CHAPITRE m
Facultés d imagination.
S 1" Imaginalion musicale ou imagination des Ions et du rhylhrae.
Après avoir traité des diverses espèces de mémoires pour lesquelles il est facile d'admettre, avec les philosophes de tous les temps , des organes particuliers dans le cerveau , l'analogie demande que nous traitions des diverses espèces d'imagination , qui ont d étroits rapports avec les perceptions et les mémoires, et qui paraissent évidemment dépendre comme elles de lorganisation céréhrale.
Le mot imagination est un de ceux qui ont reçu le plus d'acceptions diverses; nous l'employons ici comme signifiant la faculté de concevoir des ohjets que l'cxpérience et la mémoire ne nous ont pas fournis.
IMAGINATION MOSICALE. 201
Nous sommes très-disposùs pour noire part à reconnaître une pareille invention, à l'égard de certains objets, et d'abord à Tégard de la mélodie. L ecolede la sensation qui faisait de Thomme une sorte de copie et d'écbo de la nature extérieure, a enseigné que pour composer les premiers chants , nous avions écouté le murmure des ruisseaux , le bruit du vent dans les arbres, et enfin les concerts des chantres ailés. IMais pourquoi l'homme serait-il le seul être qui manquât dïnslinct ou de spontanéité. On prétend que les oiseaux mêmes ne sont qu'imitateurs dans leurs chants ; que les petits du rossignol élevés par un autre oiseau chanteur prennent le chant de ce dernier. Si ce fait était réel , l'instinct d'imitation l'emporterait, dans ce cas, sur l'instinct d'imagination. L'imitation d'ailleurs ne ferait que reculer le problème sans le résoudre , car il faudrait toujours un premier modèle; et comment le premier oiseau chanteur aurait-il composé ses chants. L'expérience, qu'on allègue ici , n'en détruit pas, d'ailleurs, une autre rapportée par Spurzheim : « Si Ton prend des œufs d'un )) oiseau chanteur , qu'on les fasse couver par un oiseau )) qui ne chante pas et qu'on élève les jeunes dans la )) solitude , sans leur faire entendre aucun chaut , les )) mâles- arrivés à l'âge de leur plein développement, )) chanteront comme les autres mâles de leur espèce (1).»
Mais, dit-on encore, les oiseaux n'ont pas conscience des chants qu'ils produisent ; ils ne conçoivent pas la note avant de la donner; il n'y a pas ici d'intelligence, mais une force motrice aveugle qui agit sur les raiis-
(1) Obs., p.25G.
g02 IMAGlNATIOiV MUSICALE.
des (le la poitrine et du gosier. Ce sont des orgues dont le Créateur fait jouer le ressort.
Je réponds que cojîime l'espèce humaine ne chante pas sans avoir préconçu la note qu'elle exécute avec la voix , l'induction nous porte à croire qu'il en est de même chez les oiseaux, et que l'action du gosier ne fait que suivre celle de rintclligcnce. Dune autre part celui qui a chanté le premier chez les hommes n'a pas copié le chaut des oiseaux , car nous voyons encore de nos jours chez les peuples bien organisés pour la musique, des paysans, des gardeurs de chèvres, étrangers à toute connaissance musicale, inventer spontanément des chanis qui ne ressemblent en rien à celui des oiseaux. Les Italiens brillent parmi les peuples pour cette invention naturelle de la mélodie. On sait que chez eux les compositeurs obscurs des campagnes, comme les célèbres compositeurs des villes, n'ont pas besoin pour inventer de passer en revue dans leur mémoire les notes qu'ils ont entendues et dans l'ordre où ils les ont entendues, et de chercher péniblement celles qui se succèdent avec le plus de charme ; mais que, dans leur imagination , une note en appelle une autre, non pas suivant Tordre de la mémoire, c'est à-dire Tordre des perceptions, mais suivant un ordre nouveau , et c'est ce qui constitue justement la faculté d'imagination mélodique. Les peuples de TAllomagne , à l'audition d'un chant, trouvent les tons harmoniques, et donnent spontanément , sans audition antérieure , le dessus ou la basse qui convient ; tandis que souvent leurs voisins, d'en deçà du Rhin , ne peuvent obtenir aucune pré-conception semblable, et ne chantent spontanément quà l'unisson.
IM\G1NATI0?< LINKAinE 00 IM\CI?(ATIO?< DES l'ORMES. 203
A^ la pré-conceplion des intonations , il faut ajouter celle du rhylhme. Comment, en effet, le premier chanteur aurait-il mesuré ses chants dans l'émission vocale s'il ne les avait d'abord mesurés dans son esprit. Ici encore l'acte de l'entendement précède l'acte de la voix. Peut-on croire que l'idée de donner des émissions de voix mesurées ait été suggérée , comme l'ont dit les poètes, par le balancement des vagues ou tout autre phénomène à retour périodique. Les sourdsmuets, sans avoir besoin de cette audition ou de ce spectacle, se balancent en mesure (1); ils conçoivent donc un rhythme ou une division en temps égaux qu'ils n'ont pas entendu exécuter. , . . , ,
S 2. Imagination linéaire ou imagination des formes.
De même qu'à la mémoire des intonations s'ajoute une imagination musicale , à la mémoire de la forme se joint , je pense , une imagination linéaire ou une préconception de certaines formes. Comme les oiseaux chanteurs me paraissent pré-concevoir le ton avant de l'exécuter, de même les animaux constructeurs me semblent pré-concevoir la ligne qu ils suivent dans leurs constructions. Comment l'abeille taiilerait-elie en carré des pièces de cire, et les ajusterait-elle en hexagone, si elle ne préconcevait d'avance ces figures ? Comment l'araignée disposerait-elle son fil en rayons et en circonférences concentriques, l'oiseau formerai i,-il rhémispîièrc concave de
(1) Spurzlieim, 0!is., p -250.
20i I.MAGIMATION LINÉAIRE
son nid, le castor construirait-il le dôme de sa cabane, dresserait il des galeries et des remparts , si tous ces animaux ne concevaient auparavant Timage quils vont exécuter (1) ? Et pourquoi 1 homme u aurait-il pas aussi ses pré-conceptions linéaires ? Comment arrive-t-il à rectifier les figures grossières de la nature? Oii a-t-iî trouvé le modèle de la ligne droite, Toriginal du triangle équilatéral, le type du cercle parfait (2)? S*esl-il rais en apprenti à la suite de l'abeille, de l'araignée et du castor, et la régularité mathématique avec laquelle il conçoit des figures que les animaux exécutent grossièrement, et que la main humaine ne peut eîîe-môme parvenir à réaliser, n'est-elle pas une preuve qu'ici l'imagination a pris les devants, et n'a pas attendu les leçons de l'expérience? La conception des éléments de l'architecture me paraît donc ie produit d'une imagination spéciale. Il faut ajouter que chez l'animal, cette pré-conception de la figure est accompagnée d'un instinct qui lui fait s'approprier sans hésitation , et sans expérience les matériaux convenables à ses constructions.
Mais cette proportion que Ihomme pré-conçoit et impose aux figures grossières du régne inorganisé , il TappUque aussi aux deux autres règnes. Dans ses dessins il rectifie la pose des végétaux, il augmente, diminue, désunit ou rassemble les masses du paysage ; en admirant le col du cygne, il regrette les extrémités inférieures de cet oiseau , et il les changerait s'il terminait à son gré la figure. Ce n'est pas dans la comparaison des formes de la nature que l'artiste choisit le trait de sa Vénus ou
(1; Rcid,t. G, p. 13. ■ (a) M. Cousin, Cours de 1818, p. 184.
ou IMAGIINATION DES IOU:\IES. 205
de son Apollon ; il trouve toujours quelque défaut aux données de lexpéricnce; il établit une ccTlaiae proportion entre le volume de la tête, du tronc et des membres; il rend parallèles les deux côtés du visage et du corps, et la ligne qu'il arrête n'est pas une moyenne entre les formes excessives fournies par l'observation. Ecoutons Raphaël nous révéler le secret de sa composition : « Je )) sais que pour peindre la beauté, j'aurais besoin de voir )) plusieurs modèles, avec cette condition que vous fus- » siez à mes côtés pour aider mon choix. Mais dans la )) disette de bons guides et de beaux modèles, je saisis )) Tinspiration qui me vient à l'esprit ; a-t-elle quelque )) perfection? je ne sais, mais j'y tends de tous mes ef- )) forts (1). »
Le témoignage de Raphaël est d'autant plus important sur ce sujet, qu'en théorie il était d une opinion contraire à la nôtre , et que cependant il la suivait en pratique. Aussi voyons-nous que les grands artistes ont dès lenfance annoncé leur vocation , et que dans la rusticité du village ou dans la solitude des bois, munis d'un crayon grossier ou de la pointe d'un couteau, ils ont dessiné ou sculpté des figures qui n'avaient pas attendu le modèle, ou qui le surpassaient en beauté.
Mais le compositeur ne se contente pas de produire une série agréable dintonations , ni le dessinateur d'imposer à ses figures une proportion pour ainsi dire géométrique ou architecturale. L'un et l'autre donnent à leur œuvre ce qu'on appelle l'expression ; îe statuaire communique au marbre la passion et la pensée ; le musicien
(1) Lettre de Raphaël à Balthazar Castiglione. Histoire de la lùe ci des ouvrages de Raphaël, ç3ir M. Quatrcmère de Quincy. Appcadice 6.
206 niAGiNATiON COI.OKISTE
imprime les mêmes caractères à !a mélodie et à l'harmonie. C'est la faculté interprétative qui est chargée de péné'rerlo sens des signes olTcrts par Texpérience , c està-dire de la physionomie, du geste, de l'accent, et peutêtre des articulatioDS primitives ; mais ne serait-elle pas accompagnée , chez l'artiste , d'une imagination correspondante, qui pré-conçut îe signe, ou qui au moins le perfectionnât lorsque la nature extérieure ne le présente pas dans toute sa pureté ou dans toute son énergie? Ne serait-ce pas là le secret du grand acteur comme de tout artiste , qui excelle dans la partie expressive de son art(i)?
s 3. IrnagiLalion coloriste ou imaginalion des couleurs.
Avec l'imagination mélodique et harmonique, et limaginaîion linéaire , il faut reconnaître encore une imagination du coloris. De même qu'à l'audition dun chant, certains esprits trouvent les notes concordantes, d autres, à l'inspection d'une couleur, conçoivent celle qui lui sera le mieux assortie. Si l'habile coloriste ne faisait que passer en revue dans sa mémoire les couleurs qu'il a vues et dans l'ordre où il les a vues, jusqu'à ce qu'il eût trouvé celle qui convient le mieux à une couleur donnée, il n'aurait que la mémoire de§ couleurs ; si, au contraire, à propos d'une teinte quelconque, il prô-conçoit directement, sans récapitulation, sans tâtonnement , celle qui convient à la première, il possède une faculté qui esta
(l) Reid, t. 5, Essai YUl, Cbap. IV. M. Cousin, Cours de 1818, XXV« leçon.
ou ni VGINATIO?» DLS COULKURS. 207
la vue ce que rimagination harmonique est à Touïe. Si, de plus, quelques peintres ont conçu dos couleurs qu ils n'aient jamais pu réaliser, ou dont ils se fussent représenté l'image avant do les trouver dans la nature ou de les composer sur la palette, ils sont doués , sons le rapport du coloris , d'une faculté analogue à Timagination mélodique.
J"ai entendu Spurzheira parler, dans ses cours, de certains artistes en mosaïque, qui, entre deux pierres paraissant à tout autre observateur présenter les deux tons les plus voisins, concevaient un ton intermédiaire , et finissaient par trouver la pierre qui répondait à leur conception.
Ainsi : l'imagination mélodique et harmonique appuyée de rimagination du rhyîhme ; Fiœagication linéaire ; l'imagination coloriste , l'imagination des signes, telles sont les facultés qui dépassent las données de la mémoire , Toutes les autres opérations que la langue désigne sous le titre d'imagination ne présentent qu'une combinaison raisonnée des produits de la mémoire et de linduclion , faculté dont nous parlerons phis loin (1). Ainsi, la conception de la Syrène et du Centaure n'est que la combinaison dune tête de femme avec le corps d'un poisson , et du buste d'un homme avec le corps d'un cheval. Ainsi encore , le physicien qui s'imagine retrouver dans un objet les propriétés découvertes dans un autre semblable ou analogue , use d'une induction légitime , et lorsqu'au mépris des différences , un médecin du XVP siècle s imagina que le corps humain était construit sur le modèle du système planétaire , il usa d'une
(1) Foy. 3c part , cb. IV, S 5.