‹ La psychologie et la phrénoloChapitre 36 sur 115 · DE LA FACULTÉ D'INDIVIDUALITÉ · texte numérisé non relu

DE LA FACULTÉ D'INDIVIDUALITÉ

jusqu'à ce que l'organe de l'individualité soit entré en jeu, et ait donné à l'étendue le caractère objectif . Mais il y a bien des contradictions dans les écrits de Spurzheim au sujet de la faculté qui nous fait saisir les objets extérieurs : « Celte faculté , dit-il , d'une part, se mon- » tre de bonne heure ; elle révèle l'existence des objets M extérieurs , elle reconnaît la substance ou la réalité du » monde; elle est quelquefois trop active et produit des )) abus : alors elle personnifie môme les phénomènes tels » que le mouvement , la vie , la fièvre ; d'autres fois elle )) n'est pas assez active, comme dans les philosophes qui )) nient l'existence du monde externe (1). » Et ailleurs il dit : « Les philosophes parlent de la perception ou d'une )) faculté perceptive ; mais il faut en reconnaître plu- » sieurs qui peuvent agir l'une sans l'autre (2). La per- )) ception , ajoute- t-il plus loin, n'est qu'une expression » commune qui dénote la connaissance qu'on acquiert » des impressions qui frappent le cerveau. Chaque fa- » culte intellectuelle étant active perçoit les impressions )) qni lui sont relatives , et ii y a autant de sortes de per- » ceptioas que de facultés intellectuelles ; c'est pourquoi » on peut posséder une sorte de perception sans en pos- » séderune autre; en traitant de la faculté du coloris, » j'ai parlé de plusieurs personnes qui ne pouvaient pas )) percevoir les couleurs, mais qui reconnaissaient les « autres qualités physiques des corps extérieurs (3). » Ainsi nous avons d'une part, une seule faculté de perception qui peut être excitée par tous les sens , et de l'au-

(1) Obs., p. 278.

(2) Obs., p. 323.

(3) Obs., p. 331.

lli CRITIQUE

trc , autant de facultés perceptives qu'il y a de facultés intellectuelles.

Voudrait-on concilier celte contradiction en disant que la perception accordée par le docteur allemand aux facultés intellectuelles, n'est que la connaissance des impressions qui leur sont propres (1) ; que si la faculté de l'individualité venait à défaillir, ces impressions seraient perçues comme internes sans être rapportées à aucun objet extérieur? Mais si la perception dont toutes les facultés intellectuelles sont susceptibles n'est que la connaissance de leur état interne, sans aucune vraie perception extérieure, pourquoi Spurzlieim dit-il autre part qu'il y a une faculté de l'éventualité chargée, entre autres choses, de connaître l'état et l'action des autres facultés (2)? La perception qu'il attribue à chaque faculté intellectuelle se trouve donc en contradiction soit avec la faculté d'individuaUté, soit avec la faculté d'éventualité.

De plus, comme l'impression interne dont chaque faculté aurait la perception , se produirait dans les organes des sens et des facultés inteilectuelles, avant de parvenir à l'organe de l'individualité , il résulterait de là que nous aurions l'idée ou la conception de l'étendue , de la forme , de la couleur , etc. , en tant que phénomènes subjectifs , avant d'en avoir la connaissance externe ou objective, ce qui est contraire à Texpérience. L'étendue , ie son, la couleur, ne se confondent jamais avec nous-méme , et ne parviennent à létat de pure conception qu'après avoir préalablement passé par l'état de

(1) Ohs., y,. 3ol.

(•2) Ol^s., p, 295. Manuel, \, 59.

DK I,\ FAr.ULTK Iy|^DIVlDUAI,lTK. 115

perception. Mais la perception que Spurzheim accorde aux sens et autres facultés intellectuelles est probablement la vraie perception , celle qui fait que le moi distingue le pliénomène externe d'avec lui-même , et il aura voulu réserver à la faculté de Xiiidividunlitê , la connaissance de !a substance, abstraction faite des qualités. « J'admets, « dit-il , qu'un objet est inséparable de ses qualités ou )) que celles-ci constituent robjet; mais je crois qu'on » peut connaitre rexislence d'un objet et le concevoir » comme un ensemble sans penser à ses qualités par- " ticuliéres : par exemple, on conçoit l'existence d'un )) être surnaturel sans connaître ses facultés. Les sub- » stantifs et les noms propres correspondent aux notions » de cette espèce (1). )> JMalgrô quelques inexactitudes et même quelques contradictions dans les termes, on reconnaît ici ce que les philosophes appellent la notion de substance. Or , il est manifeste , aux yeux de tout le monde , et très-certainement à ceux du docteur allemand lui-même, que, pour distinguer une étendue, une forme , une couleur perçue , d'avec une étendue, une forme , une couleur conçue , nous n'avons pas besoin de la notion de substance, abstraction faite des qualités. Il faut au contraire avoir saisi quelque chose hors de nous, comme par exemple réteaduc , poiîr arriver à concevoir la substance e?iîerne , car par elle-même la notion de substance ne contient pas la distinction de l'interne et de Texterne , du moi et du tzoti moi. Maintenant , que penser de cette conception abstraite de substance, et particulièrement de la manière dont Spiirzlîsim Tenvisage? Cet auteur nous dit .: « Quoiqu'on soit disposé à se rc-

(1) Obi., p. 270

» présenter tous les êtres , même Dieu sous une forme » quelconque , cependatit , la faculté de l'individualité » peut agir sans la moindre idée de forme. Elle peut » être excitée surtout parTodorat et par Fouïe, comme )) cela arrive chez les animaux. Ces deux sens , en nous » avertissant de Texistence des objets , ne nous font pas )) immédiatement penser à leur forme (1). » Sans contredit, pour distinguer une odeur perçue d'avec une odeur conçue, le chien na besoin de rien voir, ni de rien toucher ; mais il n'a pas besoin non plus de concevoir ridée d'une substance abstraite distincte de l'odeur; celle-ci n'est pas pour lui une qualité. Pour montrer que le toucher n'est pas le seul sens qui nous révèle l'externe , l'auteur nous dit encore : « La tortue et le canard sont )) à peine éclos qu'ils courent vers l'eau qu ils nont ■» jamais touchée (2). Le jeune enfant , sans aucune ins- )) truction du toucher' ^ tourne la tête vers le côté d'où )) lui viennent les sons et la lumière (3). i) Cela prouve , dirons-nous , que les animaux et les enfants perçoivent les couleurs et les sons comme objectifs ; mais non pas qu'à propos des couleurs et des sons, ils conçoivent un objet vague sans étendue et sans forme ;, un fond analogue à ce que les philosophes ai)pellent substance.

Jai entendu des partisans de la doctrine de Spurzheim avancer qu'à l'aide des sens et des facultés perceptives , nous distinguerions bien les sons , les odeurs , les étendues d'avec nous-mêmes; mais que nous ne les rapporterions pas à un seul et même objet ; que la con-

(!) Obi., p. 280.

(2; Obs., p. 237.

(3) Obi., p. 238.

DE L\ FACULTÉ DINDIVIDCVLITÉ. lîT

centralion de tous ces faits sur un seul et môme être s'opérait par la faculté de riiidividualité. Dans cette théorie, on accorde que les sens perçoivent , c'est-à-dire qu'ils nous font distinguer les objets d'avec nous-mêmes , avant 1 action de la faculté d'individualité ou de concentration , et c'est ce que je demande. Quant à la concentration de tous ces objets en un seul être , ou à la conception d'un centre qui réunisse tous les phénomènes , peut-elle être considérée comme le fruit d'une faculté naturelle et spéciale ? Loin de là, cette conception est comme celle de la substance , une spéculation hypothétique qui s'évanouit devant deux autres hypothèses : 1° devant le système de Descartes , dans lequel l'étendue et la pensée sont les seules réalités et ne servent de centre ou de substance qu'à eHes-mêmes; 2'^ devant le système de Leibnitz , où des forces simples produisent chacune un effet différent , existant chacune pour son compte et ne pouvant donner matière à un dédoublement en substance et qualité , ou en centre et rayons. La conception de substance est donc le fruit , non pas d'une faculté spéciale qui ne produise que cette concepr tion , mais d'une faculté , source commune des hypothèses , de la faculté d'induction que nous aurons plus tard l'occasion de signaler.

Suppose-t-on enfin que les nerfs et les organes cérébraux sont susceptibles dimpression , mais qu'ils ne connaissent pas ces impressions , et qu'ils les transmettent à lorgane de l'individualité; que sans cette dernière faculté , l'étendue , la forme , le son , la couleur, etc., ne seraient ni perçus, ni même conçus; qu'ainsi, l'acte de la perception , psychologiquement indivisible , dépend d'un organe complexe doiit fait nécessairement

118 rRITÎQUK DE LA FACULTK DlNDiVIDDALÎTÉ.

partie l'organe de Tindividualité? Cette assertion n'étant plus appuyée sur des considérations psychologiques, nous demandons les raisons organologiqucs quon fait valoir à l'appui? On nous présente pour exemple le portrait de Bayle chez lequel , dit-on , l'organe de l'individualité est Irès-prononcé (1) •• mais d'abord , si celte faculté produit la notion de substance, Bayle. l'adversaire de Spinoza , ne se signale pas entre les philosophes par une préoccupation exclusive pour la substance , abstraction faite des qualités; et ensuite, si celte faculté se borne à donner robieclivité à l'étendue , à la forme , au son , à lodeur, etc., ou n a pas démontré que les autres organes de Bayie n'eussent pas suiTià constituer celte objectivité. Spurzheim cite lui-même le philosophe Kant, comme un type de ces hommes chez lesquels le sentiment de l'extériorité est si faible qu'ils sont fort enclins à nier l'existence du monde extérieur, et il donne le portrait de ce penseur sur la môme planche que celui de Bayle. Or, celui des deux qui présente le plus de développement à l'endroit du préteodu organe de l'objectivité , c'est celui de Kant. Aussi Spiirzlieira , frappé sans doute de la faiblesse de ces preuves organologiqucs , se contente, dans un premier ouvrage, d'indiquer d'une manière conjecturale la place de ce prétendu organe et si, dans un second écrit, il se prononce dune manière plus afiirmaiive , il ne donne aucune démonstration nouvelle à ce sujet (2).

Pour aiTu-mor que la perception de l'extériorité réside dans une partie spéciale du cerveau , il faudrait oublier

(1) Obs., p. 356, et pi. VI.

(2) OOs., p. iTè- M(inud , p. 55.

I£NU:,ÎÉP.ATIO\' DKS FI-.nCKPTIONS. 119

qu'il y a plusieurs classes d'animaux auxquels, d il notre auteur lui-même, « on ne peut refuser un grand nombre •» diîisîruoioîits tacliles et un îoudier très-dôiieat (1) , 1) quoiqu'on n'ait rien découvert en eux qui pût être » assimilé à une partie quelconque du cerveau , le gan- )) glion supérieur de ces animaux ne pouvant être com- )) paré au cerveau dune manière satisfaisante (2). » Quant aux expériences de Hailer, de Sœmmering et autres, d'où l'on conclut que pour qu'il y ait connaissance ou perception , il faut que limprossion produite sur le nerf se communique jusqu au cerveau , elles ne prouvent pas que cette transmission ait besoin d'arriver au prétendu organe de l'objectivité.

Nous ne voyons donc aucune raison ni psychologique ni organologiqîic d'admetre la faculté spéciale de l'individualité. La perception de l'étendue, de la forme, delà couleur , etc. , est un fait psychologique indivisible , non composé de deux moments , et l'expérience organique ne démontre pas que cette perception dépende d'une portion sj^éciaîe du cerveau. Nous attribuons donc la perception des objets extérieurs à un certain nombre de facultés inteîiectuelles, nous rapprochant ainsi de lune des deux assertions contradictoires du docteur allemand de celle qui attribue la perception à tous les sens extérieurs.

s 8. Enuméralioa des perccplions.

Les connaissances sensibles se partagent depuis long-

Ci) Ohs., p. 2iî.

(2) Obs., p. 5.

iâO ÉNUMÉRATION

temps en cinq groupes d'après les cinq organes qui leur servent d'intermédiaires. Nous commencerons par les connaissances lacliies.

Toucher est comme voir un mot indéfinissable. Pour nous sentir toucher nous n'avons pas besoin de faire effort contre le corps qui nous touche. Reprenons un exemple que nous avons déjà cité : que voire bras soit immobile sur la table et qu'une main se pose doucement sur votre bras , vous sentirez celle main sans faire effort contre elle , comme vous sentiez la superficie de la table sans !a presser. Vous aurez des deux côtés connaissance d'une étendue que Ion peut appeler tangente, pour la distinguer de l'étendue résistante. Cette dernière , ainsi que l'a très-bien vu Spurzbeim, ne nous est connue que par l'emploi soit volontaire , soit involontaire, de notre faculté motrice. La notion de l'étendue tangente et celle de l'étendue résistante étant séparables, elles pourront être rapportées'à deux facultés différentes, et par conséquent à deux organes différents. M. Fossati a fait à ce sujet l'objection suivante : « Les idées de pesanteur et de résistance sont , dit- )) il , acquises au moyen du sens du toucher. Il semble y> au premier abord, que nous jugions du poids et de )) la résistance par Teffort musculaire , mais si nous » nous plaçons sur une table ou sur un lit de manière » que nos muscles soient tout à fait inactifs, et qu'on pose » sur nous un corpsplus ou moins lourd ou résistant, nous )) jugerons très-bien de ces qualités, sans que les muscles » interviennent pour rien (1). »

(1) Kouv. manuel, p. 172-3,

DES PJiRCEPTIONS. 121

II implique contradiction de dire que noiïs apprécions la résistance d'un corps contre lequel nous n'agissons pas. Quant au poids du corps , dans Texpérience décrite par M. Fossali , nous ne le jugeons pas évidemment par une sensation de îa peau ou sensation tactile proprement dite, mais bien par la pression exercée sur les muscles, et par conséquent par une sensation musculaire.

Le tangible et le résistant sont toujours connus comme étendus ; car nul de nous ne touche un point inétendu. Ils sont connus aussi comme limités sous le rapport du temps et sous le rapport de Tospace. 1" Ils sont limités sous le rapport du temps : si la surface de notre corps avait éîé toujours uniformément touchée ou pressée depuis notre naissance, nous ne percevrions pas plus cette tangence ou cette pression que nous ne percevonscelle de latmosphère en repos. G est seulement lorsque latmosphère est troublée dans son équilibre, et qu'elle nous touche ou presse momentanément avec plus de force , que nous percevons cette pression qu'on appelle le vent. T Le tangible et le résistant sont limités sous le rapport de l'espace : car il sanêtent pour nous aux limites de nos organes tactiles ; la plus simple perception de tangence ou de résistance contient donc une notion détendue et de limites.

A la perception de la tangence et de la résistance peut s'ajouter celle de la température, lorsqu'elle est plus haute ou plus basse que celle de nos organes. Cette perception a aussi un commencement et une fin dans le temps et dans l'espace, et ce n'est que par cette double limitation que la température est perçue. La notion de température n'est pas inséparable des deux premières : nous pouvons percevoir des étendues tangibles ou rêsis-

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