‹ La psychologie et la phrénoloChapitre 65 sur 115 · MÉMOIRE DES FAITS PSICHOLOGIQUES · texte numérisé non relu

MÉMOIRE DES FAITS PSICHOLOGIQUES

de la durée que de nos propres actes. Ce serait peutêtre une raison pour chercher l'organe de la mémoire du temps près de celui de la mémoire des faits de conscience que Spurzheim plaçait dans l'organ^de l'et^e/i^aa-. lité.he^s phrénoîogistes rapportent l'histoire 'de deux ou trois personnes remarquables par la mémoire de la durée, par exemple celle d'un nommé Ghevalley qui était une véritable horloge humaine (1), et celle de George III, dont la folie semblait être une monomauie de la mesure du temps , mais ils nont pas été à même d'observer si ces personnes étaient remarquables par le développement de l'organe indiqué. Le chant des sauvages, tels que les Hurous, les Iroquois, les Nègres, consiste moins dans une mélodie que dans un rhythme très-promptement et très-exactement exécuté : on n'a dirigé sur eux aucune exploration relative au siège de la mémoire de la durée, et les Nègres , dont le front est fuyant, principalement sur les côtés, paraissent avoir une dépression vers le lieu où la phrénologie place l'organe de cette mémoire.

§ 7. Mémoire des faits psychologiques.

Nous n'avons pas admis de faculté spéciale de conscience, la perception intérieure nous paraissant inséparable de tout acte du moi ; mais il n'en est pas de même à regard de la mémoire des faits psychologiques, l'expérience nous îiiontranl que celle mémoire ne suit pas nécessairement l'existence du fait intime , et quelie est

(1) M. Vimont, t: lî, p. 327.

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très-inégalement répartie chez les hommes. C'est à ce genre de mémoire quil faut rapporter im phénomène sans lequel aucune mémoire n'est complète , je veux parler du j arment de reconnaissance. Vous vous souvenez, je suï)pose, .des sites que vous avez parcourus dans vos voyages: si vous ne jugiez pas qu'ils vous ont été déjà connus , vous les prendriez pour des paysages de votre composition. Ce jugement de reconnaissance S'accomplit, soit à propos de la représentation mentale , soit à propos d'une seconde perception. Comment avonsnous notion de nous-mêmes, tantôt comme agissant, tantôt comme ayant agi ? Cherchez , et vous ne trouverez pas. Toutes les explications qu'on a données de cette distinction si simple , si spontanée , ont eu le sort de celles qu'on a tentées sur la distinction de la perception et de la représentation mentale : ou elles ont donné comme explication le fait qu'elles voulaient expliquer, ou elles l'ont détruit. Dirons-nous que le moi se trouvant de nouveau en présence d'un objet déjà perçu, a conscience de deux actes de perception , et que sachant que deux actes de perception ne peuvent pas se rapporter au même objet , il place l'un dans le présent et l'autre dans le passé? Mais où prend-il l'idée du passé , et à (juclle marque rcconnaît-il que l'un des deux actes de j)erccplion appartient au passé? pourquoi ne le placet-il pas aussi bien dans l'avenir? Il n'y a ici que l'expression , et non l'explication du fait de mémoire ; c'est comme si l'on disait : En certaines circonstances, le ///oi juge ainsi : j ai déjà fait ce que je fais; par exemple, j'ai perçu ce que je perçois ; il a conscience d'un acte présent et d'un acte passé relatifs au même objet. Ceci revient à notre expression première : la notion d un fait

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psychologique on tant que passé égaie celte partie de la mémoire qu'on appelle reconnaissance.

Descartes avait dit :« Pour juger qu'un objet nous a « déjà été connu, il faut qu'à sa première apparition nous )) l'ayons, par une intuition pure de l'esprit, reconnu pour » nouveau (1) ; » mais , répondrons-nous , une connaissance ne nous paraît nouvelle que par son opposition avec les connaissances anciennes; juger qu'un objet nous a été connu ou qu'il ne l'a pas encore été, c'est toujours avoir notion d'un ou de plusieurs faits psychologiques en tant que passés; en conséquence ladifiiculté reste entière. Un penseur ingénieux et profond dont la perte a récemment fait un vide dans les sciences , M. Ampère , proposait l'explication suivante : «La première fois qu'un objet est en rapport avec moi, il excite mon attention ; il n'eu est pas de même la seconde fois , parce que l'objet a perdu l'attrait de la nouveauté"; cependant , j'ai conscience d'un acte d'attention accompli à propos de cet objet , et comme je n'en produis pas présentement , je m'aperçois ainsi que l'objet m'a déjà été connu. » Dire qu'on a conscience d'un acte d'attention qui a été accompli^ à propos du même objet , c'est dire qu'on se souvient , et par conséquent , donner le fait à expliquer pour une explication. En effet, pourquoi ne placez-vous pas l'acte d'attention dans l'avenir ou dans le présent , mais dans le passé? De plus, cette explication demanderait que toutes les fois qu'il y a mémoire ou notion d'un phénomène psychologique ea tant que passé , il y eût eu d'abord acte d'attention et ensuite absence de cet acte. Or, l'inverse a souvent lieu : Cette expression : je

(1; Lettre LVUI , éilition dé.iu cilée.

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iiy avais pas dabord fait alteiilion, témoigne d'une première connaissance inattentive qu'on se rappelle avec attention. Enfin il y a quelquefois al tention dans le premier et dans le second acte , et quelquefois inattention dans lun et dans l'autre. Ce n'est donc pas le contraste de l'attention et de Tinattention qui constitue le fait de mémoire , et ce contraste existerait qu'on n'aurait toujours pas expliqué pourquoi l'un des deux actes est placé dans le passé. C'est qu'en effet ce qui est simple est inexplicable.

L idée du présent et l'idée du passé sont corrélatives et ne se comprennent que par leur opposition. Il en résulte que nous n'avons pas acquis d'abord isolément l'idée du présent , et que si les faits qui nous apparaissent maintenant en tant que passés ont été nécessairement connus une première fois, ils ont dû 1 être simplement comme faits du moi sans aucune idée de temps. De sorte qu'on peut dire, malp:ré lapparenco paradoxale de la proposition , que c'est à la mémoire des faits psyclioloj?i- (jues (jue nous devons lidéc du présent aussi bien que celle du passé. Nous avons réduit le jugement de mémoire à ces éléments : je fais eu ce moment ce que j'ai fait déjà; je pense ce que j'ai pensé; ou je repense ; je connais ce que j ai connu; ou je reconnais. Cette dernière expression peut envelopper toutes les autres , puisqu'un fait psycbolo},M(iue n'est tel (pic parce qu'il est connu du moi , nous n'en apercevons la ]épélition qu ïi la condition de le reconnaître-^ en d'autres termes, c'est |t.ircc qu il est reconnu que nous disons qu'il se répète.

Ab'Hons en parallèle le fait de reconnaissance et le fait de rcpréscnlalion mentale ; lors(}ue voiisvous Irouve/ de iiouNcaiicn [>ré?cnce des peintures du cabinet oii vous

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travaillez, vous n'avez pas besoin de vous les représenter mentalement, puisque vous les percevez; vous jugez que vous les avez déjà perrues , on en d'autres termes, vous les reconnaissez : tel est le fait de reconnaissance , sans représentation mentale d'un objet absent. Descartes a fait observer qu'il se présente quelquefois à l'esprit d'un poêle des vers qu il ne se souvient pas d'avoir lus , et qui cependant ne se présenteraient pas s'il ne les avait pas vus dans ses lectures (1) ; les artistes s'aperçoivent souvent de ces réminiscences, qu'ils avaient prises d'abord pour des inventions : voilà le fait de représentation mentale sans le fait de reconnaissance. Enfin , lorsque vous serez sorti de la chambre où vous êtes renfermé, vous pourrez vous en représenter mentalement les peintures, et juger que vous les aurez déjà perçues : vous obtiendrez ainsi la représentation mentale et le jugement de reconnaissance réunis.

(jall et Spurzîieim ont bien saisi la dilTûrence qui existe entre le fait de reconnaissance et le fait de la représentation mentale des objets absents. Ils citent pour exemple de cette distinction un malade d'Inverness, qui reconnaissait le mot qu'on lui prononçait , mais qui ne pouvait le retrouver de lui-même (-2). Spurzhrim appelle le fait de reconnaissance , réminiscence , et le fait de représentation , mémoire , contrairement aux habitudes de la langue française , mais nous ne discutons pas sur h s mots. Il attribue le fait de reconnaissance à la faculté qu'il appelle éventualité , et dans laquelle il renferme, comme nous l'avons vu, la conscience. Nous montrerons

(I; Lettre LVIII, Mit. dijinlcc.

(2) Gall, .innt., t. i,*p. 70. SpurzlîcinK 0/.c.,p. 333.

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bientôt que cette faculté de Spurzheim reçoit trop d'attributions diverses.

]M. G. Combe commet une erreur qui ne lui appartient pas à lui seul, en attribuant le fait de reconnaissance à la mémoire du temps : « Uindwidualité, dit-il, » en se ressouvenant des circonstances sans le secours )) du temps , ne produirait que la conception ; mais si Ti- » dée du passé se joignait à ces notions, il en résulterait la )) mémoire (1). » Il ne suffit pas de l'idée dupasse en général pour constituer la reconnaissance, il faut l'idée d'un temps passé où nous avons été acteurs et en rapport avec l'objet de la conception , il faut lidée d'un acte accompli par nous-mêmes et par conséquent la mémoire des faits psychologiques.

La mémoire des faits psychologiques se distingue de la mémoire de la durée , quoique nous ne mesurions que la durée de nos actes. Un bon observateur des faits psychologiques doit en avoir une mémoire exacte , afin d'en comparer les différents caractères , et cependant il pourrait être un fort mauvais appréciateur de la durée , de même qu'avec un jugement très-exact de la mesure, on pourrait être un fort mauvais psychologiste.

Cependant, cette mémoire des faits psychologiques n'est pas plus que celles du nombre et de la durée ;, indépendante de toute mémoire des objets physiques; Tacte de reconnaissance peut manquer , il se fait plus ou moins attendre , et cette absence ou cette lenteur tient à la nature des objets. Telle personne entend plusieurs fois la môme mélodie sans la reconnaître , qui reconnaîtrait le musicien dès la seconde rencontre; un autre ne recon-

(ly Nom', manutl, p. 234.

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naîtra pas le musicien et reconnaîtra la mélodie. Lorsqu'on nous raconte pour la seconde fois une anecdote, il nous arrive de la prendre pour nouvelle, jusqu'à ce que le récit parvienne à une circonstance que tout à coup nous reconnaissons. Cette circonstance sera ou un trait de caractère , ou un détail de costume , etc. C'est donc la nature particulière de l'objet extérieur qui éveille ici la mémoire du fait interne , ce qui nous autorise à dire que, suivant les individus , elle est , comme la représentation mentale, plus en rapport avec tel sens qu'avec tel autre. La mémoire des faits psychologiques est liée chez certaines personnes aux perceptions sensibles, chez d'autres aux données des facultés supérieures de l'esprit.

Spurzheim s'est contenté d'affirmer théoriquement que l'acte de reconnaissance appartient à l'organe de léy^cntualitê sans en donner aucune preuve organique, et il a prêté une fonction du même genre à l'organe dit de la comparaison (1). Gall a écrit, d'une part, qu'il y a un organe spécial de la mémoire des faits , et de l'autre qu'il faut attribuer à chaque organe la mémoire des actes qu'il accomplit , mais sans donner plus de preuve de son opinion que son successeur (2).

Lesphrénologistesont encore à résoudre la question de savoir si la mémoire des faits psychologiques doit être concentrée dans un organe, et dans lequel, ou sila mémoire des faits internes est présente à tous les organes , et n'a besoin du secours d'aucun d'eux en particulier.

(1) Ohs., p. 295 et 310.

(2) Jnat., p. 14 et 15.

106 SECONDE CRITIQDË

S 8. Seconde critique de la faculté d'éventualité ou du sens des choses,

La faculté que Gall appelle sens des choses , et Spurzheim é\^entualité ^ ne renferme pas que la conscience, et la mémoire de la conscience; elle possède d'autres attributs fort différents, et nous devons en faire la critique complète, avant de terminer notre chapitre sur la mémoire. « Le sens des choses, dit Gall, produit le désir )) de savoir, de s'instruire , de s'occuper de toutes les « branches des connaissances humaines (1). »

« Il est certain , dit Spurzheim à son tour, que léven^ )) tiialité connaît tout ce qui se passe autour de nous ; » elle est attentive aux événements et aux phénomènes » extérieurs ; elle aime l'histoire , les anecdotes et les » faits (2) ; elle est la faculté des hommes qni ont des idées » sommaires de toutes les connaissances humaines ; qui » s'intéressent à tout ce qui est art et science; qui n'ont pas » toujours étudié les choses à fond, mais qui les savent )) assez pour en parler avec facilité , qui en effet parlent » beaucoup et racontent bien, en un mot des hommes )) qu'on appelle brillants en société (3). »

Il y a dans tout cela une confusion d'éléments divers et presque contraires. Les événements extérieurs se composent de l'action des corps ou de l'action des esprits : d'une part les changements des ligures, des couleurs, des

(1) Obs., p. 205.

(3) Ibi'i, p. 289.

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sons, des mouvements, etc., de l'autre lejeu des passions et des idées. Des facultés particulières étant consacrées à la connaissance et à la mémoire des formes , des étendues des couleurs , des sons, etc., on ne voit pas la nécessité d'une faculté générale occupée à la connaissance et à la mémoire de la collection de ces phénomènes. Encore faudrait-il joindre à cette mémoire celle des mots, pour expliquer le talent de la narration. La connaissance et la mémoire des idées et des passions sont relatives à l'homme interne, et ce genre de connaissance et de mémoire ne se trouve pas chez les mêmes individus que la connaissance et la mémoire des choses extérieures. Les hommes hrillauts en sociéiê ne sont pas les connaisseurs les plus profonds de lesprit humain; ils sèment à pleines mains les images et les couleurs , mais leur conversation a plus d'éclat que de justesse. Le penseur, au contraire , celui qui s'attache aux idées , aux faits internes , aux motifs des actions plutôt qu'à la couleur dramatique et pittoresque , est un causeur quelquefois malhahile et peu goûté. D'un côté sont les poètes, les orateurs, les improvisateurs, comme Diderot, Voltaire, Mirabeau, dont la conversation était intarissable ; de l'autre les savants et les philosophes, comme Descartes, Nicolle , Newton, Rousseau, Buffon, Montesquieu, célèbres par leur maladresse de parole ou leur taciturnité.

L'histoire est faite par les uns pour raconter, par les autres pour prouver; il en est de même de l'anecdote ; chacun y met les éléments particuliers de son esprit. Il ne peut donc pas y avoir une faculté pour Ihistoire et les anecdotes. Je sais bien que Spurzheim a fait laveu que la môme histoire est contée très-diversement par di-

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verses personnes ; mais s'tl ayait analysé ce qui reste de semblable sous la diversité des ornements, il aurait reconnu que cette charpente commune ne valait pas la peine d'être attribuée à une faculté spéciale.

Choisissez donc : sïl est vrai que vous ayez reconnu l'organe dont vous parlez chez les hommes dont la conversation est brillante, cet organe n'est qu'un renforcement de la mémoire des figures, des couleurs et des mots ; si au contraire vous Tavez remarqué chez les habiles appréciateurs de l'intelligence et de la conduite humaines, il est le siège de la mémoire des faits internes, il ne peut remplir à la fois des fonctions si différentes. Quand on examine le caractère commun de tous les faits attribués par Gall et Spurzheim à la faculté du se?2s des choses ou de X éventualité , on y reconnaît l'amour de la nouveauté, mais cet amour est-il un principe spécial de l'âme humaine , ou un mode de toutes les affections de l'esprit?

Pour résumer nos observations et nos critiques sur les diverses espèces de mémoires, nous avons montré que la différence des mémoires tient à la différence des objets. Nous avons reproché à la phrénologie de ne pas distinguer la mémoire du toucher d'avec la mémoire de la vue, de ne pas reconnaître que la mémoire de la localité n'est qu'une mémoire combinée de la forme et de l'étendue , d'attribuer à cette mémoire une foule d'actes différents et contraires, de ne pas distinguer , dans la mémoire de l'ouïe, le souvenir du timbre et celui de la localité des sons, d'omettre la mémoire de la température , de l'odeur et de la saveur , de considérer comme plus abstraites qu'elles ne le sont , la mémoire des faits psychologiques , celle du nombre et celle de la durée ; d imputer à cette dernière des jugements

DE L\ FACULTÉ DÉVENTUALITÈ. 199

qui n'en peuvent ressortir, et enfin de mêler dans la faculté d\h'eiLfualit,c une multitude d'allribulions diverses que rexpérience montre bien rarement réunies dans le même homme, et qui ne peuvent être les degrés d'une seule et même force fondamentale.

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