INSTINCT
Eve, après leur diule, fassent goudainemeiit la découverlc de leur nudité- lis étaient auparavant dans l'âge d'ignorance : les voilà tout à coup dans cet âge de connaissance où Ihomine et la femme se voilent spontanément de la feuille de figuier. On a trouvé dans les bois une jeune fiiie qui avait été perdue encore enfant; elle avait grandi dans la vie sauvage ; mais avec des brins dîierbe elle s'était tressé une ceinture. Un assez grand nombre de peuples barbares sont dépourvus du sentiment de la jalousie en amour , se livrent à la promiscuité et se font un bonneur même de la rivalité d'un étranger ; mais il en est bien peu qui nous présentent le spectacle d'une nudité complète. Chez les tribus les plus sauvages de TAfrique « à Fernando-Pô , disent les frères Lander, » les adolescents cbez lesquels le sentiment de la pudeur )) nest pas encore développé , vont entièrement nus; )) les autres se revêtent dune ceinture de feuilles et )) d'herbes sèches (1). « Il y a donc ici réaction contre 1 habitude de l'enfance et de l'adolescence, et développement spontané d'un sentiment auparavant inconnu. On a promené dans nos villes de malheureux Indiens de l'Amérique du nord , tristes objets de curiosité: on les avait arrachés à leur vie des déserts, non pour améliorer leur condition et payer par un peu de bien-être le sacrifice de leur indépendance ; mais pour les abandonner à la misère et tes laisser mourir dans nos hôpitaux. Voici comment on a décrit la mort de l'un d'eux : « calme et indifférent, il semblait étranger à ce qui )) l'entourait , se refusant à tous les soins , mais sans em-
fl) Voynso nn Nig-er, ch. 21.
OF. prnK.tin. 385
» portement, sans impalionce; c'était soiilomcnt lors- » qu'on chtirchait à le découvrir «it qu'on outrageait ainsi » sa pudeur, que sa figure ordinairement impassible dc- )) venait inquiète et menaçante (1). » Dans le ridicule empressement de la curiosité autour de ce pauvre sauvage , dans les pratiques nouvelles qu'il lui avait fallu adopter, combien de ses habitudes n'avait- on pas du blesser ! Cependant il était resté impassible , et il ne se révoltait que pour ne pas laisser offenser sa pudeur: elle avait donc à ses yeux quelque chose qui la distinguait de l'habitude.
Aussi , l'amplitude des vêtements ne suit-elle pas , comme on pourrait le croire , la loi des climats ; mais les progrès de la délicatesse de l'esprit. Tous les peuples barbares , au nord comme au midi , marchent à peine vêtus, mais au midi comme au nord les vêtements s'allongent à mesure que l'esprit se cultive.
Que répondront d'ailleurs les partisans de la doctrine de l'habitude ou de l'éducation , lorsque les naturalistes leur montreront que l'instinct de la pudeur n'est môme pas le privilège de l'humanité et que certains animaux le partagent avec nous? L'éléphant, le chat, le singe cherchent pour certains actes l'obscurité ou la solitude. Dans les espèces élevées, la femelle ne s'oiïre pas; celle de certains singes se couvre , dit-on , de sa main comme d'un voile.
Plaise au ciel qu'en traitant de la pudeur il ne m'arrive pas à moi-même de la blesser ! Comment fcrai-je donc entendre que certaines délices ne sont pas faites pour les yeux , que la vue s'en révolte, que l'amour de cœur
(1) Lettre de M. Camus, interne à h maison royale de tante, Rcvue (le
Paris, 3 août I8:i2,
a le» yeux: chaslfs, que la nouvelle épouse s'abandonne plus facilement aux bras qu'aux yeux de son époux , quoique certainement Tun et l'autre abandon soit également contraire à son éducation et à son habitude, que cet instinct de 1 obscurité est la sauve-garde de l'amour de cœur. "V'oycz dans la fable aiitique : dès que Psyché, par une curiosité indiscrète , veut joindre à d'autres plaisirs celui des yeux , elle fait envoler Tamour.
L'ardeur soutenue de l'imagination, le prorapt désenchantement de la vue montre bien que le voile est dans l'intention de la nature . aussi le ciseau grec, malgré son adoration pour la forme et son dessein arrêté de dévoiler la Aénus à tous les yeux , n'a-t-il jamais commis la faute d'achever la statue tout entière. Pour ménager l'amour, les yeux doivent s'interdire, ou du moins oublier profondément certains spectacles ; de même que l'analomiste, pour aimer Texténeur du corps , doit perdre complètement le souvenir de linîérieur, car la beauté n'y pénètre pas; elle flotte et glisse à i'épiderme.
Cet instinct du secret pour certains actes nous conduit à la retenue dans nos paroles ; on chaste discours est comme un second voile que nous jetons sur le premier; aussi chez l'aveugle , ainsi qu'on l'a fait récemment re.marquer, la pudeur se réfugie dans les oreilles (1). La fleur délicate de la pudeur appartient surtout à la femme ; elle peut sans doute s'y flétrir par l'influence d'une mauvaise éducation , ou des mauvais exemples, ou l'ascendant de quelque passion ; mais elle n'en est pas moins écîose à son heure, sans semence étrangère et par la seule vertu du sol.
(1) DnfiXU, /''s<:ni sur /rv ni'cii^lfi.
Dl l'L'ni:.Lfi. 38T
Si la psychologie n'a pas, sur ce sujet, lappui ordinaire de Thomas Reid , elle trouve au moins celui de Cicéron , parmi les anciens, et de Kant, parmi les modernes. « La )) nature, dit le premier, paraît avoir pris un soin extrême » de la disposition de notre corps : le visage et tout ce » ce qui est honnête dans notre extérieur, elle Ta mis en >' évidence; les parties accordées à la nécessité , qui au- .)) raient été laides et honteuses , elle les a couvertes et •» détournées des yeux. Cette sage organisation de la na- » ture sert de modèle à la pudeur do l'homme. Ce que la )) nature a caché , les hommes sains d'oppritle dérobent » aux regards, et ils ne cèdent à la nécessité elle-même » que dans le plus grand secret ; ils n'appellent jamais par » leurs noms ni certaines parties du corps ni leur usage; » et ce qui! n'est pas honteux de faire, mais en secret,
» il est obscène de le dire li ne faut donc pas écouter
)) les cyniques , ni ceux des stoïciens à demi-cyniques qui » trouvent à redire et qui se moquent de ce que nous » regardions comme répréhensible dans les paroles ce qui )) ne l'est pas dans les actes , et de ce que nous appelions » par leur nom des actions vraiment honteuses. Le bri- » gandage, disent-ils, la fraude, l'adultère, sont des )) actes honteux qu'on nomme sans obscénité, et procréer ■» des enfants est une action honnête dont le nom est «obscène!.... Potsr nous, suivons la nature, et abs- )) tenons-nous de tout ce qui choque les yeux et los )) oreilles (i). »
( La pudeur, dit le philosophe de Kœnigsberg, est un » des plus admirables secrets de la nature humaine :
(I) De qfflciis, !ib. I, 35.