‹ La psychologie et la phrénoloChapitre 104 sur 115 · Plaisir de i imitation volontaire · texte numérisé non relu

Plaisir de i imitation volontaire

Nous avons souvent signalé l'Influence des aflections sur la force motrice , ou les mouvements que celle-ci exécute en harmonie avec les tendances affectives. Les plaisirs de la beauté physique excitent l'homme a repro-

302 PLAISIR DÉ LlMiTATlOlN VOLONTAIRE.

duire les objets dont il a été cbarmé. Ainsi un pâtre grossier, seul au milieu des chèvres qu'il garde sur les montagnes , se sent quelquefois pressé du besoin de retracer la figure des objets qui Font frappé : le rocher qui s'élève jusqu'aux nues, le sapin debout sur le bord de labime , la plus belle chèvre de son troupeau , enfin la jeune tille qui l'attend le soir au retour. De là celle ancienne allégorie qui représente l'amour comme l'inventeur de l'art du dessin. Celui qui se plaif à entendre un rhythme et une mélodie , essaye quelquefois de les reproduire et se plaît à battre la mesure, à mouvoir son corps en cadence et à chanter. Au plaisir de percevoir la beauté physique est donc lié l'instinct de dessiner , de peindre , de chanter et de danser.

Mais c'est surtout l'action humaine , les mouvements et les paroles de nos semblables qui nous portent à les reproduire ;, et cette reproduction a reçu particulièrement le titre d'instinct d imitation. Nous devons d'abord signaler une imitation involontaire et comme mécanique par laquelle nous reproduisons le bâillement, le bégayement, l'accent et le geste des personnes que nous fréquentons, et qui tient uniquement à une réaction sympathique de notre faculté motrice. Il existe de plus une imitalion libre et iutenlioanelîe qui devient un véritable plaisir (t). Cette tendance se manifeste dès le plus jeune âge : l'enfant reproduit d'abord les inflexions de voix et les gestes, et plus tard il imite dans ses jeux les conversations et les petits drames qui se passent autour de lui. L'homme mûr n'est pas insen-

(i) Reid, l. i,p. 182; t. 6, p. IW.

l'LAlSlIi 1)K H.NDUCriO.N. 393

sible à 1 imitation , ainsi qu'on peut s'en assurer par le plaisir que lui cause ce qu'on appelle le vrai dans les arts et particulièrement dans Tart dramatique. Après avoir été amusés comme spectateurs, nous voulons quelquefois participer nous-mêmes à l'acte d imitation , c'est 1 origine du théâtre de société : comme le théâtre prend plaisir à copier le salon , le salon 9 anuîsc à sou tour à copier le théâtre.

Gall et Spurzheim ont reconnu comme Thomas Reid , l'instinct d'imitation (1), mais ils ont négligé une distinction qui n'avait pas échappé à leur prédécesseur. C'est celle qu'il faut l'aire entre Fimitaliou mécanique et involontaire , et le plaisir qui résulte de l'imitation intentionnelle. La première est , comme nous venons de le dire , une réaction de la faculté motrice sous l'influence de la perception et de la mémoire : il peut n'en lésuUer ni peine ni plaisir ; la seconde est une atïeclion qui suppose intention et succès.

S 18. Plaisir de 1 iiidiiclion.

La faculté inductive (-2) étant la faculté scientifique , c'est-à-dire celle qui nous fait chercher les lois générales de la nature , établir les classes et supposer les causes , c'est au développement de cette faculté que se trouvent liés le plaisir et l'amour de la science. Il n'y a pas de science des choses particulières , mais seulement

(1) Gall, -Inat., l.i, p. 229. Spurzheim, Manuel, p. oî.

(2) Voyez le présent ouvrage, 3« partie, ch- IV, S 5.

3'J4 rLAiiin DE LlADUCTiON.

des généralités ; c'est dire en d'autres termes qu'il u"y a pas de sciecee fondée, à la lettre, sur Texpérience, sur l'observatloû ou sur les perceptions. Toute science conclut pour la généralité des êtres, pour ceux qui n'ont pas été explorés, comme pour ceux qui n'existent pas encore ; une science n'est donc ce qu'elle est , que par l'induction, c'est-à-dire par la faculté de généralisation. C'est sur cette faculté que reposent les sciences de pure description ou de classification , comme l'histoire naturelle aussi bien que les sciences d'explication , celles qui recherchent les causes cachées des phénomènes apparents , telles que la physiologie , la physique , la chimie et la psychologie. L'induction aspire à trouver l'unité dans la variété, et sous ce rapport, elle ressemble à

t la vue et à l'ouïe , ce qui a autorisé le rapprochement

qu on a fait du beau dans les arts et du beau dans les sciences , ou de la beauté physique et de la beauté intellectuelle.

C'est à cette faculté qu il faut rapporter le goût de î ordre dans les idées, depuis la satisfaction que nous

!i fait goûter une comptabilité régulière , une bibliothèque

rangée , non d'après l'ordre des formais , mais d'après l'ordre des matières , une heureuse appropriation des

I înoyens à la lin , comme une montre qui ne se dérange

pas d'une seconde en un jour , quoique nous n'ayons jamais besoin d'une pareille exactitude , jusqu'à l'extase dans lequel nous jettent les harmonies du monde , et les descriptions que la science a tenté de nous en donner, jusqu'au vertige qui nous pousse dans les faux systèmes , et nous fait accepter aveuglément des explications uuiverbelles et des panacées infalHibles. J'ai essayé de montrer que les facultés de comparaison . de métaphysique

AMOLIl DU MKUMilLLEL'.V. 3US

et (le causalité iiienlionnêes par C.all et Spurzheini, n'étaient autre chose que la faculté dinduclion. Les plaisirs qu'ils attachaient prohablement à l'exercice de ces diverses facultés, appartiennent donc au déploiement de celle que nous croyons devoir leur substituer.

§ 19. Amour du merveilleux.

Si nous aimons à généraliser , à étendre sur lunivers entier une teinte uniforme /il nous plaît aussi quelquefois de rencontrer des phénomènes qui résistent à la généralisation , à l'explication universelle , et qui mettent pour ainsi dire un bâton dans la roue de linduction. INous nous plaisons parfois aux prodiges, aux pressentiments , à la divination par les songes , aux prédictions de l'avenir, à l'intervention d'une puissance magique et mystérieuse en dehors de toutes les analogies et de toutes les vraisemblances. Les traditions populaires et les histoires écrites déposent toutes de ce goût pour le miracle , pour ce genre de merveilleux qui n'est plus seulement lattribution d'une àme aux choses inanimées comme dans le fétichisme et l'anthropomorphisme , une simple extension des lois de la nature , mais un renversement de ces lois. Sur ce point les nations civilisées conservent quelque chose du goût des peuples barbares ; Taslrologie était encore florissante au xvi'' siècle , et Copernic disait : Cojifugiendum est ad astrologiam astronomice altricem.

Au xvii" siècle on prend plaisir à entendre conter les miracles des trembleurs desCéveunes; la superstition sa-

agO AMOCl. L)U ML;!\VE1LLEU\.

crilége se presse autour de la Voisin et la pieuse crédulité auprès de madame Giiyou. Le xviir siècle prèscRte Talliance de la crédulité et de Imcrédiîiité dans la personne du régent lui-même , esprit-fort en religion , mais hôte bienveillant des devins et des devineresses (!}, et nous fait voir à côté dune philosophie superbe et railleuse , la superstition du cimetière de Saint - Médard et les prodiges du Mesmérisme. EnOn , au commencement du xix% une prophétesse a compté parmi ses clientes une impératrice , et de nos jours une curiosité avide s'attache aux secrets du somnambulisme magnétique.

» Si l'on demandait, dit Walter Scott, un genre de » roman qui eût du charme pour l'ignorant et Thorame » instruit , l'homme du monde et le campagnard , les )) romans mystérieux d'Anne Radcîiffe seraient ceux )) qu il faudrait indiquer. 11 y a beaucoup de personnes )) trop superficielles pour goûter les beaux mais longs )) développements de passion que l'on admire dans Ri- )) chardson ; d'autres qui n'ont pas assez de vivacité pour » saisir l'esprit de Lesage ; d'autres qui , par leur dispo- » sitiou à la mélancolie , ne goûtent point le charme du )) comique de Fielding , et ces mêmes personnes quitte- » ront difiicilemcnt la lecture des Bly stères dUdoIphe )) et du roman de La Forêt. La curiosité , le plaisir du » mystère, et un germe caché de superstition sont au )) nombre des éléments de Tesprit humain (2). »

Cet exemple est propre à nous faire distinguer le plaisir de l'induction d'avec le goût du merveilleux. Ce-

(1; Mrmcircs du duc de Saint-Simon.

(2) Notice sur Jnne RndcUffe.

CRITIQUE DE LA MliUVKlLLOSITK. 3<J7

lui de nous qui sera plus sensible au premier aimera que 1 eiîigme s'explique au dénouement , celui qui sera plus porté vers le second désirera que le mystère demeure inexplicable.

§ 20. Critique de îa n-wncillosHé.

Le fondateur de l'organologie cérébrale n"a pas traité du goût pour le surnaturel. Il parle seulement d'une disposition aux visions qu'il est tenté d'attribuer, soit à Torgane de la mimique, soit à celui de la poésie (1); mais premièrement, comme lautcur Ta très -bien senti luimême , avoir une vision, c'est rêver tout éveillé. « L'ani- » ma! et lliomme ont , pendant l'état de veille, la faculté )) de distinguer Timpresslon et l'idée d'avec l'objet exlé- » rieur qui les produit ; cette faculté se perd dans le » rêve (2). » La vision est donc un degré supérieur du rêve, ou une représentation mentale assez vive pour produire l'effet dune perception (3). Toutes les facultés de représentation, celle des figures, des couleurs, des articulations , des tons, etc. (i), lorsqu'elles sont dans un état anormal, peuvent produire, les unes des visions, les autres des auditions imaginaires , comme nous en avons vu de nos jours un exemple. Le goût pour le merveilleux peut sans doute agir sur les organes des représentations , et contribuer pour sa part aux hallucina-

(1) Gall, Jnal , t. -t, p. no.

(2) Ibid., p. 2il.

(3) Voyez le présent ouvrage, 3^ partie, cb. I, S 6.

(4) Voyez le présent ouvrage, 3*^ partie, cti. II, S !•

398 ClilllOLK 1)K L\ ■MDKVtlLLOSlTt.

tions des vlsioimaires ; mais 1" il fallait compter îe goût du merveilleux pour un principe de la nature humaine, et ne point parler seulement de la tendance aux visions; 2° beaucoup d aliénés ont des visions sans le moindre penchant pour le merveilleux , et beaucoup d hommes ont du goût pour le surnaturel sans qu'il leur soit arrivé de visions.

De plus , quelles que soient les attributions que Gall accorde à la faculté de la mimique , qu elle renferme à la fois le goût de l'imitation , le pouvoir d'imiter , et enfin le don de l'expression naturelle , rien dans tout cela n a la moindre ressemblance avec les hallucinations , ou, comme le dit Gall ^ « avec la tendance à personnifier )) de pures idées (1). »

Quant à la poésie que Gall est tenté aussi de regarder comme la mère des visions, elle diffère des religions grossières , en ce qu'elle personnifie des êtres inanimés ou abstraits, par des prosopopécs dont le poëte n'est pas dupe , tandis que la superstition est une personnification sincère et de bonne foi. Mais , ni la poésie , ni la superstition n'entraînent nécessairement les visions. Homère a-t-il irrésistiblement cru voir de ses yeux Jupiter et les autres dieux de l'Olympe ; et toutes les jeunes adoratrices des saints et des anges ont-elles cru entendre , comme Jeanne-d'Arc , les voix de Gabriel et de sainte Catherine? Que le goût de la poésie, et surtout la dévotion , prédisposent aux hallucinations, comme Gall le remarque (2), point de doute ; mais les visions de la folie n'ont pas toujours eu pour cause l'excès de la piété ou

(1; Jnàt., t. i,p. 250.

AFFECTIONS DE LV CONSCIE.Nl L MORU.£. 39Q

du talent poétique. Gall a senti lui-môme la faiblesse de ses hypothèses sur ce sujet , et il a terminé en admetlant que les visions ne doivent pas toujours se rapporter à la môme source , et que dans beaucoup de cas elles sont le résultat de tel ou tel organe , dont Timpulsion est si violente , qu elle fait croire à la réalité extérieure de l'objet d'une conception (1). Telle est, il nous semble, la véritable théorie des halIuciDations : toute passion exagérée peut les produire , en excitant les organes des représentations mentales , c'est-à-dire des diverses espèces de mémoire ou d'imagination (2).

De toutes les confusions et méprises que nous venons de relever, il résulte que Gall n"a pas aperçu la tendance de l'homme pour le surnaturel ou le merveilleux.

Spurzheim a mentionné ce principe sous les noms de surnaturalité ou jnciveillosiic (3) ; mais il n'en a pas donné une analyse suiïisante. Il n'a pas distingué le merveilleux, qui n'est qu'un fruit de la croyance par analogie , d'avec le surnaturel qui est un démenti de l'induction. Il a commis aussi la faute d'attribuer exclusivement à ce penchant la prédisposition aux visions (V),

S 21. Affections de la conscience morale.

En traitant de la faculté morale , nous nous sommes attachés à distinguer la notion d'avec l'affection (5) : c'est

(1) Jhl.J., p. 212.

(2) Voyez le présent ouvrage, 3'" partie, ch. H et III.

(3) Obs., p. 207. Manuel, p. i<J.

(4) OLs., p. 208.

(.î) Voyez le prOsent ouvrage, 3" part-, cbap. IV, S l-

iOO Arri:cTiONS

ici le lieu d'exposer les sentiments ou plaisirs et peines

excités par l'idée du bien et du mal moral.

Lorsque nous avons accompli une bonne action , nous éprouvons une joie vive et pure , connue sous le nom de satisfaction morale ; si nous avons fait le mal , notre tristesse se nomme , suivant la gravité de Tacte et le degré de notre affliction , repentir ou remords.

Si nous sommes seulement témoins de la bonne action d'autrui , nous éprouvons un plaisir , et nous aimons l'auteur de cet acte , de même que notre cœur se serre au spectacle du mal moral , et que nous ressentons de la baine pour son auteur.

Le dévouement excite en nous un mélange d'approbation, d'amour et de saisissement craintif qu'on appelle admiration : le crime produit une désapprobation mêlée de baine , de terreur et de désir de vengeance qu'on appelle indignation.

La reconnaissance est un senliment d'amour déterminé par l'idée d'un bienfait , c'est-à-dire d'un acte qui dépasse le devoir des autres envers nous ; le ressentiment est une aiïection de baine causée par l'idée d'un acte qui blesse ce devoir.

Un vif plaisir s'attaclie encore à Taccomplissement du jugement de mérite et de démérite : nous souhaitons de voir triompher l'innocence et la vertu , et succomber le vice et le crime ; c'est sur ce désir que se fonde le poëte dramatique pour inspirer aux speclaleurs cette alternative de crainte et d'espérance qui forme la péripétie , et Tun des principaux éléments du plaisir que nous goûtons au tliéàtre.

]Nous avons vu que les pbrénologistes n'ont pas bien

m lA CONSCIFACF. M(JI!U.r.. 401

déterminé l'objet de la faculté morale, et qu'ils ont cependant entrevu la distinction qui existe entre l'émotion et raCTection. « La peine et le plaisir qu'on éprouve, dilGall, )) par suite d'une mauvaise ou d'une bonne action, est une )) alîection du sens moral , comme une sensation agréable )) ou douloureuse n'est autre chose qu'une alTeclion ou » une moditicalion des organes de la perception (1). » « Les plaisirs et peines, dit Spurzheim , sont des modes

w de toutes les facultés Le remords et le repentir sont

», des atTections simples du sentiment de la justice (2). » Mais de môme que la mémoire et l'imagination ne sont pas les modes des facultés perceptives (3) , le plaisir et la peine ne peuvent pas être des modes ou des manières d'agir des facultés intellectuelles. SouiTrir n'est pas une manière de percevoir , jouir de la couleur nest pas une manière de regarder, aimer la musique n'est pas une manière d'entendre : par la même raison , la satisfaction morale ou le remords ne sont pas une manière de connaître le bien et le mal. Connaître est un fait, jouir en est un autre : ils ne sont pas toujours eo proportion, et ils demeurent souvent séparés. 11 est donc aussi inexact en psychologie de regarder la peine et le plaisir comme un mode de la connaissance , que d'envisager la connaissance comme un mode de la peine et du plaisir. A des faits différents doivent correspondn^ des facultés différentes. Si le jugement moral peut s'attacher à une circonvolution du cerveau, les peines et plaisirs suscités

(1) Jnat., t. 4, p. 210.

(2) Ol.s., p. 327-8.

(3) Voyez le présent ouvrage, 3'- partie, ch. I, ;: 0, et cb. III, S '^'

402 iMAisin OF. r,A ( oNc.rPTioN de i.'imim.

par cfi jugemeut doivent se rapporter à une partie distincte de cet organe.

Z 22. Plaisir de la conception de l'infini.

Au-dessus de la faculté morale nous avons placé, dans l'ordre des facultés intellectuelles , celle qui nous fait concevoir linûni , c'est-à-dire l'espace éternel et saps limites, le temps sans commencement et sans fm , et un être dont la puissance, la sagesse et la bonté égalent Timmensité et l'éternité du temps et de l'espace.

Il a dit au chaos sa parole féconde, Et d'un mot de sa voix laissé tomber le monde.

VicToa Hlco.

Klernel , infini , tout puissant et tout bon , Ces vastes attributs n'achèvent pas son nom.

Lamautike.

Ce ne sont pas là , pour nous seulement^ des objets de notion intellectuelle, mais des objets d'extase et de ravissement.

Peut-être Gall et Spurzbeim ont-ils placé cet enlhousiasrne dans le sentiment de la vénération ; mais ce sentiment ne peut rendre compte de la conception rationnelle de l'infini, il la prôstippose , et cest une preuve de plus qu'il fallait constituer a pari la faculté intellectuelle qui nous fcût concevoir liufini.

•^iNTiMKNT nu niniruj.K. 4û;i

S 23. Senliment du ridicule.

Nous arrivons mainienaut à une affection qui paraît la plus frivole de toutes, et qui n'en est pas moins, comme nous espérons en donner la preuve , la sauvegarde des plus nobles affections de l'humanité. Je veux parler de la disposition au rire.

Tl n'est pas ici question du rire déterminé ])ar une cause physiologique, comme par le chatouilieracnt , ni du sourire que fait épanouir sur nos lèvres le passage de toute affection douce dans notre âme , tel que celui d'une mère sur le berceau de son fils , sourire qui ne va jamais jusqu'au rire. jNous voulons parler de ce rire franc qui secoue Fair dans les organes de la respiration , et qui va quelquefois jusqu'à causer la pâmoison. Ce rire est déterminé par une idée spéciale dont il s'agit d'assigner le caractère.

On a rapporté le rire à la satisfaction produite par l'accomplissement du jugement de mérite et de démérite, lorsque la faute n'est pas trop grave , et que la punition ne peut émouvoir notre sympathie. « Ce qui nous fait rire , dit-on , dans la comédie , ce sont les déboires mérités qu'éprouve Harpagon , les mystiûcations qui afQigent le sot et prétentieux Pourceaugnac. Nous rions de voir punir la crédulité dans Orgon , la vanité dans le Bourgeois Geuiilhotnmc^ la pédanterie dauj \ti Femmes Sawantes , la jalousie dans ï Ecole des Maris, enfln dans Georges Dandin, l'ambition dune trop haute alliance.»

i04 SFNTIMKNT

Mais les partisans de cette théorie ne remarquent pas que nous rions de la sottise avant dôtre témoins de la punition qui la frappe et même lorsqu'elle demeure impunie. Une multitude d'exemples prouve d'ailleurs que le rire éclate sans qu il y ait m mérite ni démérite , ni par conséquent récompense ou punition. Le pêcheur Masaniello, devenu maître de Kaples , voit sa raison chanceler sous le poids de sa royauté de huit jours. Cependant il reçoit encore dignement les magistrats de la ville; il écoute avec calme et dignité la demande de l'un d'entre eux , fait preuve dans sa réponse d'une grande justesse d'esprit et d'un profond respect pour réquité, et quand le magistrat se détourne pour sortir , Masanicllo lui lance par derrière un coup de pied inattendu. Nous rions, et cependant le magistrat n'avait pas mérité ce qui nous fait rire.

On a donc imaginé une autre explication. Si nous étions en butte aux contrariétés qui assiègent les personnages comiques, nous n'aurions pas la moindre envie de rire. iSous faisons donc un retour sur nous-mêmes , nous comparons notre situation tranquille et sûre aux tribulations de celui qui est en scène , et c'est , dit- on, le sentiment de cette supériorité qui nous fait rire. Si l'on avait dit que ce sentiment facilite le rire , parce que nous n'aimons pas à être l'objet de la risée , on aurait eu raison sans doute; mais cette circonstance se borne à ne pas empêcher le rire, elle n'en est pas la cause productrice. 11 y a deux genres de burlesque dont l'un fait parler les gens du vulgaire comme les héros , et dont l'autre prête aux héros le langage du vulgaire. Dans la tragédie du roi Léar^ le vieux monarque se plaint des

nn riiDicci.K. ^^^

orages du ciel (\\h s'attaquent aux grands comme aux petits. Dans la parodie on lui fait dire :

On est roi : c'est égal , tu vois , il pleut sur nous.

L'auteur du Lutrin nous décrit ainsi le Paris de son Iliade :

Ce perruquier superbe est lelTroi du quartier. Et son courage est peint sur son visage altier.

Pour que ces parodies nous fassent rire , avons-nous besoin de nous rendre ce témoignage à nous-mêmes que nous no sommes ni un roi trivial ni un perruquier superbe ? , .

Pendant les derniers moments d'un cardinal , ses héritiers se partagent déjà ses dépouilles; on ouvre les coffres et les armoires, on pille Targent, les bijoux , les parures. Un singe , favori de son émiuence, entraîné par Texemple , se saisit de la calotte rouge , et la pose sur sa tête en faisant la grimace. Ce singe, coiffé comme un cardmal , nous fait rire sans exciter le moins du monde le sentiment de notre supériorité. Les grotesques imaginations de Gallot dans la Tentation de saint Antoine , une énorme tète marchant sur deux toutes petites jambes, un nez traversant les airs sur deux ailes , tout cela provoque le rire sans que nous soyons obligés de faire sur nousmêmes un retour intéressé.

Enlin, d'autres prétendent que le rire est causé par la surprise' se fondant sur ce qu'une plaisanterie prévue ne fait plus rire, et sur ce quun trait plaisant contient toujours quelque chose d'inattendu. INous pensons qu ici

40r. SOTlME>T

encore on a pris pour la cause la circonstance, pour le mels Tassaisonnement. Puisqu'une plaisanterie peut être prévue ou imprévue, il y a donc une différence entre l'imprévu et la plaisanterie. On rit plusieurs fois de suite auxcomédies de Molière, quoique Ton connaisse d'avance tous les traits plaisants de louvrage. D'une autre part , il y a des surprises qui ne fout pas rire , et je ne parle pas de celles qui pourraient nous inquiéter, et qui chasseraient le rire par la crainte; mais un meuble nouveau placé dans notre appartement en notre absence , le retour inattendu d'un ami, et^ pour prendre de plus grands exemples, les découvertes inattendues de la science : Tapplicalion de l'algèbre à la géométrie par Descaries, la démonstration de la pesanteur de l'air par Pascal, la décomposition de l'eau par Lavoisier, l'invention du condenseur par Watt , tout cela nous surprend sans nous faire rire.

Maintenant, si nous réunissons tous les exemples qui provoquent le rire, et que nous en cherchions le caractère commun , nous trouverons qu ils contiennent tous des fautes légères contre la rectitude soit morale, soit physique , soit intellectuelle ; nous disons des fautes légères , cardes fautes graves provoqueraient l'indignation ou le dégoût.

Ainsi, le mouvement des affections égoïstes, comme de la poltronnerie, de la gourmandise , du soin méticuleux de sa santé, de Torgueil, de la vanité, de la jalousie, de l'avarice, de la ruse ou de la colère, voilà les traits plaisants dont la comè<lie nous anuise. Si un léger mal causé à l'un de nos semblables nous fait rire, c'est que nous nous représentons son désappointement et son dépit, comme, par exemple, celui du magistrat si singulièrement congédié par Masaniello.

ne HIDRLLE. 407

Les figures grotesques, les cariealures , les dilTormités physiques, la maladresse, lagaueheric, sont dos fautes contre la rectitude physique; c'est par ce second motif que nous rions presque toujours de la perle de Fôquilibre et de la chute qui s'ensuit, d'autant plus que nous supposons à celui qui tombe un peu de confusion et de mauvaise humeur, et par conséquent une faute contre 1 égalité d'âme.

Enfin , les ignorances grossières , les méprises , les bévues spéculatives ou pratiques qui nous font rire sont des transgressions contre la rectitude intellectuelle. Le rire est donc la punition des faibles contraventions contre le bien , le beau et le vrai ; il est le soutien du bon goût et du bon sens , et si nous n'aimons pas à être l'objet du rire , c'est qu'il nous accuse de quelque faute contre le bon sens ou le bon goût.

On a fait depuis longtemps une remarque importante qui montre bien le véritablecaractère du rire x'est que riiomme est le seul être chez lequel on observe ce phénomène. Aussi un philosophe ancien , prenant à tort dans sa définition logique une propriété pour une différence essentielle, avait-il crupouvoir définir Ihomme : un animal qui rit. 11 faut ajouter que nous ne rions que des choses humaines : jamais la nature inanimée ne nous fait rire. Quelque bizarre et inusitée que soit la forme d'une pierre, d'un arbre, dune montagne, elle ne provoque le rire que si nous y trouvons la ressemblance de quelque difformité humaine ou de quelquobjet trivial à notre usage. Les animaux eux-mêmes ne nous font rire que dans l'apologue , ou par allusion à Ihumanilé, comme le singe-cardinal dont nous avons parlé au commencement, ou lorsqu'ils sont placés dans quelque position embarrassante, et que nou?

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