FACULTÉ RÉGULATRICE
et s'inscrit dans les codes , on rappelle loi positive ou loi écrite.
Le jugement d'approbation et de désapprobation morale, renfermé dans l'intelligence s'appelle estime et mépris ; exprimé en paroles il devient éloge et blâme ; manifesté par des signes et des actes extérieurs, il engendre les marques honorifiques et les marques infamantes.
L'accomplissement du bien moral et principalement des actes de générosité et de dévouement , nous fait juger qu'il serait bien de faire goûter le bonheur aux auteurs de ces actes. Nous leur concevons un droit à la félicité, que nous appelons mérite. De même la violation de la loi morale nous fait concevoir que le malheur convient aux violateurs de cette loi, et nous appelons cette convenance le démérite.
Le chef de famille et l'état, chacun dans la sphère de leur action, s'efibrcent d'accomplir, dès cette terre, le jugement de mérite et de démérite , en donnant aux auteurs des actes la part de bonheur et de malheur dont on peut disposer ici-bas ; cette part est la récompense ou la peine.
Si la récompense ou la peine manque dans ce monde, nous l'attendons au delà du tombeau , et cette attente est l'un des fondements les plus fermes de l'espérance d'une autre vie.
Ainsi , l'idée de peine et de récompense soit civile soit religieuse repose sur l'idée de mérite , l'idée de mérite comme celle d'honneur et de déshonneur, de louange et de blâme , d'estime et de mépris , s'appuie à son tour sur l'idée do devoir et de dévouement , et celle-ci sur l'idée
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de bien et de mal moral qui est la base de tout l'édifice : retirez-îa , et tout s'écroule.
L'idée abstraite de bien et de mal moral se forme de tous les jugements moraux particuliers : ainsi nous préférons l'émulation à Tenvie , la modestie à l'orgueil , la tempérance à la passion effrénée , la résignation à l'excès de la douleur : pourquoi cela ? il n'y a pas de raison à en donner. C'est un jugement primitif, suî generis , et c'est pour cela qu'on le rapporte à une faculté particulière. Nous jugeons qu'il est bien de ne pas nuire , qu'il est mieux de servir et encore mieux de se dévouer. Que signifient ces mots : il est hien, il est mieux? Rien en eux-mêmes si on ne les joint à telle ou telle action. C'est telle action qui est bonne , c'est telle autre qui est mauvaise : comment jugeons-nous ainsi? parce que nous jugeons ainsi.
Confrontons maintenant les actes inspirés par] la conscience avec ceux qui sont raisonnes sur le pied de l'intérêt. Est-ce une habile spéculation commerciale qui nous a donné l'idée des récompenses à venir et d'un Dieu rémunérateur? Est-ce pour le calculateur intéressé que l'état doit réserver les récompenses dont il dispose'? Est-ce aux spéculateurs malheureux qu'il doit infliger les châtiments? L'égoïsme vous suggère-t-il l'idée du mérite? Pouvez-vous en faire un article de loi ? Est-ce à l'égoïste que vous réservez votre estime et vos éloges? Le désintéressement est-il un démérite? donne-t-il lieu au blâme , au mépris, au repentir, au remords? Les actes inspirés par la conscience ne sont donc pas calculés sur la régie de l'intérêt. On ne sait pas , lorsqu'on nie un seul principe de l'intelligence, combien d'idées accessoires on supprime du même coup. Rejetez la distinction primitive du bien
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et du mal , c'est-à-dire des bonnes et des mauvaises actions , il vous faudra révoquer du môme coup les idées d'estime , de mépris , d'éloge , de blâme , d'honneur, de déshonneur, de devoir, de droit , de dévouement , de loi, de peine et de récompense dans ce monde ou dans l'autre ; vous détruisez la plus importante des institutions sociales , celle des tribunaux , et vous enlevez la base la plus ferme de toute rehgion.
Ajoutons que pour arriver à découvrir comment les bonnes actions peuvent en définitive servir nos intérêts , comment les plaisirs de Tespritsont supérieurs à ceux du corps , comment l'envie peut nous perdre , comment le respect des biens d'autrui est salutaire à ceux-mémes qui ne possèdent rien, il faut une instruction et une habileté de raisonnement dont très-peu d'hommes sont capables , que d'ailleurs en matière de passion et d'intérêt chacun est son propre juge , et qu'on ne persuadera jamais à l'avare par exemple qu'il lui serait plus utile de dépenser que de conserver, car le bonheur pour lui c'est justement de garder.
Si prenant une autre route pour arriver au même but, on prétend nier la conscience morale en ramenant les vertus individuelles et sociales au désir de l'estime , de l'honneur ou de la récompense, on tourne dans un cercle vicieux. Pour désirer la récompense , l'honneur ou l'estime, il faut que ces avantages existent. Or, comment les concevoir sans l'idée de désintéressement , de vertu , et par conséquent sans le jugement moral? Nous ne prétendons pas que tel homme ne puisse faire par amourpropre ce qu'un autre accomplit par conscience , mais le premier lui-même doit concevoir l'idée de vertu , puisqu'il désire l'estime ; que pour la désirer il lui est néces-
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saire de la comprendre , et qu'il ne peut la comprendre s'il n'a pas l'idée de vertu. Prétendre que les hommes font naturellement la distinction du bien et du mal, ce n'est pas affirmer qu'ils agissent tous et toujours en vertu de cette distinction. Le jugement n'entraîne pas la conduite , et nous ne nous occupons ici que des jugements.
Nous pensons donc qu'une faculté particulière de notre esprit est chargée de nous donner le modèle de notre conduite. Ce modèle décrit depuis longtemps par Socrate a pour traits généraux la prédominance de Tesprit sur le corps, la justice et la générosité. La justice est de ne nuire à personne et de servir ses proches ; elle est une obligation. Au-dessus d'elle est la générosité inobligatoire, dont le mérite est par conséquent plus relevé. La conception , je ne dirai pas l'exécution de ce modèle , se trouve à toutes les époques de l'histoire , même chez les sauvages , qui chantent au milieu des supplices leur ehanson de mort , et chez les tribus féroces, où pour soustraire les vieillards, soit aux mains de l'ennemi vainqueur , soit aux souffrances d'une lente agonie, les fils égorgent leurs vieux parents. Avec de la sagacité et de la bonne foi on reconnaîtra toujours comment les circonstances extérieures peuvent voiler ou découvrir une partie des conceptions morales , et comment le fond reste le même sous toutes les variations de la forme.
§ 2. Conrusion de la faculté morale avec la bienveillance.
Hutcheson et Reid ont versé à pleines mains la lu-
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raière sur la conscience morale , et ils l'ont très-nettement distinguée de la bienveillance et du sentiment religieux. Le docteur Gall a écrit une excellente page sur la distinction du sens moral et du sentiment religieux (1), mais comme il s'était contenté de la lecture de Ferguson, sans puiser aux sources plus pures et plus abondantes , ouvertes par Hutcheson et Reid , il a considéré le sens moral comme le degré inférieur de la bienveillance. La différence est ici de nature et non de degré. Je n'ai pas besoin de donner une longue démonstration à ce sujet , car le docteur Gall , dans le trésor de ses contradictions, ne manquera pas de me fournir plus d'un aveu à l'appui de la distinction que je veux établir : il dit d'une part : « Entre le sens moral et la bienveillance la diffé- )) rence est du plus au moins ; les personnes les plus mo- » raies ont toujours été remarquables par un grand fond )) de bienveillance (2). » Et de l'autre, il écrit : « Dans )) les actes de pur devoir, l'homme n'est ému par aucun )) sentiment vif ou exalté; c'est pourquoi souvent des )) hommes tout en oubliant leur devoir et les actes les )) plus oj'dinaires de justice font preuve de la plus noble » bienveillance, lorsque des événements malheureux ont » éveillé leur sensibilité (3). » La conscience qui ordonne et prescrit certains actes est donc autre chose que la sensibilité, qui s'émeut à la vue du malheur. La première produit un jugement, la seconde un sentiment. Si la bienveillance était le degré supérieur du sens moral, tout homme bienveillant serait juste , personne ne pratiquerait
(1) Ànntomie, t. i, p. 257'
(2) T. 4, p. 2oy.
(3) Ihid., p. 20».