INSTINCT D'APPROPRIATION
un moyen de puissance , mais ce n'est pas là le lien qui attache Tavare à son trésor, ce dernier n'est sensible qu'au plaisir d'acquérir et de garder.
Gall reconnaît cette affection. Pour démontrer qu'elle nVst pas l'œuvre de la législation, il cite les animaux qui défendent contre tout agresseur le gîte qu'ils se sont choisi , le nid qu'ils ont dressé, Thabitation qu'ils ont construite. Certains oiseaux, des plus faibles comme des plus foris, le rossignol, le rouge-gorge et l'aigle défendent non seulement leur habitation , mais une certaine région tout autour, qu'ils s'attribuent en propre et qu'ils interdisent aux autres oiseaux de leur espèce. Les abeilles combattent jusqu'à la mort pour leurs murailles de cire. L'auteur prouve que le penchant à l'appropriation ne vient pas du besoin, de l'ignorance, de l'improbité ou de 1 irreligion par les exemples de Victor-Araédée I", roi de Sardaigne , qui ne pouvait s'empêcher de dérober quelques objets de peu de prix, et d'un voleur repentant, qui, à l'article de la mort, fut surpris étendant la main pour voler la tabatière de son confesseur (1). Spurzheim reproduit tous ces exemples (2). Je regrette seulement de voir ce dernier donner comme preuve de l'esprit de propriété l'exemple du chien qui distingue la maison de son maître d'avec celle d'un étranger (3) ; car distinguer le lieu où se trouve son maître , ce n'est pas reconnaître que ce lieu lui aj)partient.
C'est se laisser duper par une métaphore, que d'attribuer le plagiat à un excès du penchant à l'acquisition (4).
(1) Jnat., t. 3, p. 267-285.
(2) Obs., p. 178-9.
(3) Ois., p. 178.
(♦) Ot*., p. 181. Mc.mtl , p.
INSTINCT l/AI'1'ROI'RIATION. 28ii
Ce pencliant nous porte à nous emparer d'un lieu, d'une construction ou dun ol)jel mobilier ; mais ce (jui nous pousse à nous décorer de la gloire dautrui, c'est la vanité ou Tenvie. Il ne s'agit pas ici d'une appropriation matérielle ; Spurzheim commet dans ce cas la faute qu'il a reprochée au docteur Gall, de mêler dans un même penchant le moral et le physique (1). Si, comme il le fait judicieusement remarquer, ce n'est pas la même faculté qui nous porte à nous enorgueillir et à monter sur les lieux élevés, ce n'est pas non plus la même tendance qui nous fait ramasser les objets matériels et ravir la gloire d'autrui. Il n'y a ici de commun que le mot preji- (lie^ qui exprime , d'un côté une installation de notre corps en un lieu, une mainmise sur des objets tangibles, et de l'autre un désir d'estime, une affectation d'un mérite qui n'est pas le nôtre ; et certainement il n'y a pas plus de différence entre l'orgueil et l'habitation des montagnes.
Après avoir pris des exemples de l'instinct d'appropriation chez les animaux qui entassent sans raisonnement et chez les hommes qui volent par besoin presque machinal, il était inutile de chercher à expliquer notre goût pour la propriété par la notion du respect dii au travail. Spurzheim s'exprime ainsi : « Une troupe de )) chamois qui s'est établie sur une montagne en chasse )) les autres. L'homme éprouve également ce penchant. « ^\\\s\iQ?>on% deux personiies qui vivent dans unejbrcf, » Tune ramasse des fruits sauvages pendant l'automne , » l'autre se promène et ne fait pas de provisions; mais )) pendant Vliiver , la seconde veut partager les fruits
Cl) 06j., p. UT.
290 INSTINCT D'APPROI'RLUTON.
» que la première a cueillis : celle-ci ne sentira-t-elle » pas que les fruits lui appartiennent^ parce quelle )) s est donné la peine de les ramasser (1)? » Si uous n'aimons à conserver notre propriété que parce que nous nous sommes donné la peine de l'acquérir , par quelle tendance l'avons-nous d'abord acquise? l'amour de la propriété précède et détermine l'acquisition, ce n'est pas l'acquisition qui détermine l'amour de la propriété. Si la troupe de chamois n'était pas prédisposée à s'approprier la montagne, ils ne la posséderaient jamais, et ils n'auraient pas l'occasion d'en exclure les autres animaux de leur espèce. Ce n'est donc pas parce qu'ils se sont donné la peine de l'acquérir qu'ils se l'approprient , c'est parce qu'ils ont voulu se l'approprier qu ils ont pris la peine de l'acquérir, et encore cette peine n'a-t-elle pas été bien grande s'ils ont été les premiers occupants. Dans l'histoire des deux hommes de la foret ^ il n'y a pas trace de l'instinct de propriété : l'un des deux fait des provisfons parce qu'il prévoit l'hiver ; il n'acquiert pas pour acquérir, il raisonne son acquisition. Ce qu'il défend contre l'agresseur, c'est bien plus qu'une accumulalion instinctive, c'est le fruit d'un travail raisonné eten- Irepris pour lui seul. Réduire l'instinct d'appropriation aux fruits de notre travail, c'est effacer tous les exemples des animaux qui s'emparent d'un gîte, sans travail, et le défendent comme s'ils y avaient travaillé , et des hommes qui poussent la manie de la propriété jusqu'au vol ; entin, c'est ne pas tenir compte du penchant qui nous porte à nous emparer des matériaux avant d'y appliquer notre travail.
(1) ois., p. 179.
INSTINCT D'APPnOl-niVTION. 201
Les animaux qui sont portés par leur instinct à faire des provisions, no connaissent pas le but de cet approvisionnement. Le nouvel essaim d'abeilies n'a pas encore vu l'hiver, il ne peut le prévoir, et cependant il amasse. Son plaisir consiste à entasser ; la nature se réserve l'emploi ultérieur de celte richesse. Il en est de même pour l'homme : la nature nous fai( goûter du plaisir à posséder quelque chose eu propre, à augmenter nos possessions, sans que nous ayons besoin d'en raisonner l'emploi, et l'enfant annonce le goût de la propriété avant d'être capable d'en concevoir la destination. Ceux qui sont poussés par le goût de la propriété jusqu'à l'avarice, amassent pour amasser, pour compter et recompter leurs richesses et non pour goûter les plaisirs qu'elles peuvent procurer, car ils ne les consacrent à aucun usage. De nos jours, lavarice se prend aux métaux précieux , parce qu'ils sont la richesse des peuples civilisés, de celle qui représente toutes les autres; mais à défaut de celle-là, un avare entasse ses grains, ses fruits et son gibier, non pas pour s'en servir, car il n'en use qu'à regret, et il en laisse corrompre la plus grande partie. 11 ne faut donc pas dire que l'instinct d'acquérir soit la passion dominante de ceux qui disent : « A quoi cela est-il bon ou utile (1)?)) car pour l'avare, posséder est tout simplement bon à posséder, il n'en sait pas davantage.
Il n'en est pas moins vrai que le goût de la propriété est mis en nous dans une vue providentielle. A quoi sert la possession ? l'animal et l'avare ne le savent pas , mais la nature le sait : elle a voulu que l'homme trouvât
<!} Spurzhcim, Obs., p. 179-180.
292 IMSTIINCT b'APPROPRUTIO?(.
SOUS sa main certains objets au moment où le besoin s'en ferait sentir. Si les pies et les corbeaux ramassent des métaux et des pierres dont ils ne nous paraissent pas faire usage (1) , il est probable que cette appropriation se rattache à une fin qu'ils ignorent peut-être euxmêmes, mais qui n'en existe pas moins , et qu'on découvrira quelque jour.
Enfin, il ne faut pas avancer, comme Ta fait Spurzbeim, que l'instinct d'acquérir ne détermine pas l'objet de l'acquisition (2) ; car V cette proposition démentirait l'intention providentielle qui éclate dans toutes les prédispositions de notre nature ; 2° elle contredirait l'expérience : les fourmis, les abeilles et tous les animaux dont Spurzheim a cité l'exemple, s'approprient certains lieux, certains travaux , certains objets et non aucun autre. L'homme est le seul qui aime à s'approprier toute chose, mais aussi c'est le seul qui puisse tirer parti de toute chose. Le nombre croissant des inventions et des découvertes nous permet de croire qu'il n'est rien sur cette terre que l'espèce humaine ne sache un jour mettre à profit.
Dans l'homme, l'instinct d'appropriation se complique de l'amour du pouvoir, passion dont nous parlerons plus loin. C'est pour cette raison que nous réclamons le droit d'user, comme bon nous semble, de notre propriété, de la transmettre à notre gré, d'en disposer pour le temps où nous ne serons plus, et même de l'anéantir. La tendance de l'esprit d'appropriation est de conserver et non
(1) Obs., p. 180.
(2) Ibid., p. 181.
CRITIQUE DE L'IUBITATIVITK. 203
(le (ransmcllre. Celui qui se dessaisit volontairement de son bien est dit faire acte de propriétaire , mais par abu^ de langage; il fait acte de maître ou de souverain , mais non de propriétaire, puisqu'il se dépossède. Aussi, voyez Tavare : ce qu'il voudrait, ce n'est pas le droit de tester, mais le pouvoir demporter avec lui sa richesse. Il sait bien que sa propriété lui échappe à la mort, c'est ce qui le désespère et lui lait jeter un œil de courroux sur ses héritiers. C'est à cause de la réunion ordinaire de l'instinct de conservation et de l'instinct de souveraineté ou de commandement que les philosophes écossais ont attribué l'amour de la propriété à l'amour du pouvoir.
§ 11. Critique de 17irt/'/f«/iV;7f«,
La nature ayant semé sur la surface du globe une innombrable multitude d'habitants, devait leur assigner à chacun leur place, afin qu'ils ne vinssent pas à se disputer le sol et à s'écraser les uns contre les autres. Elle remplit déjà ce but, sans doute, en faisant que les diverses espèces trouvent en différents lieux les conditions de température et d'alimentation qui leur conviennent. Mais avant que l'animal sache qu'il rencontrera en tel lieu des ressources dont il n'a pas encore l'idée , il faut bien qu'un attrait particulier le conduise vers cet endroit, et l'y retienne. Lorsque les petits de la cane ont brisé leur coquille, ils se dirigent vers l'eau, sans savoir encore quel peut être pour eux l'utifité de cet élément. « Le temps de l'exclusion des œufs est de plus de » quatre semaines. Ce temps est le même lorsque c'est
)) une poule qui a couvé les œufs. La poule s'attache )) parce soin, et devient pour les petits canards une » mère étrangère, mais qui n'en est pas moins tendre. )) On le voit par sa sollicitude et ses alarmes, lorsque , » conduits pour la première fois au bord de l'eau , ils )) sentent leur élément et s'y jettent \}Q\{?,?,q's par l' impul- )) sion de la nature^ malgré les cris redoublés de leur » conductrice qui, du rivage, les rappelle en vain en s'a- )) gitant et se tourmentant comme une mère déso- )) lée (1). »
A peine les insectes sont-ils éclos, que les uns s'enfoncent dans le sol, les autres s'envolent dans les airs, ceux-ci s'attachent à l'écorce des arbres, ceux-là se posent sur les fleurs. Les diflerentes espèces d'oiseaux placent leurs nids à des hauteurs difl'érentes.
Le même instinct se fait remarquer chez les mammifères. Si, par exemple, dans le pré où se nourrit une chèvre , il se trouve une pierre nue et stérile , elle s'y place comme sur un piédestal pendant tout le temps qu'elle n'emploie pas à brouter. C'est à des variétés de cet aveugle instinct qu'il faut attribuer la migration des animaux voyageurs, phénomène qui ne s'explique ni par la température, ni par le manque d'aliments , puisque le départ a lieu par la chaleur comme par le froid, et que des espèces plus faibles passent l'hiver dans nos climats.
Mais est-il nécessaire, pour expliquer le choix dun gîte de reconnaître un instinct spécial, distinct de l'instinct général d'appropriation. La phrénologie s'est prononcée pour l'aiïirmative, et elle a constitué, d'une part,
(1; BufTon, Du cnnnrd.
tiR LHABITATIVITÉ. 2'J5
Yacqin.sii'itc, cl de l'autre Miabitatiyiic. Mais clic ne s'est pas aperçue qu'elle appuyait ces deux principes sur les mômes exemples el qu'elle attribuait ainsi à deux causes les mêmes effets. A l'article de \ acquiswitc , nous lisons dans Spurzheini : « Les animaux défendent la place
)) qu'ils occupent et leurs nids contre les agresseurs
» Le rossignol, le rouge-gorge, l'aigle ont leur canton » où ils sont établis, et d'où ils éloignent les autres in- )) dividus de leur espèce. On connaît la constance des » hirondelles pour leur nid et pour la cheminée dont » elles se trouvent en possession. Les chasseurs savent » que dans un arrondissement il uy a qu'un certain )) nombre d'animaux d'une espèce. Une troupe de cha- )) mois qui s'est établie sur une montagne en chasse les )) autres (1). » Si tous ces exemples servent à constater \ acquisi^ité , que restera-t-il pour constituer l'instinct du gîte ou \hahitati<,'itc ?
Thomas Reid avait noté comme une variété du goût de la beauté physique l'instinct qui fait choisira l'animal un gîte de préférence à tout autre. « C'est probablement » une variété du goût du beau qui détermine chaque )) animal à fixer sa demeure parmi certains objets plutôt » que parmi d'autres (-2). » Et en effet si le séjour de notre choix n'a pas toujours l'avantage d'être agréé de tous nos semblables, il faut bien qu'il ait offert à nos yeux un charme particulier.
Dans les grandes migrations des peuples, les uns s'arrêtent sur les montagnes, les autres dans les plaines , ceux-ci au milieu des forêts, ceux-là sur les bords des
grands fleuves ou de la mer. Parmi les individus , tel se plaît dans les lieux secs et arides et par conséquent dans la monotonie des villes, tel autre a besoin de la verdure des près et des arbres et des accidents d'un horizon varié.
Faudrait-il donc voir dans le choix du gîte une prise de possession immobilière, guidée par un goût intellectuel semblable à l'admiration de Tartiste pour le beau, et serait-ce ce goût intellectuel que la phrénologie cacherait sous le nom iVhalntaLii'ité ? Mais qu'elle prenne garde: cette faculté ne va-t-elle pas faire double emploi avec la faculté de localité ? Quels effets la phrénologie attribue-t-elle entre autres à cette dernière ? « J^'amour de )) la géographie et des voyages... le goût des paysagistes... » les migrations périodiques des oiseaux, le retour des » hirondelles, des rossignols, des cigognes, des étour- » neaux et d'autres oiseaux de passage, non pas dans )) un pays de température analogue, mais dans le même » pays^ au même toit , ii la même fenêtre, au même )) arbre (1). »
Ainsi Vhahitatii'itc , comme goût intellectuel pour certains lieux, empiète sur la localité, et comme prise de possession sur Vacquisiwité. Elle ne peut donc demeurer comme faculté spéciale. Aussi Spnrzheini n'avait- il indiqué que d'une manière très-conjecturale l'organe de la |)rétendue faculté d'habitatiuité. lien montrait le développement chez les animaux qui habitent les hauteurs, et la dépression chez ceux qui habitent la plaine. « Il est » certain que les animaux (jui aiment les habitations « élevées ont une partie cérébrale très-développée. L'or- » ganisation respective diflére dans les espèces du même
(1) Oh., p. 287-8-y.
Di: i,'iiAnlT,VTiviTK. 897
)) fïonre qui habitent los i)laiuos(l). » IN Jais si cette circoiivoliition est l'orjïanc du choix d'un gîte, elle doit être égalenienl développée chez ceux ((ui deirieineiit dans la plaine et chez ceux qui habitent la nionlagiie, ou bien il faut y reconnaître seulement la tendance à demeurer dans les lieux élevés. Or, c'est avec raison que Spurzheim répugnait à établir une faculté aussi restreinte ; il ne voyait dans laniour des lieux élevés qu'un mode d une faculté plus générale , de celle du choix des lieux. Mais ce choix appartenait d'avance à Torgane de ]i\ /ocalité , placé au milieu des facultés perceptives et éclairé par elles; S;nirzheini ne devait pas l'établir dans une circonvolution qui, de son aveu, n'était développée que chez une partie des animaux, lorsque presque tous choisissent un séjour. C'est pour ces raisons sans doute que Spurzheim, un peu découragé, terminait par ces mots sur lorgane de Xhabitatwité : « L'instinct du sê- ;) jour est commun à la plupart des animaux et l'organe 1) TcsiiQcUÇ aprobablcnicfit son siège dans la région in- )) férieure du cerveau; mais il est diJJicLle de le détermi- )) ner, parce que les animaux terrestres et les animaux » aquatiques «^'rt//< cgalenicnf cet organe, ne peuvent
)) pas être comparés les uns avec les autres T)un
)) autre côté , il est trcs-dijjicile d'observer un assez )) grand nombre d'individus de la même espèce qui ex- » cellent par cet instinct , et d'autres chez lesquels il » soit peu actif ("2). «
(1) Ot.c.,p. lis.
(2) Obs., p. U9-50.
2y8 CRITIQUE
S 11. Critique de la construclivilé.
Un très-grand nombre d'animaux ne se bornent pas à se choisir un gîte; ils modifient le lieu qu ils ont choisi, soit en nettoyant le terrain, soit en creusant le sol, soit en dressant et liant des matériaux. « Les ouvrages des » animaux, dit Reid., nous oflrent une étonnante variété )) d'instincts particuliers à chaque espèce , soit sociale , » soit solitaire. Tels sont les nids des oiseaux , dont la )) situation et la forme sont si semblables chez la même » espèce, si diverses chez les espèces difl'érentes ; les toiles » des araignées et des autres insectes fileurs; le cocon du )) ver à soie; les souterrains des fourmis et des autres » insectes fouilleurs ; les alvéoles des guêpes , des frelons » et des abeilles ; les écluses et les cabanes des cas- )) tors (1). »
Thomas Reid n'avait accordé l'instinct de construction qu'aux animaux. Gall et Spurzheim Tont étendu à l'espèce humaine (2). Mais examinons la description qu'ils eu donnent : «La facullé en question (dit Spurheim , )) qui résume ici la théorie de son mailrc), donne la dex- )) tcriié manuelle dans tout ce qui concerne la eonslruc- » tion et dans Tusage des ou(ils(3). « Et ailleurs : « Cette )) faculté n"a pas fait naître les conceptions sublimes de » Raphaël ni celles des autres grands peintres, mais elle » est nécessaire pour les représenter sur les tableaux (4). »
(1)T.6, pH.
(2) Gall, Jnat., t. i, p. Ii3. Spurzhciili, Manuel, p 3y.
Ci) Manuel, p. 39.
(i) Vbs.,\i. 172.
DE L\ CONSTRCCTIVITÉ. 299
Comment Spurzheim n'a-t-il pas reconmi le double emploi qu'il commettait, lorsqu'après avoir établi un organe de la faculté motrice auquel il attribuait la juste appréciation de la résistance extérieure, et par conséquent de l'effort qu'on déploie contre elle (1) , après avoir dit, dans ses cours, que les ouvriers dont les mouvements ont trop de brusquerie ou de mollesse sont mal partagés du côté de l'organe de la force motrice , il rapportait ensuite à un instinct de construction Ibabileté do la main?
Gall avait attribué à rinstinct de construction Yinve?7tion des outils (2); et Spurzheim avait d'abord suivi son exemple (3) . Mais substituer un marteau au coup de la main , un levier à l'effort du bras, une balance à la pesée naturelle, limprimerie à l'écriture, la vapeur à l'action de l'eau ou du cheval , c'est faire un heureux usage de la faculté d'induction , et cette opération peut n'avoir rien de commun avec la dextérité des membres. Aussi Spurzheim, dans son dernier ouvrage, a-t-il cessé d'attribuer X invention des machines à la faculté de construction pour ne lui rapporter que le bon usage des outils {k). Mais, nous le répétons, il n'a fait- qu'empiéter ainsi sur les attributions de la faculté motrice.
Que reste-t-il donc pour l'instinct de construction ? Si, comme nous avons essayé de le montrer, les animaux constructeurs prôconçoivent la forme des ouvrages qu'ils exécutent (5), l'instinct constructeur n'estque le déploie-
(1) Manuel, p. 5G.
(2) Jnnt., t. 4., p. 150.
(3) Obs., p. 172.
({.) Mnmul, p. 3Q.
(5) Yoy. 3= partie, ch ill
300 cniTioui: UE l\ coiNSTiiuctimté.
ment de la force motrice sous îa direction de limagination linéaire. Les plirénologisles ont placé la force motrice, en dehors de Torgane de la cousiructUniè (1) ; s'ils veulent faire jouer à cet organe quekfuc rôle dans la construction instinciive, iîs n'oat d'autre ressource que de le consacrera rimaginalion linéaire.
Si au contraire l'animal construit par une impulsion aveugle, sans préconcevoir aucun plan , sans savoir ce qu'il fait, îa consiruction sera un acte particulier de la force motrice, mais conmiect cet acte pourra-t-i! dépendre d'une autre circonvolution que la force motrice elle-même ?
La construction chez les animaux est donc un déploie ment de îa force motrice , soit aveugle, soit guidé par la préconception d'un plan ; dans l'un et dans l'autre cas, il s'y ajoute un instinct d appropriation qui les fait s'emparer d'abord de certains matériaux, différents suivant les espèces, et défendre ensuite leurs constructions contre les aggressions étrangères. L'abeille ne fait pas une alvéole comme l'architecte une ogive , dans l'unique but de la réalisation du beau ; l'œuvre de l'animal est le résultat d'une productivité égoïste.
Existe-t-il chez l'homme une productivité du môme genre? le sauvage construit-il sa hutte, comme l'animal, eu vertu de quelque principe de son organisation, avant que le froid, le chaud, les pluies, les orages, les attaques des hôtes féroces et de Tennemi lui aient enseigné Tutilitô d'un rempart et d'un abri. Il est probable que la nature n'a pas laissé rhomme au dépourvu sur ce point, et qu'elle n'a pas remis aux tâtonnements et aux
(1) Si';uizliciii). Maiti'.cl, |). 56.
WîOUli DliS J!ABlTL'l)i:S. 301
iîîccrlitiuies de lexpériencc une prècaiilion aussi iinjiorlanle , lorsqu'eîie pouvait i'iissurcr par quelque impulsion spontanée , el surtout lorsqu'elle accordait cette inspiration à ranimai.
Aussi peut- on observer le développement d'une sorte d instinct constructeur dans les jeux mômes de nos enfants. Au milieu d'un salon, où ils n'ont à craindre ni intempéries, ni attaques, on en voit quelques-uns aimer à se construire des abris et des barricades, se plaire dans la demeure qu'ils se sont bâtie, faible rempart, sans doute, incommode maison , où perce cependant encore une disposition naturelle , que les travaux de nos pères ont rendue inutile, et qui s'affaiblit et s'éteint bientôt comme chez le castor devenu captif. Mais cette disposition à construire est pour nous le résultat complexe de limagination linéaire, de la force motrice ou de la tendance à l'activité physique et de l'esprit de propriété. Elle ne peut donc dériver d une faculté spéciale ni dun organe particulier. Nous croyons que les phrénologistes, en réduisant la construction instinctive à une simple adresse manu-olle, sont bien loin d'en avoir saisi tous les éléments ; et qu'ils n'ont pas mieux réussi à la faire dériver d'un organe spécial, distinct de celui qui préside au déploiement de la faculté motrice.
§ 13. Anioui- des liabiludcs.
Si la pratique assidue et ancienne ne faisait que fortifier ou affaiblir les affections naturelles , nous considérerions l'habitude comme un mode de toute affection ; mais elle crée des affections nouvelles : les choses et les pf'r-
302 AMODR
sonnes qui nous sont indifférentes finissent avec le temps par nous faire éprouver quelque regret si elles nous manquent. Mais l'affection dliabitude ne nous intéresse pas au bonheur des personnes qui en sont l'objet ; nous ne les aimons que pour nous-mêmes et comme des choses dont nous avons la pratique et l'usage. C'est pour celte raison que nous rangeons l'amour d'habitude parmi les affections égoïstes.
Nous voyons dans la biographie d'Alfiéri et dans celle de Rant, que l'un et l'autre ayant à se plaindre d'un ancien domestique dont les manières étaient brusques et rudes, ne pouvaient cependant se décider à le congédier et à s'imposer l'obligation de souO'rir un nouveau visage. Le philosophe de Kœnigsberg répétait chaque jour de point en point les actions de la veille : il ne changeait pour aucun motif, ni l'heure, ni le lieu de ses travaux, de ses repas, de sa promenade. 11 avait coutume, pendant ses méditations, de fixer les yeux sur une vieille tour qu'il apercevait de sa fenêtre. Dans le jardin d'une habitation voisine, des peupliers ayant grandi, dérobèrent l'antique monument aux regards du philosophe ; celui-ci en éprouva un tel désappointement qu'il ne put poursuivre ses travaux. 11 négocia, et obtint qu'on rasât la cime de ces arbres malencontreux : il revit sa vieille tour^ et renoua le fil rompu de ses idées.
L'amour du changement est un mode des affections de l'enfance et de la jeunesse; la vieillesse est le temps de l'amour des habitudes. L'enfant aime à varier ses jeux comme ses travaux : c'est un vif plaisir pour lui de prendre ses repas en des lieux différents, de se lever ou de se coucher à une heure inusitée, de changer d'ameublement et de séjour. Le vieillard veut occuper la môme
DLS HABITUDES. 30:5
place, à la même tablo, dans la même salle; il réclame le même angle du foyer ; il veut sortir et rentrer à la même heure, ne rien changer au coucher et au lever , conserver les mêmes meubles , et il frémit à la seule idée d'un changement d'habitation. Làge mûr incline, suivant les individus, tantôt vers la nouveauté, tantôt vers l'habitude. L'homme chez lequel s'établit un juste équilibre entre ces deux tendances rempht la double et rare condition de la stabilité et du progrès. Nous ea dirons autant d'un peuple : lorsque son caractère se trouve à peu près également composé du goût de la nouveauté et de l'amour de l'habitude, il est préservé d'un fol enthousiasme des ianovations, comme aussi d'une obstination aveugle pour les pratiques du passé.
L'amour de l'habitude a été entièrement omis par Gall. Son continuateur se contente de le faire rentrer dans la disposition générale à s'attacher (î) ; mais il est impossible de faire dériver l'afiection d'habitude de la même source que l'amour des personnes : l'homme le plus complètement égoïste , le plus détaché de tout lien de famille, de toute affection du cœur n'en est souvent que plus esclave de ses habitudes. Il voudra que dans sa maison, vide de parents et d'amis , et qu'il ne sent pas le besoin de remplir , chaque objet matériel n'en soit pas moins à sa place accoutumée et que toute chose se fasse à la môme heure et de la même manière.
J'ai entendu quelques phrénoîogistes rattacher l'amour des habitudes à \ instinct d'habitation. Serait-ce l'analogie des mots qui les aurait trompés. La première fois que l'animal choisit son gîte, c'est par un goût spécial et
(l) Obs., p, 152.
■'(ii APPRÉHENSIONS
non par îiaîiiUide. L'instinct qui l'y fait rester la première heure l'y relient ensuite; il est inutile d'en invoquer un second. Le pouvoir de riialntude vient fortifier, mais ne fait pas naître le choix de iliabitalion. Le prétendu organe de Xhahitatwitc serait-il donc exclusivement l'organe de l'amour des habitudes, puisque certains plirénologistes lui donnent cette attribution , qu'il ne peut la cumuler avec le choix du gîte, et que ce choix se compose de l'instinct d'appropriation et d'un certain goût intellectuel qui ne saurait être mieux placé que dans lorf^ane de la localiiê (î). C'est une question que nous abandonnons aux organologistes.
S 1*. Appréhensions instinctives.
Avant de passer à un groupe d'affections égoïstes qui ne se rapportent plus à des objets physiques , nous en décrirons quelques-unes qui sont destinées sans doute à protéger tous nos intérêts , mais qui préservent surtout nos intérêts malôriels; je veux parler de certaines appréhensions instinctives et du penchant à la ruse.
Thomas Reid a mis en évidence les déplaisirs qui nous sont causés par certains objets physiques comme un bruit violent et soudain , un coup de tonnerre , la profondeur d'un précipice, la perte de l'équilibre, une vaste solitude, une nuit épaisse , une apparition inconnue , un animal hideux, le ton de la colère, un geste menaçant , etc. (1).
(I) Voy. !c présent cuvragr-. 3" par',, c!i. lî, S * ; et <" part., chajj. I, S lî,
IMSTINCTiVK:;. 30.')
Ces oljji'ts nous causent une eonunolion suliife qui a produit en rrancais le mot expressif de ijcur. L'efTel naturel de cette sensation désagréable est d'açfir sur notre induedon, de nous suggérer Tidée d'un danger , doù vient le nom qu'on lui a donné d'appréhension ou d'elTroi instinctif.
Personne ne conteste le saisissement que produit en nous une explosion soudaine et Tappréhension momentar.ée qui en résulte , le vertige qui nous saisit au bord dos précipices, sur le sommet des hautes tours ou (juand nous perdons l'équilibre. On a prétendu que la peur des enfants pour les ténèbres leur vient des contes de nourrices qui font de la nuit l'époque des apparitions et des fantômes. On aurait dû se demander pourquoi ces contes placent les fantômes dans la nuit. Nous empruntons les expressions, de M. Cousin : <; Locke )) recommande sans cesse et bien justement de rom- )) pre dans Tesprit des enfants la liaison habituelle )) des fantômes et de Tobscurité. Une analyse plus sa- )) vante aurait recherché sur quoi repose cette associa- )) tion d'idées entre des êtres mystérieux et la nuit , les )) ténèbres, robscurilé. On n'a jamais uni dans l'esprit )) ou dans limagination l'idée de fantômes ou de spec- » très à ridée du soleil et de la lumière éclatante (2). » Si d'ailleurs on prend sqin d'observer les enfants , on les verra témoigner leur crainte dans les ténèbres et dans la solitude avant làge où ils sont capables de comprendre les récils qu'on accuse de troubler leur imagination.
(1) Rdd, t. 6, p. ÎO.
306 ArPRÈHKNSJONS INSTINCTIVES.
GertaÏDS animaux nous font penr sans raison et même malgré la raison. Tel , au sortir d'une leçon dliistoire naturelle où on lui aura démontré la proprelô extrême et la parfaite innocence des araignées de nos climats , s'il trouve une araignée grosse et velue étalée sur sa porte , n'osera pas la faire tomber du doigt, et un intrépide général, après le gain d'une victoire, n'aura pas toujours le courage de dormir sous sa tente dans la compagnie d'un crapaud. Lorsque le naturaliste nous a fait savoir que la couleuvre est innocente , il nous faut encore bien des efforts pour surmonter notre premier mouvement de crainte à l'aspect de ce corps sinueux et luisant qui se roule et glisse dans l'herbe. Aussi voyons-nous le dragon, monstre composé du serpent et du crapaud, figurer dans toutes les traditions poétiques ou populaires , comme redoutable gardien de trésors ou ennemi naturel du genre humain.
Le sentiment que ces objets nous inspirent à priori, sans raisonnement, est du même genre que la peur instinctive des animaux à la première vue de leur ennemi, avant qu'ils en aient reçu l'attaque. L'agneau frémit et prend la fuite au premier aspect du loup. L'oiseau de basse-cour tremble de toutes ses plumes, lorsque dans les airs se marque un point noir dans lequel il a deviné l'oiseau de proie. Un phénomène remarquable signalé par les naturalistes et qui semble indiquer que l'homme est prédestiné à jouer le premier rôle sur cette terre , c'est que les animaux les plus féroces fuient en sa présence , à moins qu'ils ne soient pressés par la faim , et que cet autre principe de leur nature ne paralyse le premier.
Ces appréhensions agissant sur la force motrice dis-
CRITIQUE DE L\ l'ACULTÉ DE CIRCONSPECTION. 307
posent nalureiloment notre corps à la l'nitc , et une partie du courage consiste à combattre le mouvement naturel de préservation , à redresser le corps et à le tenir ferme et fixe devant les ennemis imaginaires comme devant les véritables ennemis.
§ 15. Critique de la facullô de circonspection.
Ces appréhensions se distinguent très-nettement de la crainte inductive ou de la prudence raisonnée , en ce qu elles s'appliquent d'avance à certains objets déterminés , comme Tcdorat est choqué naturellement de certaines odeurs , tandis que la crainte inductive se prend indistinctement à tous les objets que l'expérience a montrés dangereux. La phrénologie ne me paraît pas avoir bien saisi ce principe instinctif de la constitution humaine. Le docteur Gall traite dîvmQ circonspection gknéralc dans laquelle se trouvent confondus les effrois instinctifs et les appréhensions raisonnées. « îl était néces- )) sairc, dit-il, que Fanimal et l'homme fussent doués dune )) faculté pour prévoir certains événements , pressentir )) certaines circonstances, se prémunir contre les dangers. )) Les personnes imprévoyantes ne vivent que dans le )) présjnt et font des entreprises hasardeuses. Dans l'obs- » curité elles se heurtent contre une table , brisent la » vaisselle pour ne l'avoir pas rangée, négligent d'entou- )) rer les bassins dune balustrade, perdent les sommes )) qu'elles ont prêtées , courent à cheval sur un pavé )) glissant, mettent le feu par imprévoyance (1). « Il n'y
(1) J:int.,\.. ?.,\}. 332.
303 cniTiOUK
a rien de commun entre iciTroi irréîîéclii qui nous saisit malgré nous à raspeci d'une couleuvre ou d'une insecte allé souvent inoiTensif et la crainte raisonnée , judicieuse , expérimentale, si je puis ainsi parler, qui nous empêche d'approcher la lumière des rideaux, de lancer un cheval sur un pavé glissant , de prêter notre argent sans garantie, et de laisser jouer des enfants sur les bords d'un bassin sans balustrade. Cette crainte sage vient de i'induction ; la crainte instinctive n'en vient pas ; la première est à posieriori , elle est instruite par le passé, et elle change d'objets suivant i'expéncnce ; la seconde est àpriori , elle aiîticipe sur l'avenir, et ses objets sont constants. Gall Ta dit lui-môme : a !a circonspection est le » haut degré d'une faculté dont le degré commun est Xin- )) duction{i). » Or, comme il attribue YindactiotilxVcwsemble des organes placés dans la région antérieure et supérieure du cerveau (2) , il ne devait pas en détacher la circonspection^ pour la rapporter à une circonvolution des lobes moyens. « C'est la circonspection , dit-il , en- )) core qui porte l'outarde , î'oie sauvage , le linot, l'é- » tourneau, le singe à placer des sentinelles (3). » Si ces animaux placent des sentinelles après avoir été surpris une première fois, ils font un acte d'induction ; si au contraire ils naissent avec l'idée d'un mal qui les menace et qu'ils soient instinctivement poussés à placer des gardes, sans en avoir reconnu expérimentalement 1 utilité, ils éprouvent alors une de ces appréhensions a priori dont l'objet est constant et qui n'a rien de commun
(1) Jnnt., t. 3, p. 2!.
MK I,\ rV( IM.TK l)K CinCONSPICTiOl. 309
avec îiiuliicl:(în ; et li; siéiie do. relie» émotion doit être en eiTet disliuct do l'organe de l'induction. Gall nons parait donc avoir confondu dcnx principes différents sons le nom de circonspection.
Spurzheim n'a pas, sur ce sujet , fixé les idées un peu vagues de son maître. Seulement il attribue à la circon- 5/?ec?2o« le sentiment de la peur, que Gall rapportait au défaut de courage. « La peur , dit Spurzheisn , est une )) émotion positive de Tâme et doit se fonder sur la pré- )) sence d'une faculté (1). » Mais encore une fois^ il faut distinguer entre la peur irréfléchie et la peur raisonnée , comme le dit très-bien ÎM. Fossati dans ses notes sur M. Combe : « La circonspection peut rendre l'homme » indécis , irrésolu , méfiant , prudent ; mais non peureux » de caractère. Lamarque , Foy, Napoléon, G. Périer » étaient très-circonspects, mais ils nétaient pas peu- )) reux. L'homme circonspect peut avoir peur , lorsqu'il )) voit des forces supérieures et un danger imminent de- » vant lui ; mais on ne peut pas dire pour cela qu il soit )) craintif. Les personnes qui manquent de circonspection )) ne sont pas pour cela les plus intrépides : il y a des )) étourdis qui sont excessivement poltrons (2). »
M. Fossati distingue très-bien ici la crainte qui résulte de l'induction et la peur irréiléchie. C'est la première qui mérite le nom de circonspection ; mais elle est un résultat des facultés intellectuelles , et il est inutile d'en faire un sentiment spécial. La seconde est la seule qui constitue une affection instinctive , séparée de linduction : mais ni Gall , ni M. Fossati n'ont accordé une
(2) -YoKi'. nxnnml. p. 113.
310 CRITIQUE nu SENTIMENT DE CONSERVATION.
attention suffisanle à ce principe , qui est une émotion positive , comme le dit Spiirzlieim , qui agit sur l'induction , qui fait imaginer des périls et qui ne peut résulter du simple défaut d'activité d'une autre faculté.
S 16. Critique an sentiment de consenntion,
M. Vimont a remarqué ces eiïrois instinctifs dont nous avons donné plusieurs exemples ; mais il les attribue à l'amour de la vie ou au sentiment de notre conseivation (1), Cependant on peut avoir peur à l'audition d'un bruit soudain , à l'aspect d'un objet inattendu , et comme il le dit encore : (c trembler à la vue d'un cheval et sur » un édifice élevé , même entouré de parapets (2) , « sans songer à l'idée de la mort, et sans, par conséquent , être poussé par lamour de la vie. « Je crois , dit l'auteur , )) que c'est au sentiment de conservation qu'il faut attri- 5) bîier la crainte que manifestent les enfants lorsqu'ils )) sont abandonnés à eux-mêmes (3). » Les enfants manifestent leur appréhension de la solitude bien longtemps avant d'avoir l'idée du trépas , et par conséquent avant de le redouter. L'appréhension de la mort , comme nous allons essayer de le montrer , est un sentiment spécial , sui generis ; elle fait partie des effrois instinctifs et ce n'est pas à elle qu'il faut rapporter les autres, elle est une espèce vi non pas le genre.
Mais il ne serait peut-être question ici que d'une dis-
(1) T. 2, p. IGO.
APPniiHENSION INSTINCTIVE DE L\ MORT- 311
pute de mots , si M. Vimont , indépendamment du sentiment delà cojiseivatioii, ne voulait établir comme les autres phrénologistes un seniinwnL de circonspection , distinct du premier et distinct aussi de la faculté intellectuelle (ï induction. Nous avons donc à relever plus qu'une inexactitude d'expression , c'est un double emploi que nous devons faire ressortir. Voulant expliquer pourquoi les Esquimaux ne prirent pas la fuite comme les autres sauvages , à la première apparition des Européens , Fauteur allègue la petitesse de l'organe de la circonspection chez ces peuplades (1) , et voulant faire comprendre pourquoi les cerfs et les chevreuils se mettent en fuite au moindre bruit , il a recours à la force du sentiment de conservation (2). C'est donner deux explications pour un môme fait. 11 faut choisir. Pse conservez qu'un mobile et au lieu de lui donner le nom inexact de circonspection qui est trop intellectuel , ou de sentiment de la conservation , d'amour de la vie , qui est trop spécial , adoptez une expression générale qui embrasse tous les eflrois instinctifs.
s 17- Appréhension instinctive de la niorl.
Parmi ces appréhensions instinctives et nonréfléchies, on doit , ce nous semble , ranger celle que la mort nous inspire.
Ce qui nous attache à la vie , a-t-on dit , c'est l'azur du ciel , la pureté de l'air , la fraîcheur des campagnes ,
CD T. 2, p. .196.
(2) Ibid., p. 160.
312 APPKtHKNSION
les liens de !a famiîsc ou do l'amitié. Personne , en eflbt , ne peut nier que loiiîes ces causes ne redoublent notre appréhension de la mort. Mais des malheureux sont plongés pour loujours dans des cachots obscurs, ils ont la certitude de perdre tous ces biens et ils ne voudraient pas perdre la vie. C'est que la mort leur paraît une nuit plus obscure et une solitude plus profonde encore que ceile du cachot. L'instinct combat ici la réileriion ; car ceile-ci nous démontre , ou que la mort est une autre vie, et que le repentir peut la rendre heureuse pour le coupable iiii-uiôine, ou quelle est un état d'insensibilité complète , et qu'elle met fin à tous les maux ; mais l'instinct BOUS emporte, comme en présence de ces animaux sur lesquels on cherche en vain à nous rassurer, et notre imaginalion nous fait revivre dans la mort pour endurer je ne sais quels tourments inconnus. Aussi la mort est-elle regardée parmi les humains comme le plus grand des maux , et dans Téchelle de la pénalité comme la plus grave des peines. Bien des hommes n ont pas lieu de se féliciter de îa vie et ils reculent devant la mort, môme sans souffrance. Combien n'ont pas formé le projet d'attenter à leur vie , en s'épargnant toute douieûr , et ont différé de jour en jour ou même tout à fait abandonné l'exécution de leur projet. De là les apologues de la mort et du hûcJieron , de la mort et du mourant , de la mort cl du malheureux (1) ; et c'est pour cela qu'un vernis de courage décore le suicide et le duel malgré le mépris que la morale s'est efforcée de répandre sur ces actes.
(1) Lafonlainc. liv. I, lab. 15 et IG; liv. Viil, fab. 1,
ÎMais , dira-t-ou , le plus malîieureiix conserve toujours qiielqii'espoir , et c est ce iil léger qui le relient à la vie ; la religion a pris soin, d'ailleurs, de nêlrir le suicide. Qu'on explique donc comment , lorsque la mort se présente d'elle-même , les convictions religieuses les mieux enracinées , Tcspoir le plus ferme d'une autre vie, meilleure que celle d'ici-bas , ne peuvent défendre lliomme d'un mouvement d'effroi en quittant la terre , et comment le devoir le plus pénible du prêtre est celui d'escorter l'âme même d'un juste , au moment de ce redoutable départ.
On a publié , il y a une douzaine d'années , le récit du naufrage d'un bâtiment de la Compagnie des îndes. Les passagers appartenaient pour la plupart à la secte des métliodlstes ^ remarquable par l'ardeur de son zèle et par la ferveur de sa foi. Voici l'une des scènes de ce récit : « Un jeune homme , dont je ne saurais assez louer , dit » le narrateur , les talents précoces et la piélé , m'ayant » demandé avec calme ce que je pensais de notre situa- » lion , je lui répondis que nous devions nous préparer à « reposer , dès cette nuit même , dans le sein de léter- )) nité. Je n'oublierai jamais l'expression avec laquelle il )) reprit alors en me serrant la main : Mon cœur est plein )) de la paix de Dieu , et cependant je redoute beaucoup )) ce dernier combat, tout ensachant que cette crainte )) est absurde (1). »
Eu eiTet , Dieu nous ayant créés pour vivre sur cette terre , il devait nous prémunir par une appréhension naturelle contre les tentations ou les désirs de mort qui
(1) Rrcil de In perte dn bâtiment d- la Compagnie des /nda , le Kk\T ; Taris, Scrvicr , 18£0.
su APPRÉHENSION
nous viendraient, soit du malheur, soit des lumières mômes de la religion. Au moindre excès des mau^: sur les biens, notre raisonnement défaille , nous désespérons de notre avenir , nous prenons la vie en dégoût et nous la rejetterions si Dieu ne Favait attachée à nos mains par un lien naturel. Le suicide serait la règle et non l'exception. Ce sont ces vérités que Shakespeare a exprimées sous la forme suivante :
« Mourir! dorpjiV , rien do plus... Dormir! rêver M peut-être ! quels songes peuvent survenir dans ce som- )) meil de la mort... cela vaut !a peine de faire une pause. )) C'est là ce qui donne une si longue vie à la calamité. )) Car quel homme voudrait supporter les intempéries » des saisons , les injustices de l'oppresseur, les tortures )) de l'amour méprisé... l'insolence des gens en place, )) lorsqu'avec un poinçon il peut se procurer le repos. )) Qui voudrait suer et gémir sous le poids d'une labo- )) rieuse vie , si l'on ne redoutait celle contrée ignorée )) dont nul voyageur ne revient , et si l'on ne préférait )) supporter ses maux que de fuir vers d'autres maux , )) peut-être, et des maux inconnus(l)? »
Celle aiTeclion se iorlihe eu nous avec le temps et à mesure que nous approchons du terme fatal ; la jeunesse est prodigue de sa vie , l'âge mur en est ménager , la vieillesse en est avare. Le jeune homme rit de la mort comme d'une ennemie lointaine , le vieillard évite avec soin toutes les images qui peuvent lui rappeler le trépas ; le mot de mort blesse son oreille , il ne suit pas volontiers un convoi funèbre , il redoute le chemin du cimetière et
(l) Ilamlct, aclclll. se m
INSTINCTIVE DE LA IMOr.T. 315
il ne reste jamais longtemps prés d'une tombe , à moins (lirelle ne soit celle de ses enfants.
11 nous semble donc qu'on ne peut refuser à l'appréhension de la mort le caractère d un instinct naturel , irrélîéclii , puis qu'il l'emporte même sur la puissance de la réllexion.
Gall n'a pas aperçu ce principe de l'organisation humaine, Spurzheim selon quelques-uns de ses confidents, croyait à l'existence d'un amour naturel de la vie , mais la fâcheuse méthode qu'il avait prise de ne traiter d'un principe psychologique qu'au moment où il pensait en avoir découvert l'organe , rempécha de parler de cette alTection dans ses cours et dans ses livres.
Nous l'avons dit tout à l'heure , M. Yimont reconnaît un organe de l'amour de la vie (1} quie M. Broussais propose de nommer biophilie (2) ; mais le premier de ces deux phrénologistes n'a pas convenablement fait ressortir la spécialité de ce principe , puisqu à ses yeux c'est une seule et même chose que d'avoir le vertige sur le sommet d'un édiflce , même entouré de parapets, et de répugner à l'idée de la mort (3).
M. Vimont commet une nouvelle erreur lorsqu'il avance que les sels qui ont réveillé les sens d'une personne évanouie ont agi sur l'organe de l'amour de la vie (4). Rendre la vie à une personne n'est pas lui en rendre l'amour. L'auteur confond ici l'ordre physique
(2) Cours de phrén., p. 234.
(3) T. 2, p. 551 et 552,
(4) Ibid., p. 107.