette.
Il importe de remarquer que la lorgnette ne modifie l'hallucination que lorsqu'elle a été mise au point pour la vue de la malade. Pourquoi ? c'est que c'est seulement dans ce cas que la lorgnette modilie sa sensation visuelle ; elle agrandit la surface du corps extérieur sur lequel l'image est appliquée, d'où agrandissement de l'image, qui se comporte comme un dessin sur une membrane de caoutchouc.
Cette expérience, comme les précédentes, explique l'état normal. Sans insister, rappelons simplement que, lorsque nous nous rapprochons d'une personne, les sensations visuelles se modifient graduellement ; en même temps, les images provoquées par ces sensations se modifient dans le même sens. Tout d'abord, si nous sommes très éloignés, nous voyons une tache noire dont il est impossible de reconnaître la nature, puis cette tache devient un objet plus long que large, puis on distingue une personne, puis c'est un homme, puis c'est un homme de telle condition, et enfin c'est Monsieur un tel ; à mesure que les sensations se
LE RAISONNEMENT DANS LES PERCEPTIONS b.i
modifient par le rapprochement, les images changent, deviennent plus abondantes, plus précises, et permettent linalementun acte de reconnaissance individuelle. C'est ce phénomène d'induction des sensations sur los images que l'hallucination rend très apparent.
Dans d'autres expériences nous avons remplacé la lorgnette par la loupe, qui agrandit un portrait imaginaire, et à une certaine distance, le renverse, par le cristal biréfringent qui produit un dédoublement spécial, assez compliqué, et enfin par le microscope, qui produit un agrandissement plus considérable que la loupe. Mais il s'agit toujours, dans ces différents cas, des mêmes phénomènes de réfraction, et il suffit d'en connaître un pour les comprendre tous.
Nous indiquerons, en terminant, l'expérience du miroir. Si on donne une hallucination sur un point fixe, par exemple l'hallucination d'un chat sur une table voisine, il est possible de faire réfléchir cet objet imaginaire dans un miroir plan, pourvu que ce miroir réfléchisse le point de la table où l'animal imaginaire est assis. Dès lors la malade voit deux chats ; ils sont tous deux imaginaires mais on peut dire que celui qui est refléchi est encore plus imaginaire que l'autre. En elïet, si on ordonne à la malade de se saisir de ces animaux, elle prend facilement celui qui est sur la table, mais, quand elle veut saisir celui qui est réfléchi, sa main rencontre la paroi du miroir qui l'empêche d'aller plus loin. De plus, en observant les choses de près, on remarque que le miroir donne une image symétrique de l'objet imaginaire, comme si c'était un objet réel. C'est ainsi qu'une inscription imaginaire sur une feuille de papier est vue renversée dans le miroir. Tous ces résultats s'expliquent par l'existence du point de repère qui se rélléchit.
Ici je possède un cas qui établit clairement la transition outre l'hallucination et la perception. C'est un exemple
d'illusion des sens, qui s'est trouvée réfléchie par un miroir. Un de mes amis m'a rapporté que, s'élant réveillé en sursaut pendant la nuit, il vit devant sa fenêtre, qui était légèrement éclairée, une l'orme humaine ; hienlôt il distingua que cette apparition représentait la Vierge ; elle était debout, étendant les mains ouvertes; et de chaque doigt partait un rayon de l'eu. A côté de la fenêtre, il y avait une armoire à glace ; la Vierge se réfléchissait dans la glace, comme un objet réel ; la seconde image élait absolument semblable à la première ; l'attitude élait la même, les mains ouverles étaient entourées de la même auréole lumineuse. Mon ami, qui n'est nullement superstitieux, ne se laissa pas tromper par ce miracle apparent; s'élant approché de la fenêtre, il constata que l'illusion provenait d'un linge blanc suspendu à l'espagnolette; comme de juste, l'image du linge se réfléchissait dans la glace.
Bien que ce phénomène puisse paraître trop naturel pour mériter une mention, nous le citons parce qu'il montre que la même règle s'étend à l'hallucination, à l'illusion des sens et à la perception. L'étude de la perception se trouve singulièrement éclairée par ces rapprochements.
On comprend maintenant que, lorsque nous regardons dans un miroir un objet réel qui s'y réfléchit, il se passe quelque chose d'analogue à la réflexion d'une hallucination et d'une illusion. Le miroir, considéré au point de vue de la perception, est une sorte de répétiteur; il répète les sensations visuelles que l'objet produit sur nous directement; ces sensations répétées donnent lieu, connue si c'étaient des sensations directes, à une interprétation, à la construction par l'esprit d'un objet extérieur, c'est-àdire, en définitive, à une suggestion d'images. On peut donc dire qu'à l'état normal une image de l'esprit se réfléchit dans un miroir, lorsqu'elle est en connexion avec une sensation.
Nous renvoyons le lecteur, qui désirerait de plus longs détails sur ces phénomènes d'optique hallucinatoire, à la monographie que nous préparons avec M. Kéré sur l'hallucination. Le but que nous poursuivons ici n'est pas d'étudier l'hallucination, mais d'expliquer la perception extérieure par l'hallucination, ce qui est bien différent.
Les expériences d'hypnotisme sur les hallucinations visuelles nous ont fait pénétrer, en partie, dans le méca nisme de nos perceptions normales. Voici la principale conclusion qui en ressort. Lorsqu'un objet extérieur impressionne nos sens, l'esprit ajoute, de sa propre initiative, aux sensations éprouvées, un certain nombre d'images; ces images, qui complètent la connaissance de l'obi et extérieur et présent, ne restent point inertes et immobiles en présence des sensations, comme deux corps qui n'auraient aucune affinité chimique l'un pour l'autre, ou comme deux quantités algébriques qui seraient simplement reliées par le signe -K C'est plus qu'une juxtaposition. Il se lorme en réalité une combinaison des sensations avec les images, et quoique ces deux éléments proviennent de sources bien différentes, puisque l'un est sensoriel et l'autre idéal, ils se réunissent pour former un seul tout. Ce qui le prouve, c'est que, toutes les fois qu'on modifie le groupe des sensations, il s'ensuit une modification correspondante dans le groupe des images; si avec un prisme on dévie la sensation, l'image se dévie ; si avec une lorgnette on agrandit la sensation, l'image s'agrandit ; si avec un miroir on répèle la sensation et on la rend symétrique,
l'image se réfléchit et devient symétrique. Ce retentissement sur l'image est un phénomène qui se passe tous les jours, :ï toute heure, à tout instant, dans nos perceptions sensorielles, c'est-à-dire tout près de nous. Si nous ne le remarquons pas, c'est qu'il est trop délicat, trop petit. Pour le rendre plus apparent, il faut recourir à l'hall uci nation qui le grossit.
Avec beaucoup d'auteurs, nous appellerons percept le produit de la perception, c'est-à-dire les images de l'objet extérieur définitivement acquises et liées à la sensation excitatrice.
Il nous reste à étudier le lien qui unit la sensation à l'image. Les expériences précédentes en ont prouvé l'existence, sans en faire connaître la nature.
On peut considérer la perception externe comme une opération de synthèse, puisqu'elle a pour résultat d'unir à des données fournies actuellement par les sens des données fournies par des expériences précédentes. La perception est une combinaison du présent avec le passé. Percevoir un corps qui se trouve actuellement dans le champ de la vision, lui reconnaître telle forme, telle grandeur, telle position dans l'espace, telles qualités, etc., c'est réunir dans un même acte de conscience des éléments actuels — c'est-à-dire les sensations optiques de l'œil — et des éléments passés — c'est-à-dire une foule d'images ; c'est faire de ces éléments dépareillés un seul corps. C'est là un phénomène qui échappe complètement à la conscience ; à ne consulter que ce témoin, l'opération de percevoir un objet paraît être un acte facile et naturel qui n'exige de notre part aucun effort de réflexion ; en réalité, c'est là une illusion. L'expérience et le raisonnement nous prouvent que dans toute perception il y a travail.
Mais la quantité de travail n'est pas constante ; il est clair qu'elle varie suivant les circonstances. On aurait tort de croire que la perception constitue une espèce unique; c'est
une forme tFactivilé dont la nature est très variable, car elle confine par une de ses extrêmes limites au raisonnement conscient, formé de trois propositions verbales, et, par l'autre bout, elle se confond avec les actes les plus élémen laires et les plus automatiques, les réflexes par exemple. La quantité de travail que la perception consomme croit dans la série ascendante, et devient même très sensible, quand on approche des raisonnements dans lesquels intervient une part manifeste de réflexion et de comparaison ; à l'inverse, le travail décroît quand on descend vers les actes réflexes, sans devenir, toutefois, complètement nul. Il est donc important de donner quelques exemples des diverses espèces de perceptions. Commençons par les formes les plus basses.
« Avant tout (1), dit M. Sully, décrivant les degrés de la perception visuelle, vient la construction d'un objet matériel, d'une forme et d'une grandeur particulière, à une distance particulière, c'est-à-dire la reconnaissance d'une chose tangible, ayant certaines propriétés d'espace simples, et étant dans un certain rapport avec d'autres objets, et plus particulièrement avec notre propre corps. C'est là la simple perception d'un objet, qui a toujours lieu, même lorsqu'il s'agit d'objets parfaitement nouveaux, pourvu qu'on les voie d'une façon assez distincte. Cette partie de l'action de combinaison, qui est la plus instantanée, la plus automatique et la plus inconsciente, peut être considérée comme répondant aux rapports d'expérience les plus constants, et par conséquent les plus profonds.
« La seconde phase de cette action de construction présen- (ative est la reconnaissance d'un objet comme faisant partie d'une classe particulière, par exemple celle des oranges, ayant certaines qualités spéciales, comme tel ou tel goût. Dans cette phase, les rapports d'expérience sont moins
(1) James Sully, Illusions des sens et de l'esprit, p. 17.
68 LA PSVCIIOI.OfilE DU raisonnement
profondement organisés, de sorte que nous pouvons, dans une certaine mesure, par la réflexion, y reconnaître une sorte de mise en œuvre intellectuelle des matériaux que nous fournit le passé.
« Une phase encore moins automatique dans l'action de reconnaissance visuelle est l'acte de reconnaître les objets particuliers ; par exemple, l'abbaye de Westminster, ou notre ami John Smith. La somme d'expérience qui est reproduite ici peut être très considérable, comme lorsqu'il s'agit de reconnaître une personne avec laquelle nous
sommes depuis longtemps intimes Arrivés à ces
dernières phases de la perception, nous touchons à la commune limite de la perception et de l'inférence. Reconnaître un objet comme appartenant à une classe, c'csl souvent affaire de réflexion consciente et de jugement, alors même que cette classe est constituée par des qualités matérielles de première évidence, et qui peuvent être considérées comme immédiatement saisies par les sens. A plus torte raison la perception devient-elle inférence quand la classe est constituée par des qualités moins faciles à saisir, qui exigent, pour être reconnues, une longue et laborieuse suite de souvenirs, de distinctions et de comparaisons Dire où il faut tracer ici la ligne de démarcation entre la perception et l'observation d'une part, et l'inférence de l'autre, est évidemment impossible. »
Ajoutons que la perception, dans les phases les plus élevées de son développement, prend un caractère particulier. Dans la perception rudimentaire, l'esprit infère simplement des sensations qu'il reçoit par l'un de ses organes (par exemple l'oeil) que l'objet a encore d'autres propriétés que les autres sens percevraient, si c'était nécessaire et si nous le désirions; ainsi lorsque nous regardons une barre de fer rougie au feu, la couleur rouge réveille en nous l'idée de la chaleur, que nous pourrions éprouver directement en approchant notre main.
Une telle perception se réduit à une suppléance du loucher par la vue.
Mais dans les perceptions plus complexes qui tiennent dii raisonnement proprement dit, il en est tout autrement ; lorsque nous reconnaissons à l'inspection d'une simple feuille qu'une plante est de la saponaire ou au nias, lorsque nous découvrons, sur le terreau d'une route forestière, la. corne d'un brocard, la pince d'un sanglier, ou la griffe d'un loup, la sensation que notre œil reçoit évoque l'image d'objets dont nous ne pouvons pas raire immédiatement l'expérience. Cependant ce sont toujours des opérations du même genre, des suggestions d'images par une sensation actuelle, et il n'y a pas de raison de croire que le mécanisme de cette suggestion soit différent dans les deux cas.
Pour résumer, on oeut réduire tous les actes de perception à deux types : la reconnaissance spécifique et la reconnaissance indiviauelle. Il serait intéressant de savoir si une perception individuelle commence par être générique, et n'arrive que par degrés, par une progression régulière, à son développement complet. D'après cette hypothèse, lorsque nous voyons une personne que nous connaissons, nous la percevons d'abord comme un corps solide, puis comme un homme, et enfin comme étant un tel. Ce développement progressif existe ; il n est pas seulement probable, il est réel; voici quelques expériences d'hypnotisme qui le démontrent.
Parmi les effets que la suggestion est capable de produire chez une personne Hypnotisée, un des plus intéressants sans contredit est celui de Yancsthésic systématisée C'est 'opération qui consiste à rendre une personne ou un objet invisible pour le sujet ; c'est, à proprement parler, la suppression isolée d'une perception particulière (1).
(1) Binet et Féré, le Transfert (Revue phiiosopmaue, janvier ISS">.) Une analyse de ces expériences a été publiée par M. Kicnei \a^. cit., p. 714 el seq.)
Nous nous rappelons encore les efi'els qu'eul sur un île nos sujets, la nommée VV..., la première expérience d'anesihésie. Nous fîmes cette expérience avec M. Féré. W... étant endormie, on lui suggéra qu'à son réveil elle ne verrait plus M. l'éré mais qu'elle pourrait entendre sa voix. A son réveil, M. Féré se place devant elle; elle ne le regarde pas; il lui tend la main, elle ne fait aucun geste. Elle reste iranauiiiemenl assise dans le fauteuil où elle vient de se réveiller; nous sommes assis sur une chaise, à côté. Au bout de quelque temps, elle s'étonne de ne pas voir M. Féré, qui était tout à l'Iienre dans le laboratoire, et nous demande ce qu'il est devenu. Nous répondons: « II est sorti; vous pouvez retourner dans votre salle. » IL Féré va se placer devant la porte. La malade se lève, nous dit bonjour, et se dirige vers la porte ; au moment ou eue va saisir le bouton, elle se heurte contre le corps invisible de M. Féré. Ce choc inattendu la fait tressaillir; elle essaye de nouveau d'avancer, mais, rencontrant la même résistance inexplicable, elle commence à avoir peur et rduse de renouveler la tentative.
Nous saisissons sur la table un chapeau, nous le montrons à la malade; eile le voit parfaitement bien, et s'assure, avec ses yeux comme avec ses mains, que c'est un corps réel nuis nous le plaçons sur la tête de M. Féré. La malade voit le chapeau comme suspendu en i air. Aucun terme ne saurait peindre son étonnement; mais sa surprise arrive à son comble quand M. Féré enlève le chapeau de sa tête et la salue à plusieurs reprises : elle voit le chapeau décrire une courbe en l'air, sans que rien le soutienne. A ce spectacle, elle déclare que « c'est de la physique » et suppose que ce chapeau est suspendu par un fil. La voilà qui monte sur une chaise pour chercher à toucher ce fil, mais elle ne parvient pas à le trouver. Nous prenons encore un manteau et nous le passons à M. Féré qui l'endosse; la malade qui contemple fixement ce man-
LE RAISONNEMENT DANS LES PERCEPTIONS 7l
leau avec un regard émerveillé le voit s"agiter en l'air, et prendre la l'orme d'un individu. C'est, dit-elle, « comme un mannequin dans lequel il y aurait du vide ». A notre voix, les meubles s'agitent et roulent avec fracas d'un bout de la pièce à l'autre (c'est tout simplement M. Féré invisible qui les déplace) ; des tables et des chaises se renversent, puis l'ordre succède au chaos; les objets se remettent à leur place, les os désarticulés d'une tête de mort, qui se sont éparpillés sur le sol, se rejoignent et se ressoudent; un porte-monnaie s'ouvre tout seul, et des pièces d'or et d'argent en sortent et y rentrent.
L'expérience de l'invisibilité de M. Féré avait été faite le 20 mai de l'année dernière; à la fin de la séance, on négligea de rendre M. Féré visible, ce qu'on aurait pu faire en rendormant la malade, et en lui assurant, à plusieurs reprises, avec autorité, qu'elle pouvait voir M. Féré. Le "2'i mai, l'invisibilité de M. Féré continuait; on voulut faire cesser ce phénomène d'anestnésie par une nouvelle suggestion ; on observa alors quelque enose de très remarquable.
Tout d'abord, il fut constaté, à la surprise de tous, que la malade, non seulement cessait de voir M. Féré, mais en avait perdu tout souvenir, bien qu'elle le connaisse depuis tantôt dix ans; elle ne se souvenait ni de son nom, ni de son existence. Après l'avoir endormie, on eut beaucoup de peine à rendre M. Féré visible pour ses yeux; une fois réveillée, elle revit enfin sa personne, mais, chose curieuse, elle ne le reconnut pas, et le prit pour un inconnu. Le plus comique fut de la voir se fâcher quand M. Féré lui adressa la parole en la tutoyant. Quelques jours après, la malade eut dans la salle une des grandes attaques d'hystéro-épilepsie auxquelles elle est malheureusement sujette; cette attaque balaya complètement les dernières traces de l'ancsthésie, et dès lors la malade reconnut enfin M. Féré, sans se douter que pendant quatre
72 f.A PSYCHOLOGIE 1IU RAISONNEMENT
ou cinq jours, elle l'avait pris pour un étranger qui visitait le service.
Nous trouvons, dans cette dernière expérience (1), qui s'est en quelque sorte faite toute seule — ce sont les meilleures — une application intéressante de la loi de régression, dont M. Ribot a montré l'importance dans les destructions et les reconstructions de la mémoire et qui est en réalité une loi de pathologie générale. L'aneslhésie systématisée consiste, au point de vue psychologique, dans la paralysie d'une perception individuelle. Nous voyons ici l'aneslhésie disparaître peu à peu, par degrés, avec une lenteur suffisante pour nous pcriïietlre d'en saisir la marche. La malade, qui d'abord avait complètement perdu la perception de M. Féré, commence, sous l'influence d'une suggestion curative, par percevoir sa personne, sans le reconnaître; la perception générique a reparu ; la perception individuelle, plus complexe, est encore paralysée; elle voit un homme, sans savoir qui c'est. Puis l'attaque arrive, comme une de ces grandes débâcles intestinales qui débarrassent l'économie d'une substance toxique. Dès lors, la perception individuelle réparait, la reconnaissance a lieu.
Cette renaissance de la perception, qui se reconstruit pièce à pièce, en suivant l'ordre du simple au complexe, du général à l'individuel, démontre l'hypothèse que nous avions avancée : les divers ordres de percentions qu'on distingue sous les noms de perception générique, spécifique, individuelle, ne sont que les phases plus ou moins avancées d'un même processus. Il existe une continuité parfaite entre les perceptions les plus simples, comme par exemple la perception d'une couleur, et les percep-
(1) Nous citons une seule expérience, mais elle n'est pas unique. Il paraij être île reste que l'anesthésia systématique disparait de la laçon indiquée.
lions compliquées qui touchent aux raisonnements logiques et conscients ; et enfin un même acte, en se développant, en évoluant, commence par être une perception simple et se transforme par degrés en un raisonnement complexe.
Une comparaison traduira cette idée sous une forme sensible. Le point de départ de chaque perception est une impression des sens; cet élément initial est comme un noyau autour duquel se disposent concentriquement des couches d'images. Mais ces couches ne sont pas identiques; les images que la sensation suggère les premières, et qui forment la couche la plus profonde, la plus résistante, représentent les propriétés physiques de l'objet, forme, grandeur, consistance physique, poids, etc., et ses propriétés spécifiques les plus simples. La preuve, c'est que ces propriétés sont les premières perçues quand l'aneslhésie systématisée commence à disparaître. Au contraire, les images représentant les caractères individuels de l'objet constituent la couche la plus superficielle et par conséquent la plus instable. Formées les dernières, elles disparaissent les premières sous l'influence d'une suggestion inhibitoire.
Nous n'avons envisagé jusqu'ici qu'un seul aspect du percept, en le décrivant comme une synthèse de sensations et d'images. Au point de vue logique, le percept est un jugement, un acte qui détermine un rapport entre deux faits, ou en d'autres termes un acte qui affirme quelque chose de quelque chose. Nous nous contentons de reproduire un exemple cité par M. Paulhan, dans un petit livre qui vaut mieux que beaucoup d'ouvrages plus volumineux :
a J'ai un livre devant les yeux, et j'affirme qu'il est jaune. Si nous décomposons ce jugement, nous trouvons que ce que j'affirme est la coexistence d'une sensation réelle (couleur jaune) avec d'autres sensations que j'ai ou que je puis avoir (couleur blanche des tranches du livre, couleur noire des lettres imprimées, sensations de résis- Binet 5
tance, de poids, cic.) Mais quelle esl la nalure de l'acte par lequel je crois que ces diverses sensations sont unies ensemble"? 11 n'y a pas autre chose dans l'esprit que la Cohésion de ces diverses sensations... Le jugement se réduit donc à une association d'images, momentanément indissoluble : il s'accompagne souvent d'une affirmation exprimée par des mots pensés, prononcés ou écrits (un>; proposition verbale), mais il peut exister indépendamment de toute expression, il peut ne consister qu'en images (1).» C'est la première l'ois que nous avons à parler de la valeur logique d'une association d'images. Celte question a été longuement traitée par les psychologues anglais contemporains; nous ne pouvons que renvoyer à leurs ouvrages, où l'on verra établi : que tout jugement a pour but d'affirmer entre deux choses une relation de ressemblance, de contiguïté ou de succession (2) ; que cette affirmation, celte croyance, ce jugement sont des effets extérieurs d'un t'ait interne, l'association des images présentes à notre esprit (3) ; et qu'enlin, conclusion générale, toutes les l'ois que deux images sont fortement associées, comme par exemple l'image d'une pierre qu'on lance en l'air et l'image de sa chute, ou même indissolublement associées comme l'image d'une chose résistante et l'image d'une chose étendue, nous croyons que les choses ainsi liées dans notre esprit le sont de la môme façon dans la réalité (4). Cela revient à dire que nous extériorisons une association d'images comme nous extériorisons une image.
(1) F. Paulhan, la Physiologie de l'esprit, p. 73.
(2) J. S. Bill, Logique, 1. 1, pp. 100 et 111.
(M) H. Spencer, Principes de psychologie, t. II, p. iVi. (4) 1. S. Mi 11, Philosophie de Uamillon.
Lli r.AlSOMM.AlUiï UANS 1.LS l'UltliPïiONS 75
On vient de voir que le perccpt est un édifice compliqué, construit avec des sensations et des images, et formé visiblement de plusieurs assises. Nous sommes déjà loin de l'opinion vulgaire d'après laquelle la fonction de l'esprit qui perçoit un objet est celle de la plaque sensible, dans un appareil de photographie; à mesure que nous avancerons encore dans le cœur de notre sujet, nous serons de plus en plus convaincus de l'insuffisance de cette comparaison.
A plusieurs reprises, faisant allusion à la nature psychologique de la perception, nous y avons vu le résultat d'un UMSonnement inconscient. Bien que ce point soit admis fénéralement, sauf quelques nuances et quelques réserves ijccessoires, par les psychologues contemporains, il lorme une partie trop importante de notre sujet pour qu'il nous soit permis de l'accepter sans discussion et sans preuve. C'est là une question qui mérite d'être abordée de front.
Avant de discuter un problème, il faut en poser les termes bien exactement. Nous n'avons pas l'intention d'assimiler d'une manière complète la perception à un raisonnement en forme. Il est clair que, comprise dans ce sens la thèse, que nous soutenons devient un paradoxe. 11 est paradoxal de soutenir que l'acte de reconnaître un objet par la vue ou par le toucher ressemble à un syllogisme. Aussi, n'allons-nous pas jusque-là; et si nous insistons à ce sujet, c'est pour prier nos critiques de ne pas nous combaltre en essayant de réfuter ce que
7'i la psychologie: du uaisonnement
nous n'avons jamais dit. Ce que nous disons, ce que nous croyons vrai, ce que nous allons démontrer, c'est qu il y a dans le raisonnement en forme des caractères essentiels qui se retrouvent dans la perception externe; que les deux actes, si dissemblables «n apparence, ont cependant la même structure interne, la même ossature. Pour prendre une comparaison tirée des sciences naturelles, la perception externe est un raisonnement, au même titre que l'amphioxus, qui n'a pas de vertèbres, est un vertébré.
Pour démontrer cette thèse, on peut prendre au hasard un exemple de perception externe et un exemple de raisonnement en forme, et faire le parallèle des deux. Comparons la perception d'une orange au syllogisme banal des écoles : Tous les hommes sont mortels, Socrate est homme, Socrale est mortel.
Lorsque nous regardons une orange, nous éprouvons un certain nombre d'impressions. C'est d'abord une impression visuelle de couleur, de lumières et d'ombres, formée à la vérité par un agrégat très complexe de sensations simples. L'appareil musculaire de l'œil, réveillé par l'excitation de la rétine, devient le siège de contractions qui s'accompagnent de sensations musculaires définies; il faut noter le rétrécissement de l'ouverture pupillaire, la convergence des axes des deux yeux, la contraction du muscle de l'adaptation focale, les mouvements des yeux dans l'orbite, etc. ; il y a encore les mouvements de la tête, du col et du tronc, qu'on exécute inconsciemment pour permettre aux rayons lumineux d'atteindre la surface de la rétine et la partie la plus sensible de celte surface, c'est-à-dire la tachejaune. Voilà à peu près toutes les sensations réelles que nous recevons de l'objet ou à propos de l'objet; tout le reste en est connu indirectement, à l'état d'images.
Ainsi, la direction et la distance de l'objet, c'est-à-
dire sa position dans l'espace, et sa grandeur, sont trois faits importants fournis, non par les sens, mais par l'esprit; ce n'est pas tout; on croit voir, c'est-à-dire qu'on voit par les yeux de l'esprit, la l'orme sphérique de l'orange, sa surface lisse cl poimillée, le suc qu'elle renferme, lu disposition si compliquée de ses parties internes, la présence des graines, cl en même temps on croit sentir son poids, sa consistance légèrement élastique, son odeur, son goût, et on croit entendre prononcer son nom.
Si on continue à regarder l'orange, on détermine le réveil des images relatives à son utilité pratique, à l'aciion de la couper avec un couteau, de la porter à la bouche, de la sucer et d'en rejeter la pulpe et les pépins.
Enfin, il existe un nombre immense d'images qu'on ne peut même pas mentionner parce qu'elles sont personnelles à chaque observateur, et dépendent de son expérience passée et de son éducation scientifique. Toutes ces images sont réveillées, à un degré quelconque, par la présence de l'objet, et gravitent autour de celle simple impression d'une tache jaune, reçue par l'œil.
Chez un sujet livré à l'automatisme, cette suggestion d'images par un objet extérieur est si vive qu'elle se traduit au dehors par une série d'actes. On donne un parapluie à Wit... en somnambulisme; elle le prend, et aussitôt elle frissonne comme si elle sentait l'approche de l'orage ; puis elle l'ouvre et se met à marcher dans le laboratoire, en retroussant sa jupe et en regardant à ses pieds; de temps en temps, elle saute un ruisseau. Le tableau est fort curieux (1).
Que l'on compare maintenant la perception d'une orange avec un raisonnement en forme ayant pour objet la mon de Socrate, quelle analogie découvrira-t-on ?
1° Il est à peine besoin de remarquer que ces deux actes
(1) Pour d'autres exemples, voir Richer, op cit., p. 692 et seq.
appartiennent à la connaissance indirecte et médiate. Lorsque nous affirmons la mort future d'une personne vivante, en nous fondant sur la mort des autres hommes, notre affirmation devance le cours des événements, c'est une prévision. De même, lorsque nous regardons une orange, et que nous affirmons, explicitement ou implicitement, peu importe, que « ceci est une orange », nous dépassons, par un acte de notre esprit, la limite de notre expérience actuelle. C'est précisément ce que l'analyse précédente a eu pour but de démontrer. Les caractères de structure, de poids, de goût, etc., attribués à une orange ne sont pas compris dans l'impression visuelle qui vient de l'orange; en affirmer l'existence, c'est donc allerau delà de la sensation, c'est donc accomplir un acte qui relève de la connaissance indirecte. Toute perception ressemble à une conclusion de raisonnement; elle contient, comme la conclusion logique, une décision,- une affirmation, une croyance, relatives à un fait qui n'est pas connu directement par les sens; elle est, en d'autres ternies, une transilion d'un fait connu à un fait inconnu.
2° Les deux actes que nous comparons ont pour trait commun de supposer l'existence de certains étals intellectuels antérieurs — c'est-à-dire de souvenirs. Pour le raisonnement en forme, ces états préparatoires s'appellent des prémisses. Sans prémisses, pas de conclusion. Notre esprit n'accepte cette proposition. « Socrale est mortel » que parce qu'il connaît la vérité d'une proposition différente: « tous les hommes sont mortels «.C'est là, d'ailleurs, un caractère distinclif de tous les procédés indirects de connaissance ; étant indirects, ils exigent nécessairement une preuve. Peu importe que celle preuve soit présente ou non à l'esprit, au moment où nous nous en servons ; ce qui est essentiel et sufiisant, c'est que nous la connaissions. Il existe ainsi beaucoup de raisonnements simplifiés dont les nrémisses sont inconscientes. La plupart des
LF, RAISONNEMENT DANS LES PEr.r.Fl'TIONS (9
,nfércnees que nous faisons journellement, pour les besoins Je la vie pratique, sont dans ce cas. M. Spencer en donne jn exemple intéressant:
i On vous dit que Monsieur un tel, qui a quatre-vingt-dix .»ns, est en train de bâtir une nouvelle maison ; vous répon le/, aussitôt qu'il est absurde qu'un homme si près de la mort fasse de tels préparatifs pour la vie. Mais commeni venez-vous à penser à la mort de Monsieur un tei ? Vousêtesvous d'abord répété la proposition : » Tous les hommes doivent mourir? » Rien de semblable. Certains a nlécédents vous amènent à penser à la mort comme un des attributs de Monsieur un tel, sans penser d'abord que c'est là un attribut de l'humanité en général. Si quelqu'un ne considérait pas la folie de Monsieur un tel comme démontrée, vous lui répondriez probablement : « il doit mourir et bientôt », sans même l'aire appel au fait général. Et c'est seulement si l'on vous demandait pourquoi il doit mourir que vous auriez recours par la pensée ou par la parole à l'argument : « Tous les hommes doivent mourir : donc Monsieur un tel doit mourir. » On sait que, d'après M. Spencer, le syllogisme représente, non le procédé par lequel on atteint la conclusion, mais le procédé par lequel on la justifie ; en d'autres termes, le syllogisme, en reproduisant à propos les données d'un raisonnement, nous permet de voir si nous affirmons plus que nous ne connaissons absolument, et si la conclusion est réellement impliquée dans les prémisses, comme nous le supposons. L'exemple cité explique cette théorie.
Revenons maintenant à la perception d'une orange et nous n'aurons pas de peine à constater que cet acte exige, comme un raisonnement, des antécédents logiques. Ce que notre œil nous fait connaître directement, c'est l'impression d'une tache jaune ; personne ne soutiendra que nous pourrions conclure de cette sensation, en dehors de toute expérience, et par une sorte établi, qu'il existe à U
portée de notre maiu une orange, un fruit qu'on peut couper, manger, sucer et qui apaise la soif, etc. Si jamais aucune expérience n'était intervenue, notre intelligence ne verrait rien au-delà de notre sensation actuelle, et il n'y aurait pas de perception, au sens propre du mot. Si, au contraire, nous pouvons reconnaître l'orange, c'est que notre œil a reçu une éducation préalable ; c'est que nous avons appris à associer, dans d'autres occasions, une certaine impression de l'œil (la vue de l'orange) avec toutes les autres impressions que nous avons éprouvées autrefois, quand nous avons pris l'orange entre les mains pour la couper et la manger.
Voilà donc un second point de contact entre la perception d'un objet extérieur et un raisonnement. Ces deux actes supposent des états plus anciens, des souvenirs. Ces antécédents logiques s'appellent des prémisses pour le raisonnement, des expériences antérieures pour la perception. La prémisse du raisonnement analysé, c'est : « Tous les hommes sont mortels. » Celle de la perception pourrait, à la rigueur, être formulée d'une façon analogue : « Tous les corps sphériques de couleur jaune et d'une certaine grandeur sont des fruits remplis de jus sucré. » Quoi qu'il en soit, on voit que la perception consiste, comme le raisonnement, dans l'application d'un souvenir à la connaissance d'un fait nouveau, et aboutit à la généralisation de ce souvenir.
Il y a plus.
Si dans la plupart des raisonnements les prémisses restent inconscientes, dans toutes ou presque toutes les perceptions, les expériences antérieures qui les rendent possibles ne sont pas davantage rappelées à l'esprit. Ainsi, dès que nous voyons une certaine tache jaune, nous affirmons tout de suite « ceci est une orange « ; il n'y a pas de retour conscient vers le passé, et par conséquent pas d'allégation de preuve. C'est seulement si
l'on met en doute l'exactitude de notre perception que nous invoquerons notre expérience passée ; exactement comme pour nos inférences journalières.
3° Nous poursuivons notre parallèle pour voir jusqu'à quel point il est juste. On sait que le fondement de tout raisonnement est la reconnaissance d'une similitude ; le raisonnement peut être défini grossièrement : la transition d'un fait connu à un second fait inconnu, par le moyen d'une ressemblance. Lorsque nous parcourons mentalement le syllogisme suivant: « tous les hommes sont mortels, Socrate est homme, donc Socrate est mortel », nous passons d'un fait connu (la mortalité des hommes) à un fait inconnu (la mort de Socrate), grâce à la relation de ressemblance que nous découvrons entre les deux faits ; cette ressemblance fait l'objet d'une proposition spéciale : « Socrate est homme. » Il n'existe pas de raisonnement au monde qui ne contienne, à l'exemple de celui-là, l'affirmation d'une ressemblance ; mais cette affirmation prend diverses formes et s'appelle de divers noms : comparaison, classificalion, récognition, etc. On sait même que l'école d'Aristote assimile le raisonnement à une classificalion. Conclure que Socrate est mortel, ce serait ranger Socrate dans la classe des hommes, dont la mortalité est un attribut.
La perception d'un objet extérieur suppose un acte d'identification semblable. Pour reconnaître, avec la vue seule, que nous avons devant nous une orange, il ne suffit pas que des expériences passées aient formé une associalion entre un morceau de couleur jaune-rouge et certains caractères de structure, de loucher, de goût et de poids ; il faut, de plus, qu'il existe une ressemblance entre les deux expériences passée et présente ; il faut que les deux morceaux de couleur aient la même couleur, la même leinle.Nous ne songeons pas, en général, à nous assurer de cette ressemblance par un acte volontaire de comparaison ; niais il n'en est pas moins vrai qu'il faut qu'elle
82 LA PSYCHOLOGIE DU RAISONItEMENI
existe. Bien plus, nous sommes, la plupart du temps, très habilesà discerner une ressemblance réelle d'une analogie trompeuse.
Quelques auteurs ont même assimilé la perception à une opération de classement, comme on l'a lait pour le raisonnement logique. Selon eux, la perception visuelle d'un objet consisterait à classer la sensation qu'on éprouve dans le groupe des sensations analogues qui ont été éprouvées antérieurement. Cette idée a été longuement développée par M. Spencer.
En résumé, la perception et le raisonnement ont en commun les trois caractères suivants : 1° appartenir à la connaissance médiate et indirecte ; 2° exiger l'intervention de vérités antérieurement connues (souvenirs, faits d'expérience, prémisses); 3° supposer la reconnaissance d'unr similitude entre le fait qui est affirmé et la vérité antérieure sur laquelle il s'appuie. La réunion de ces caractères montre que la perception est comparable à la conclusion d'un raisonnement logique (1).
C'est là une de ces vérités tellement bien démontrées qu'elle a pénétré dans tous les livres. M. Helmholtz dit à ce propos : Les jugements par lesquels nous remontons des sensations à leurs causes appartiennent, par leurs résultats, à ce qu'on appelle les jugements par induction (2) ;
(1) Remarquons que s'il existe tant de définitions différentes du raisonnement, cela tient à ce que chacune d'elles n'envisage qu'un seul des caractères précites. Ainsi, la définition suivante: le raisonnement est une transition du connu à l'inconnu, ou encore, le raisonnement est une démonstration, se réfère au premier caractère; la définition: le raisonnement est une extension d'une connaissance antérieure, se réfère au second ; la définition : le raisonnement est une classification, se réfère au troisième.
(2) Induction est inexact. Dans la perception, l'esprit ne s'élève jamais jusqu'à une conclusion générale; il conclut simplement sur l'objet présent aux sens. C'est une inférence du particulier au particulier, et même, dans le cas où la perception s'appuie sur un nombre considérable d'expériences antérieures, c'est une déduction.
et à l'appui, il cite l'exemple suivant : « Comme dans une majorité innombrable de cas l'excitation de la rétine à l'angle externe de l'œil provenait d'une lumière qui arrivait à l'œil en venant du côté nasal, nous jugeons qu'il en est de même dans tout cas nouveau où l'excitation intéresse la même partie de la rétine, de même que nous prétendons que tout homme qui vit à présent doit mourir, parce que l'expérience nous a appris que jusqu'ici tous les hommes finissent pas mourir. » On pourrait extraire des citations analogues des ouvrages de Mill, de MM. Spencer, Bain, etc.
11 serait facile de poursuivre et de renouveler la comparaison que nous avons établie entre la perception et le syllogisme, en remarquant que si la perception est un raisonnement, l'illusion des sens est un sophisme. Cette déduction a été tirée depuis longtemps ; on a même cherché à dégager la règle de logique qui se trouve violée par la plupart des illusions. Citons un exemple, en l'empruntant à la catégorie des illusions passives, qui ont été très soigneusement étudiées par M. J. Sully (1). Appuyez avec le doigt sur la partie externe de la paupière abaissée, vous verrez apparaître une sorte d'anneau lumineux : celte image, qui représente le bout du doigt, ne sera pas localisée au point où la rétine a été excitée, mais en dedans et en haut, vers la partie supérieure du nez, juste à la place où est généralement située la source lumineuse qui agit sur la rétine à l'endroit touché. Le sophisme contenu dans ce raisonnement inconscient consiste à prendre pour une loi absolue une règle valable seulement pour certains cas- Les erreurs de ce genre se rencontrent très fréquemment dans la physiologie des organes des sens.
On peut considérer maintenant comme suffisamment démontré que la perception est un raisonnement. Nous ne nous attarderons donc pas à discuter l'opinion de quelques
(l) Op. cit., passim,
penseurs qui tiennent à tirer une ligne entre le raisonnemen' et l'inférence, et ne veulent voir qu'une inférence dans la perception. D'après ces auteurs, l'inférence serait la simple consécution par laquelle l'esprit passe d'une idée à une autre, comme lorsqu'un Hollandais traversant une ville de l'Inde s'attend à y trouver une taverne ; cette opération-là, \>ien qu'étant un passage du connu à l'inconnu, ne serait ju'un pseudo-raisonnement, une esquisse qui ne mérite pas le nom de l'œuvre achevée. Mais il y a dans le raisonnement, toujours d'après les mêmes auteurs, autre chose que ce rapprochement de faits dans la conscience. Le raisonnement est l'acte réfléchi par lequel l'esprit adopte une proposition, parce qu'il y voit la conséquence logique d'autres propositions qu'il tient pour vraies : de sorte qu'il n'y a d'opération rationnelle que là où toutes les prémisses sont présentes à l'esprit, et où l'esprit aperçoit le rapport qui relie les prémisses à la conclusion (1).
Nous rejetons celte distinction arbitraire. Inférence ou raisonnement, c'est toujours la même chose ; nous venons de le démontrer pour la perception, où l'analyse révèle les parties essentielles d'un syllogisme. Comment pourrait-on soutenir, après cette analyse, que la perception est une simple consécution ? Tout ce qu'on peut accorder, c'est qu'en fait certains raisonnements sont conscients et que d'autres sont automatiques. La perception est de ce second ordre. Mais on ne doit pas attacher grande valeur à cette différence. La conscience accompagne les processus physiologiques du raisonnement, de la sensation, du souvenir, etc., elle ne les constitue pas: c'est un épiphénomène, et rien de plus (2). Autant qu'on peut s'en rendre compte par des expériences de mesure faites sur les sensations, la
(1) Brochard, Logique de Sluart Mill, Revue philos., t. XII. (î) Rihot, Maladies de la mémoire, p. 23, et Maladies de la personnalité (introduction).
conscience csl soumise à des conditions de durée et d'intensité; si ces conditions sont réalisées, elle existe; sinon, elle manque. Mais, dans tous les cas, elle apparaît et disparaît sans porter atteinte au travail des cellules nerveuses, qui se poursuit silencieusement avec la même fatalité.
rv
On vient de voir que le travail contenu dans toute perception est identique à l'opération qui consiste à tirer une conclusion, quand les prémisses sont posées. On a pris en même temps une idée sommaire de la nature de ce travail. Poussons plus avant, nous allons essayer de donner une explication du raisonnement.
Mais avant d'aborder ce grand problème, auquel ce livre est tout entier consacré, arrêtons-nous à quelques considérations préliminaires. Nous avons l'intention de donner une théorie psychologique du raisonnement. Pour que cette théorie soit juste, pour qu'elle soit seulement acceptable, il faut évidemment qu'elle satisfasse à certaines conditions, qu'elle s'adapte à certains faits psychiques déjà connus et tenus pour certains. La psychologie n'est plus dans cet état d'enfance que toute science a connu, et où il est permis à chacun d'échaf'auder librement des explications fantaisistes qui ne reposent sur rien.
Dans toute science en voie de s'organiser, une théorie nouvelle n'a droit de cité que quand elle s'appuie sur des faits
admis; si par exemple quelqu'un prétendait avoir découvert le mouvement perpétuel, on aurait le droit de repousser sa prétendue découverte sans examen, car elle serait contraire à toutes les lois de la mécanique. La psychologie a aussi ses questions de mouvement perpétuel. Donc, avant de chercher la solution de notre problème, mettons-le en équation, afin de préciser les conditions auxquelles la solution devra satisfaire pour être juste.
Première condition. Stuart Mill a remarqué que toutes les explications psychologiques, sans exception, sont soumises à une condition générale ; c'est d'être une application des lois d'association far ressemblance et par contiguïté (1). Rendre compte d'un fait psychologique, c'est, d'après Stuart Mill, montrer qu'il est un cas parliculier des lois d'association. Nous n'avons pas l'intention d'apprendre au lecteur ce qu'on entend par ces lois : le sujet est bien connu, grâce aux nombreuses analyses que nous avons des ouvrages anglais. Rappelons simplement que l'association par ressemblance est la loi par laquelle les idées, images, sentiments qui sont semblables s'appellent dans l'esprit ; c'est ainsi qu'un portrait évoque l'idée du modèle. Rappelons également que l'association par contiguïté est la loi par laquelle deux phénomènes qui ont été expérimentés ensemble ont une tendance à s'associer dans notre esprit, de telle sorte que l'image de l'un rappelle l'image de l'autre. Telles sont les lois d'association ; nos sèches formules no peuvent pas donner une idée de l'immense quantité de phénomènes que ces lois expliquent. Cependant, nul n'a le. droit de soutenir que ces lois sont les seules, et qu'il n'en existe pas d'autres. Nous ne pouvons nous figurer que nous connaissons dès à présent toutes les lois de l'esprit. Ce serait une présomption singulière. Aussi croyons-nous
(1) John Stuart Mill, Dissertations and discussions. III, 105 et seq.
que Stuart Mill a été trop exclusif, quand il a dit que toutes les explications psychologiques consistent à ramener au t lois d'association le fait à' expliquer. Ce qu'il faut retenir de l'opinion de Stuart Mill, c'est qu'en psychologie comme dans toutes les autres sciences, une explication ne coi rien postuler en dehors des vérités connues et établies à la même époque ; or, comme les seules lois psychologiques qu'on puisse, quant à présent, considérer comme établies, sont celles de l'association, il n'y a qu'elles que l'on puisse provisoirement faire intervenir dans des explications. Nous avons là un signe précieux qui permet de distinguera première vue une explication sérieuse de ces caricatures d'explication qui ne sont que des hypothèses bâties sur d'autres hypothèses.
Seconde condition. Pour le psychologue, toute proposition verbale se résoud en une association d'images et la démonstration d'une proposition, le raisonnement, est la •création d'une association nouvelle. M. Spencer a défini très justement le raisonnement: « l'établissement d'une relation entre deux termes », et il a développé, avec une grande abondance de détails, le sens et la portée de sa définition.
Nous avons déjà eu l'occasion de montrer que dans toute perception il y a travail, et que ce travail aboutit à une synthèse de sensations et d'images (1). Percevoir un objet, une orange, par exemple, et reconnaître l'existence et la nature de ce fruit placé devant nous, c'est associer à une impression de l'œil un certain nombre d'attributs dont nous ne prenons pas connaissance directement; or, associer deux groupes de qualités, c'est juger, c'est, comme le veut, la définition de M. Spencer, établir une relation entre deux termes.
(1) Vnir page 66 et page 70-
88 I.A PSYCHOLOGIE Dt RAISONNEMENT
Ceci établi, la question qui se pose est la suivante: comment celle synthèse s'est-elle formée? Par quel procédé s'établiT-il une relation entre les deux termes? Comment passons-nous d'une impression de couleur jaune rouge reçue par l'œil à l'image de tous ces attributs qui caractérisent une orange ? Ou encore (car nous tenons à montrer toutes les faces du problème), comment jugeonsnous que « ceci est une orange » ?
Troisième condition. M. Spencer ajoute un mot à la définition précitée du raisonnement; le raisonnement, dit-il, est l'établissement indirect d'une relation entre deux termes. Cet adjectif sera bien compris au moyen d'un exemple. Supposons qu'au lieu de nous borner à regarder l'orange, nous saisissions le fruit et nous occupions à le peler et à le manger; à mesure que nous accomplirons ces différents actes, il se formera dans notre esprit une association entre la vue de l'orange et d'innombrables sensations de la main et du goût ; la formation de cette relation sera directe, produite par l'expérience, elle viendra du dehors. Au contraire, lorsque nous percevons l'orange, à dislance, sans la toucher, c'est-à-dire lorsque nous raisonnons sur noire sensation visuelle, la relation qui s'établit entre cette sensation et l'image mentale des attributs est indirecte, en ce sens que l'expérience actuelle ne la fournit pas, et qu'elle est produite par la mise en œuvre d'autres états intellectuels, des prémisses.
Exprimons ce fait dans le langage précis de la psychologie. Qu'est-ce qu'une prémisse? C'est un jugement, une association d'images. Par conséquent, qu'est-ce qu'une conclusion engendrée par des prémisses ? C'est une association d'images engendrée par d'autres associations.
On peut donc formuler ainsi la troisième question qui se pose: Comment les deux associations toutes faites qui constituent les prémisses peuvent-elles se réunir pour en former
une troisième, celle qui constitue la conclusion du raison nement?
Nous tenons la pierre de touche avec laquelle on peut s'assurer si une théorie psychologique du raisonnement est vraie ou fausse. Faisons l'essai de ce critérium.
Il existe très peu de théories du raisonnement qui soient en harmonie avec les idées modernes et méritent une discussion. L'école spiritualiste française, qui en est restée, sur bien des questions, à la vieille doctrine des entités, explique généralement le raisonnement par une faculté de raisonner; quelques partisans de cette école ne se contentent pas de cette explication purement verbale, mais ils se bornent à soutenir que le raisonnement est une propriété simple, irréductible, et par conséquent inexplicable. 11 est à regretter que M. 'Faine, dans son magnilique ouvrage sur Y Intelligence, nous ait donné une théorie de la connaissance, au lieu d'une psychologie du raisonnement. En Allemagne, M.Wundt place le raisonnement a la base de la vie psychique ; il en fait le fond de toutes nos pensées, et va jusqu'à dire qu'on pourrait appeler l'esprit « une chose qui raisonne ». C'est ainsi qu'il veut découvrir du raisonnement jusque dans le fait primitif et élémentaire de la vie psychique, dans la sensation. Mais quand il s'agit de démonter pièce à pièce le mécanisme du raisonnement, d'en rendre compte d'après desloisconnues,on trouveunelacune dans son œuvre. Autant que nous pouvons en juger, à travers les analyses de M. Ribot qui sont toujours des chefsd'œuvre, M.Wundt n'a pas donné une explication du raisonnement. En Angleterre, Stuart Mill s'occupe presque exclusivement de la logique du raisonnement, il en laisse la psychologie de côté ; et l'on sait qu'il y a autant de dill'érence entre la psychologie et la logique qu'entre la physiologie et l'hygiène. M. Alexandre Bain, qui ramène systématiquement tous les étals mentaux à une combinaison des lois de l'association, aborde à plusieurs reorises la
X) LA PSYCHOLOGIE DL n.USOXXEMEXT
[iiestion qui nous occupe ; mais sa pensée reste va^ue et douante, et, cédant à son habitude, il décrit au lieu d'expliquer (1). Nous ne trouvons que dans l'œuvre de M. Spencer une véritable théorie du raisonnement.
Cette fois la théorie est aussi complète qu'on peut la souhaiter, car elle part du type du raisonnement le plus élevé et arrive au plus simple, embrassant dans sa vaste envergure le raisonnement quantitatif composé, le raisonnement quantitatif simple, le raisonnement quantitatif simple et imparfait, le raisonnement qualitatif parfait le raisonnement qualitatif imparfait, le raisonnement en général, la perception, le sentiment de la résistance L'auteur a essayé d'établir que le procédé que suit le savant dans ses raisonnements les plus longs et les plus compliqués est celui par lequel une conscience naissante s'essaie à la pensée ; qu'en un mot, il existe entre tous les phénomènes de l'intelligence une unité de composition Cette unité, quelle est-elle? On peut résumer toute l'étude du raisonnement en le définissant: a Une classification de rapports ». Mais que signifie le mot classification? II signifie l'acte de grouper ensemble des rapports semblables. Inférer un rapport, c'est penser qu'il est semblable à certains autres (2).
Avant de discuter cette théorie, il faut la faire comprendre. Nous y arriverons en citant, d'après l'auteur quelques types de raisonnements, et en montrant comment 1 idée d'une classification de rapports rend compte du mécanisme de ces opérations.
Prenons comme exemple un « raisonnement qualifatii imparfait » que les traités de logique donnent communément comme syllogisme; quand on dit: tous les animaux à
(1) Voir notamment, dans son beau livre sur les Sens etVInUlliaenc. les pages 476 et seq. wyenee,
(2) La moitié du second volume des Principes de psycholooie est consacrée au développement de oette question.
LE nUSCWNEMENT DANS LES PERCEPTIONS 91
cornes sont ruminants, cet animal a des cornes, donc cet anima] est ruminant, — l'acte mental indiqué est, selon M Spencer, une connaissance de ce fait que le rapport entre des attributs particuliers dans cet animal est semblable au rapport entre des attributs homologues dans certains autres animaux. On peut le représenter ainsi :
(Les attributs constituant .\ I (Les attributs
un animal à cornes.) ] [ a constituant cet ani-
/estsem-l mal à cornes.) (coexistent avec) MahlVà
(Les attributs
(Les attributs constituant R ■ constituantcet ani-
un animal ruminant.) / \ mal ruminant.*
« Le rapport entre A et B est comme le rapport entre a et b », telle est la formule qui, selon l'auteur, représente réellement notre intuition logique. On remarquera que le raisonnement ainsi compris devient une véritable proportion, ayant quatre termes, une espèce de règle de trois d'où l'idée de quantité serait exclue. Stuart Mill a reproché à M. Spencer de faire du raisonnement une opération à quatre termes, et il a soutenu qu'il n'en existait en réalité que trois. Ainsi, pour transporter la controverse snr l'exemple précédent, Stuart Mill a remarqué que le raisonnement attribue à tel animal qui a des cornes les mêmes attributs (constituant l'animal ruminant) qu'à tous les autres animaux qui ont des cornes; par conséquent, les deux termes indiqués par les lettres B et b n'en font qu'un, ce sont les mêmes, il existe trois ternies et non quatre. M. Spencer a répondu que comme ces attributs n'appartiennent pas aux mêmes animaux, mais à des animaux distincts, quoique semblables, les attributs aussi devaient être distincts. La solution de cette difficulté est facile à trouver; c'est, ce nous semble, Mill qui a raison. 11 aurait pu répliquer à M. Spencer: Chaque bête à corne a ses attrib-its distincts qui font d'elle un ruminant, mais l'idée
générale que nous avons de ces attributs est commune à ces animaux, elle est la même pour tous : et l'on arrive ainsi à réduire à trois les termes du raisonnement (1).
N'importe ; admettons, pour un instant, l'existence des quatre termes. Le raisonnement est une classification de rapports, soit; mais, avant de classer des rapports, il laut les former, car ils n'existent pas avant d'être formés, et on ne peut pas comparer ce qui n'existe pas. Chose curieuse, cette question importante est à peine effleurée par M. Spencer, et cependant il est le premier à reconnaître que le raisonnement consiste dans l'établissement d'un rapport. Les quelques mots qu'il a écrits à ce sujet, comme en passant, sont relatifs à un autre exemple (2). Analysant le syllogisme suivant : tous les cristaux ont des plans de clivage, ceci est un cristal, donc ceci a un plan de clivage, — il recherche comment notre esprit peut passer de la perception d'un cristal individuel à l'idée d'un plan de clivage; et pour expliquer l'établissement d'un rapport entre ces deux termes, ce qui est le nœud vital de la question, voici ce qu'il trouve de mieux à dire : « Avant d'affirmer avec conscience que tous les crislaux ont des plans de clivage, j'ai déjà aperçu que ce cris" tal a un plan de clivage. » Mais alors, peut-on objecter, tout est terminé ; l'œuvre du raisonnement est accomplie, le rapport est établi, et c'est précisément tout cela qu'il s'agissait d'expliquer. M. Spencer le reconnaît lui-même, car il appelle cette opération, qu'il suppose réalisée sans en expliquer la genèse, une infc'rence primaire ou provisionnelle, a C'est un acte simple et spontané, dit-il, car il ne résulte pas d'un souvenir des rapports semblables précédemment connus, mais simplement de l'influence qu'à titre d'expériences passées, ils exercent sur l'association des
(1) Spencer, Principes de psychologie, t. II, p. G2. (2, Op. cit., p. 98, t. II.
idées (1). t On voit donc que lorsqu'on arrive au moment décisif, la théorie se dérobe; on ne peut pas déclarer qu'elle est vraie ou qu'elle est Causse, car en vérité elle n'existe pas.
Nous avons encore bien d'autres objections à présenter. On pourrait demander ce que, dans celte comparaison de rapports, le rapport ancien, le rapport qui tient lieu de prémisses, peut ajouter au rapport nouveau, inféré. Lorsque j'affirme un rapport entre le cristal que je tiens et un plan de clivage, je trouve, cela est vrai, une confirmation de ce que j'affirme, en me représentant ce rapport ancien : tous les cristaux ont un plan de clivage; la règle générale prouve le cas particulier. Mais c'est précisément là ce qu'il faut expliquer. Nous venons de le montrer en posant l'équation d'une théorie du raisonnement; le lecteur se rappelle que nous avons fait de ce point la troisième des conditions qu'une théorie du raisonnement doit remplir pour être juste. On doit expliquer, avons-nous- dit, comment une conclusion sort de ses prémisses; en langage plus précis, on doit montrer comment une associalion entre deux termes peut se former par L'intermédiaire d'associations antérieures. Or, l'hypothèse de M. Spencer est impuissante à résoudre cette question. Que nous dit on ? que l'esprit, après avoir formé (on ne sait comment) un rapport entre a et b, le compare à un rapport préexistant entre A et B. Mais que peut-il sortir de celle intuition d'une ressemblance entre les deux rapports? Comment la comparaison des' deux peut-elle ajouter au lien qui réunit déjà les termes a et b ? Il y a là une question de mécanisme mental à résoudre. M. Spencer ne la résoud pas, il ne s'en doute même pas. C'est un des caractères de la théorie que nous discutons de se tenir toujours à côté. M. Spencer se borne à constater que l'idée que
[l)Op. cit., p. 102, t.II.
t»4 LA PSYCHOLOGIE DU RAISONNEMENT
tous les cristaux ont un plan de clivage confirme la 'conclusion particulière : ce cristal a un plan de clivage ; mais encore une fois, ce n'est que l'énoncé de la question. Il (allait rendre compte de cette confirmation du rapport particulier par le rapport général, en faisant intervenir les lois de l'association.
Nous regrettons d'avoir à porter un tel jugement surune partie de l'œuvre d'un penseur qui a tant lait pour la psychologie; mais c'est un devoir de juger les théories en elles-mêmes, sans avoir égard au nom de ceux qui les signent.
Nous allons aborder à notre tour le problème du raisonnement, en présentant quelques remarques sur une loi mentale à laquelle nous aurons souvent recours, la loi de ressemblance.