FACULTÉ DE CONCEVOIR LINFIM
pas commencé et qui ne finira pas, qui est le récipient de la matière et de l'esprit, mais qui existerait indépendamment de l'une et de l'autre , et qui , suivant l'expression de Gassendi, « marche d'un pas égal et continu au sein )) du mouvement comme de 1 immobilité, avec le monde » ou sans le monde, au milieu des existences ou à travers » le néant (i). «
Une troisième ressemblance de l'opinion des athées et de celle des théistes, c'est que s'ils réfléchissent sur cet autre récipient de la matière et de l'esprit, qu'on appelle l'espace, ils le verront grandir jusqu'à ce que ses limites ne posent plus nulle part, et devenir, comme le temps, indépendant des existences renfermées dans son sein. Ils concevront de plus que le temps et l'espace se pénètrent, en ce sens que le temps est partout , et que l'espace est dans tous les temps. Le temps et l'espace leur paraîtront donc illimités, sans commencement ni fin, c'est-à-dire nécessaires , indépendants de toute autre chose que d'euxmêmes, en un mot, absolus.
Le temps, l'espace et un être, une force, un pouvoir quelconque égal à l'espace et au temps, voilà les données de la conception de l'infini ; les objets de cette conception sont marqués du caractère de nécessité, et par conséquent d'indépendance, d'éternité, d'universalité, en un mot d infinité.
La perception nous donne la connaissance d'un espace plein, c'est-à-dire d'une étendue tangible ou visible ; la mémoire nous donne la connaissance de la durée d'un phénomène interne ou externe, cest-à-dire d'un temps
(1) Instances de Gassendi contre les méditations de Descartes. Œuires
philosophiques de Descartes, édit. déjà Citée, t. 11, p. 517-8.
CRITIQUE DE L\ FACDLTÉ DE CAUSALITÉ. ÎW
plein ; mais ce n'est pas là l'idée d'un temps et d'un espace purs , illimités , indépendants , absolus. Au delà de ces trois choses : l'espace, le temps et une puissance qui les égale, il n'y a plus rien pour nous de nécessaire, d'absolu d'indépendant, d'infini. Concevoir un nombre infini, c'est concevoir un nombre dont les unités rempliraient tout l'espace ou se compteraient pendant tous les temps; la divisibilité à l'infini n'est conçue aussi que dans le sens de Tespace et du temps. Ce n est pas ici le lieu de montrer que tous les autres jugements nécessaires reconnus par les philosophes ne s'appliquent pas à des objets vraiment revêtus du caractère de nécessité, ne contiennent que des tautologies ou des répétitions du sujet dans l'attribut, et qu'il n'y a pas d'autre idée nécessaire que l'idée de l'infini (1).
§ 7. Critique de là faculté de causalité.
Parmi les jugements nécessaires qu'on a voulu distinguer de la conception de l'infini, je n'examinerai que lejugementde causalité, non-seulement parce qu'il est le plus célèbre, mais parce que la phrénologie a cru devoir lui ouvrir une catégorie spéciale dans l'esprit humain.
(1) « La grande division des idées aujourdhui acceptée, est la division en » idées contingentes et en \AèQ% nécessaires Cette division est. dans un point » de vue plus circonscrit, le reflet de la divi-ion à laquelle je m'arrête et » que vous pouvez vous représenter sous la formule de la multiplicité et de » l'unité, du phénomène et de la substance, des causes relatives et de la » cause absolue, de 1 imparfait et du parfait, du fini et de Vinjîni.... Kous " identifions tous les premiers et tous les seconds termes entre eux. (M. Cousin. Iiitreiuclion à ihistone de la philosophie, 1828, i" IcÇOn, p. 30 et 36.)
eSOI CRITIQDE
La forme sous laquelle on énonçait autrefois le jugement de causalité était celle-ci : tout effet suppose une cause ; on a senti que le mot effet signifie phénomène produit par une cause ^ et que la proposition revenait à ces termes : tout phénomène produit par une cause suppose une cause, ce qui est une tautologie. On a donc changé l'expression et l'on a dit : tout changement suppose une cause. On accorde que l'axiome ne s'est pas présenté d'abord sous cette forme à notre esprit et que nous avons primitivement obtenu l'idée d'un changement particulier et d'une cause particulière. Examinons donc ce que c'est pour nous qu'un changement et une cause.
Nous opérons des changements en nous-mêmes et dans la nature extérieure : en nous-mêmes, par notre volonté comme lorsque nous voulons éclaircir un souvenir et que nous y parvenons, dans la nature extérieure , par notre force motrice , soit qu'elle se développe involontairement ou sous la direction de la volonté. La cause en nous est donc la volonté ou la force motrice. Nous ramenons par induction à des principes semblables les changements que nous n'avons pas produits. L'enfant et le sauvage croient d'abord que les corps leur résistent par une force motrice volontaire ; plus tard , ils s'imaginent que derrière les phénomènes visibles se cachent des hommes invisibles doués de force motrice et de volonté. Le savant attribue le mouvement du corps à la gravitation universelle ou à des tendances particulières conçues à l'image de la force motrice qui réside en nous. II ramène tous les autres changements extérieurs à des mouvements : le changement de couleur est pour lui un changement dans la contexlure du corps, et par conséquent un déplacement des molêculesi; les changements de son,
Dli LA lACOLTii DE CVUSVLITK. 251
de chaleur, se (rouvent réduits à des mouvements par des hypothèses du môme genre, et ces monvemenls sont allribués à des moteurs, que linducîion nous fait concevoir agissant d'une manière générale , à l'exemple de l'attraction.
Le théisme place h\ volonlè divine au-dessus de ces moteurs généraux; î'alhéismc n'y place rien, mais il les conçoit comme n'ayant pas eu de commencement. L'axiome : point de changement sans cause, qui! s'agi^ïsc dun fait interne ou d'un fait externe, signifie donc : point de changement sans une volonté ou une force motrice. Demander la cause d'un changement, c'est demander de quelle volonté ou de quel moteur il peut dépendre ; chercher une cause générale telle que la désire l'induction, c'est chercher une volonté ou un moteur général. Or, l'idée de volonté et Tidée de force motrice nous viennent de la conscience, qui est le mode inséparable de tout phénomène du moi.
L'idée de cause, telle qu'elle existe dans l'esprit humain, a donc sa source suffisante dans la conscience et dans la généralisation inductive. Si vous joignez à ces idées celle de l'infmi qui nous fait concevoir comme agissant de toute éternité une force motrice inintelligente ou un moteur intelligent , vous aurez posé la base de tous les systèmes métaphysiques vrais ou faux^ et vous n'aurez pas besoin d'ouvrir une catégorie spéciale de causalité.
«La faculté de causalité, dit Spurzheim, veut savoir » pourquoi les phénomènes ont lieu (1). » Nous avons vu qu'on satisfait à cette demande par la découverte d'un moteur général que rinduction avait pressenti. Par
252 ClUTiijCIi
exemple, pourquoi le ballon sélève-t-il dans l'air? parce que 1 air tend à prendre ta place du gaz renfermé dans le ballon. Mais pourquoi Fair a-t-il cette tendance? Parce que tous les corps s'alîirent en raison directe de leur masse et inverse du carré de la distance. Ici notre curiosité s'arrête. Au-dessus de cetlo force motrice générale qu'on appelle l'attraction universelle, il n"y a plus rien à concevoir, si ce nest la volonté de Dieu; de sorte que le pourquoi revient à ces mots: par quelle force motrice générale ou par quellevolonté?
«Laiaculié de causalité, continue Spurzheim, produit, M lorsqu'elle est excessive , des généralités qui reposent )) sur un trop petit nombre de données (i). » On peut généraliser sans avoir recours à Tidée de cause : lorsque le chimiste suppose que lair de nos antipodes est semblable dans ses éléments à celui que nous respirons , il n'a pas besoin de mêler lidée de cause à cette généralisation. D'un autre côté, nous pouvons obtenir l'idée de cause par le déploiement de notre liberté ou de notre faculté motrice, sans y joindre aucune idée générale. Autre chose est donc 1 idée de cause, autre chose la généralisation, quoique la seconde s'applique le plus souvent à la première. Spurzheim à bien entrevu qu il y a une faculté de généralisation et qu elle est la faculté philosophique par excellence ; mais nous croyons quil lui a donné à tort le nom de causaUsé, et qu il ne s'est fait une idée nette ni d'une généralisation, ni d une cause.
« Il y a, dit -il , une faculté primitive qui veut savoir » pourquoi les phénomènes se ressemblent et pourquoi » ils sont différents (2). »
(1) Obseri., p. 313.
(2) Ohs., p. 312.
OE L.V 1 At;n,TE UK CAUSAMTÉ. 253
C'est une erreur : l'esprit humaiu est si avide de généralités, qu'après avoir pénétré jusqu'aux ressemblances cachées sous le voile des diversités apparentes, il demeure satisfait et ne s'avise jamais de demander la raison de l'uniformité de la nature.
« Lorsque deux phénomènes se succèdent constam- )) ment, poursuit l'auteur, notre esprit est forcé de consi- )) dérer l'antécédent comme cause et le subséquent comme )) cflet (i). » Cependant nous ne concevons pas le Jour et la nuit comme cause ou effet lun de l'autre, quoiqu'ils se succèdent constamment. Pour concevoir le rapport de cause et d'effet entre deux phénomènes, il faut que nous puissions placer dans le premier une volonté ou une force motrice, car nous ne concevons pas d'autre cause.
Pour en finir sur ce sujet, nous n'avons plus qu'à signaler une fonction que M. Broussais attribue à la faculté de causalité : « INous devons, dit-il, à l'organe de lacau- » salité îe sentiment de l'action exprimé par les motsje y) fais , puisque par là nous nous posons comme cause )) d'action (2). » Mais, comme nous l'avons fait observer plus haut, la connaissance de nos actions nous vient de Taction elle-même ou de la conscience qui raccompagne, et M. Broussais, à l'exemple des autres phrénologistes , partage la conscience entre l'organe de X éventualité et celui de la comparaison (3) ; il n'a donc pas besoin de recourir encore ici à un troisième auxiliaire sous le nom de causalité. •
La croyance à la stabiUté et à la généralité de la na-
(1) Obs., p. 312
(1) Vbs., p. ai2.
(2) Cours de phrsn., p. 684.
(3) Ibid, p. 576 et 626.
â5î SECONDE CRITIOUE
liire oiî le jugementindiictif ne peut prendre carrière qu'à Vaide d'une vaste mémoire. îi faut que celle-ci rassemble en faisceaux toutes les données des sens et des facultés supérieures. C'est à cette condition seulement que la faculté inductive rangera sous un petit nombre de titres généraux les innombrables phénomènes du monde physique, comme Font fait les iitlstote, les Galilée, les Guvier, où les phénomènes non moins. innombrables du monde moral , comme l'ont essayé les Platon , les Yico , les Montesquieu. C'est à cette cbndition qu elle tentera, m.ais avec bien plus de péril , des rapprochements entre le monde physique et le monde moral , comme l'ont osé les Pythagore, les Paracelse , les Herder. Les mémoires partielles sont bien évidemment liées à l'organe cérébral; l'induction qui est comme une mémoire centrale et universelle avec une croyance de plus, peut au moins, pour la première partie, dépendre du cerveau. Les mémoires partielles étant assises sur l'arcade du sourcil, les libres cérébrales qni se prolongent vers le sommet du front et qui sont comme la suite des circonvolutions inférieures, peuvent être le siège de la mémoire générale indispensable à Finduction. Les assertions organologlques n'auraient donc rien de contraire ici aux faits psychologiques. îl suffirait de rectifier un peu la description que Spurzheim a donnée de la faculté de généralisation et de lui ôter le nom impropre de causalité.
S 8. Seconde crilique de la facuîté de comparaison.
Spurzheim a cru devoir adjoindre à la. faculté de causalùéunafaculié de coiiipavaison qu'il n'a pas parfai-
DE LA FACULTK DK f.OMl'.Vr.AISON. 255
lement distinguée de !a première, et qu'il n'a pas mieux réussi, ce nous semble , à constituer comme faculté spéciale.
« Il y a des hommes, dit-il, qui, dans les discussions, » ont recours à des rapprochements, à des comparaisons, )) à des exemples analogues plutôt qu'à des raisonne-
» menls (1) Ln/ciculté de comparaison produit les
)) Ggures et les métaphores du langage artificiel (2). » Qui ne reconnaît ici encore une application de la faculté inducîive : le Jugement par analogie produit les comparaisons et les métaphores, et ce Jugement est le fruit de la croyance à la généralité de la nature. Qu'un écrivain compare FelTet produit par le contact de deux parties de notre corps à la commotion qui résuite de la communication établie entre les deux pôles de la machine électrique , qaii étende cette analogie au contact entre doux hommes , puis au contact entre deux nations ; il range sous une seule loi tous les faits de l'ordre moral et de l'ordre matériel, il use de comparaisons qui se résolvent en analogies ou inductions.
a Cette faculté; poursuit le docteur allemand, compare )) les actions des autres facultés , connaît leur difTérence )) et leur similitude. »
Ainsi que nous l'avons déjà remarqué , Spurzheim a
chargé la faculté ^èueniiialitê de connaître Taction des
facultés mentales (3) ; il commet donc un double emploi
en conûant le môme service à la faculté de comparaison.
a La faculié de comparaison , dit-il encore, produit
(1) Ohs., p. 309.
U) Obs., p. 310.
(3) Obs., p. 205.
256 SECOiNDE CRITIQUE
)) l'esprit de combinaison, de généralisation, d'abstrac- » lion (ij. « Mais la combinaison est une opération trèscomplexe et Irès-diverse, qui peut appartenir à plusieurs facultés dilTérentes. L'absfraction est le procédé naturel de toutes les espèces de mémoires. Quant à la généralisation, l'auteur Fa déjà rapportée à la causalité (2), et il est inutile de faire produire un môme effet par plusieurs causes différentes.
Nous trouvons ailleurs que les facultés réflectives, parmi lesquelles figure la prétendue faculté de comparaison , examinent la relation de toutes les autres facultés avec leurs objets respectifs, ce qui remet aux premières la police des secondes ou le soin de les rectifier et de les amener à cet état qu'on appelle hon jugement (3). Mais comment la faculté de comparaison peut-elle remplir cet office? Perçoit-eiie les objets des autres facultés? Si elle les perçoit, à quoi servent les autres ? Si elle ne les perçoit pas, comment jugera-t-elle de la relation des autres facultés avec leurs objets respectifs ?
La faculté de comparaison ne peut donc subsister ni comme source des métaphores, ni comme principe régulateur des autres facultés.
M. George Combe essaie d'établir aussi la spécialité de la faculté de comparaison : « La faculté du ton peut )) comparer différentes notes, celle du coloris peut saisir )) différentes ombres ; mais la comparaison peut compa- )) rer une ombre et une note, une forme et une couleur , » ce que les autres facultés ne pourraient faire par elles-
(1) Ohs., p. 310.
(2) Obs., p, 313.
(J) Obs., p, 33G.
DE I.\ FACULTK DE COMPARiVISOr*. 257
y> mêmes (1). » Il résulterait de ces termes que la faculté de comparaison serait la mémoire des faits de conscience, c'est en effet la seule manière de la constituer faculté spéciale ; en ce cas le titre de comparaison ne serait peutêtre pas celui qui conviendrait le mieux. Mais M. Combe dépasse bientôt les limites de sa première explication : <( La faculté de comparaison explique une chose en la » comparant avec uge autre, et ceux chez lesquels elle )) prédomine sont en généralplus pi-ompts qu exacts dans )) lews inductions ; elle donne de l'aptitude à découvrir » des lueurs inattendues et des coïncidences superficielles » dans les rapports ordinaires de la vie (2). »
Connaître tous les actes des autres facultés et se laisser entraîner à des inductions inexactes, ce sont des faits très-différents : le premier est uu acte de pure mémoire et le second est un acte de généralisation ou de croyance à l'uniformité de la nature. Dans la première définition, la comparaison se confond avec un genre de mémoire , dans la seconde, elle se perd dans la faculté inductive , nommée par Gall esprit métaphysique et par Spurzheim causalité. M. Combe dit lui-même: «Lorsque la causalité « est beaucoup plus développée que leventuallté et la •» comparaison, elle dispose à des généralités vagues de )) spéculation (3).» Quelle différence existe-t-ii entre des inductions inexactes^ produits de la comparaison, et des généralités uagues^ produits de la causalité. Si M. Combe s'était traduit lui-même, il aurait reconnu que la phrase précédente signifiait : « Lorsque la causalité l'emporte
(1) Nom'. Manuel, p. 213.
(2) Ibid.
(3) Ih., p. 218,