MÉMOIRE DE LA DURÉE
Nous souvenir de la durée d'un fait extérieur, c'est nous souvenir de la durée de notre perception et par conséquent de la durée d'un acte psychologique. Le musicien qui paraît compter la durée dun silence , ne compte en effet que la durée de sa réflexion pendant ce silence. Nous ne mesurons donc que la durée de nos propres actes. Cependant ceux de nos actes dont nous mesurons le plus facilement la durée , sont la perception du son et la perception du mouvement. De là vient ce dicton populaire que ceux qui n'ont pas le sentiment de la mesure n'ont pas doreille , et cette erreur philosophique que le temps est la mesure du mouvement.
La phrénologie n'est tombée dans aucune des erreurs précédentes , mais elle en a commis d'autres en attribuant à la mémoire du temps , des actes qui ne peuvent évidemment lui appartenir.
J'ai entendu quelques phrénologistes rapporter à la mémoire de la durée , la science de la chronologie (1) : or , se rappeler que Henri IV est mort en IGIO , c'est se rappeler un chiffre et non pas une durée ; la mémoire d'un chiffre, comme nous l'avons vu, peut être celle d'une articulation , ou d'une ligure , ou d'un groupe d'unités , et sous ce dernier rapport, Gall allrihuait avec plus de raison la mémoire des dates à celle des nombres (2). Dun autre coté , se rappeler la succession des rois de France , par exemple , c'est se rappeler une série de mots semblable à celle qui forme un discours , et par conséquent, employer la mémoire verbale, ou une série de
(1) M. Dumoulicr, dans son cours à la Société d'anthropologie. M. Vi-
mont, Trnilé de phrén., t. 2, p. 320.
{■2) Ànnt., t. i, p. tfO.
MÉMOIRE DE L\ DDRÉE. 187
ligures , et employer la mémoire des configurations ou la série des pensées et des passions que ces princes représentent et par conséquent mettre en œuvre la mémoire des fiiits psychologiques. Toute mémoire procède par série : c'est la loi qui leur est commune à toutes ; elles comprennent toutes une succession , soit de mots , soit de formes , soit de couleurs , soit d'intonations , suivant l'ordre des acquisitions ou perceptions premières. 11 n'y a là aucune mémoire du temps ou de la durée, ou alors il faudrait dire que la mémoire du temps est la base de toutes les mémoires , ce qui lui ravirait sa spécialité.
On cite encore comme exemple d'une excellente mémoire de la durée, le bibliothécaire d'un collège de Dublin qui se rappelait la succession de tous les élèves avec la date précise de l'entrée et de la sortie de chacun (1). Avec tout ce mérite , ce bibliothécaire aurait peut-être fort mal battu la mesure d'un morceau de musique, et aurait manqué ainsi l'œuvre de la vraie mémoire de la durée.
On attribue de plus à la mémoire du temps l'impulsion qui fait partir vers une certaine époque les oiseaux de passage (2). Mais la première fois que ces oiseaux se mettent en route et qu'ils abordent à un nouveau parage , ils ne peuvent faire usage de la mémoire de la durée ; car à quelle période compareraient-ils celle de leur premier séjour ou de leur premier trajet? Et s'ils ont la première fois fixé leur départ et terminé leur course sans mesurer le temps , comment auraient-ils besoin de celte mesure
(1) M. Dumoutier, Cours à la Société danlhiopolosic.
(2) M. Vimont, Traité, etc., t. 11, i>. 331.
18S MÉMOIRE DE L\ DUnÉE.
pour les autres voyages ? Il en est de môme des animaux qui vont au gagnage à heure fixe : ce n'est pas la mémoire de la durée qui leur indique l'heure du premier et du second repas ; serait-elle nécessaire pour leur indiquer 1 heure du troisième ?
Enfin , on rapporte à l'abolition de la mémoire du temps l'oubli d'un aliéné qui , dans la série des chiffres, n'avait retenu que le numéro 17 , et d'un autre qui disait : « il y a bien longtemps , c'est hier ; » et l'oubli des somnambules qui, au réveil, ne se souviennent plus de ce qu'ils ont fait (1). Nous avons vu que la mémoire des chiffres et de la succession en général , n'est pas la mémoire particulière de la durée. Le second exemple né nous fait pas savoir si l'aliéné avait oublié la mesure du temps ou la signification du mot hier. Et quant aux somnambules , ils oublient non pas seulement la durée de leurs actes , mais ces actes eux-mêmes. Ce qui leur fait défaut , c'est la mémoire des faits psychologiques.
La place que la phrçnologie assigne à la mémoire du temps est assez heureusement choisie entre la mémoire des sons et celle des figures qui comprend la mémoire des mouvements, puisque c'est surtout de la perception du son et de celle du mouvement que nous apprécions exactement la durée.
Cependant le docteur Gall disait qu'avant de se prononcer sur le siège de la mémoire du temps , il fallait recueillir encore un grand nombre d'exemples (2). Il y a un étroitrapport entre la mémoire du temps et celle des actes psychologiques, puisque nous ne nous souvenons
(1) M. Dumoulier, Cours à la Société d'aolliropoîogîc
(2) .4nat.,{. 4, p. 153.