Sociabilité
Noi s nous occuperons d'abord de la classe d afTections désintéressées qui nous attachent à des êtres animés , autres que ceux qui nous sont unis par les liens du sang, et nous en ferons i enuraération complète avant d'interroger la phrénologie à ce sujet , parce qu'elles s'éclairent et se déterminent par leur rapprochement.
Une affection particulière nous lie pour ainsi dire au troupeau de Ihumanité , nous fait aimer la compagnie, la foule , la multitude , sans acception de personne. Cest la même affection qui fait vivre en société naturelle, les moulons, les fourmis et les abeilles . sans que ces animaux se choisissent un compagnon particulier ou forment un attachement individuel. Ce jj'estpas un intérêt
83G Sf)C!Anif.lTF..
pliVî-iquo qui rcliont îc monton airprès du troupeau , car il na pas besoin de compagDse pour brouîer pendant le jour sa touîTe d'herbe et se coucher la unit sur la terre. Ce n'est pas le secours qu'il trouve dans ses semblables , car à l'aspect de l'ennemi tous ses semblables prennent la fuite. Ce n'est pas lliabitude qui l'attadie , comme on l'a dit , aux compagnons de sa mère , car l'habitude le retiendrait à plus forte raison auprès de celle-ci , et il ne la connaît plus. D'ailleurs pourquoi l'habitude l'enchaîuerait-ellc lorsqu'elle n'empêche pas le jeune rossignol de quitter son père, sa mère, et ses frères , et d'aller dans la solitude avec une seule femelle recommencer une nouvelle famille.
C'est donc un instinct qui retient certains animaux en société. Comme on ne voit pas l'intérêt qu'ils en retirent pour eux-mêmes, il est permis de croire que la Providence a voulu les ramasser comme une richesse qu'elle a mise sous la main de Ihomme.
Nous avons dans le cteur un instinct du même genre. Nous recueillons sans doute un grand avantage de la vie sociale; mais, pour le recueillir, il fallait d'abord vivre en société, il fallait être retenu dans la communauté par un charme antérieur aux fruits qu'elle devait produire. Aussi le spectacle et la compagnie de nos semblables nous sont-ils agréables alors même qu'ii n'en résulte pour nous aucune utilité. Un groupe de passants anime un paysage. Dans une promenade publique la foule s'entasse en une seule allée. Les maisons dont les fenêtres s'ouvrent sur les rues et sur les places sont plus recherchées que celles qui prennent jour sur des cours et des jardins. Le prisonnier derrière ses barreaux est égayé par la vue des villageois qui passent au loin dans la campagne,
sor,i\r.iLiTK,. 337
quoiqu'il n'en attende aucun secours et qu'il n'en puisse même recevoir aucun signe de compassion.
La philosophie du xviii" siècle supposait que les hommes avaient d'abord vécu dans l'isolement, et que le sentiment de leur misère les avait rapprochés. Mais la plupart des affections que nous avons déjà énumérées ont besoin delà société pour entrer en action; il en est de même de celles qu'il nous reste à décrire ; la nature nous a donc évidemment destinés àlétat social. Puisqu'elle nous y a destinés , pourquoi nous aurait-elle fait naître en dehors de cet état ? Si haut que nous remontions dans les traditions historiques, et si loin que nous poussions de nos jours l'exploration du globe, nous trouvons non pas seulement la société de la famille , mais la réunion de plusieurs familles en tribu. Il ne faut pas croire que ce soit l'amour de la famille qui engendre l'amour de la société. Combien ne voyons-nous pas d'hommes qui sentent d'autant plus de répugnance pour la multitude qu'ils trouvent plus de charmes dans le cercle étroit du foyer domestique. Combien n'en voyons-nous pas d'autres, sans amis, sans famille, aimer encore à vivre au milieu de la multitude , et d'autres enfin quitter la famille pour répandre leur vie dans la foule.
Quant à l'habitude , si elle a le pouvoir de nous créer des goûts de seconde main , elle possède aussi celui d'émousser nos goûts naturels. C'est dans la première jeunesse que nous recherchons avec le plus d'ardeur la société nombreuse ; l'âge mûr ne s"y donne qu'avec réserve -, • la vieillesse ordinairement s'en retire, au moment où elle y est le plus habituée.
Cet amour de la vie sociale ne dérive donc ni de la prévision des avantages que pourra produire la société ,
338 JiKSOl^J D'ATTACHEMENT INDIVIDUEI..
ni des affections de famille, ni de l'habitude ; il nous reste à la distinguer de l'attachement individuel.
S 2. Besoin d'attachement individuel-
Nous éprouvons aussi le besoin d'individualiser notre affection, de nous choisir une compagnieplus personnelle, plus intime. On croirait, au premier coup d'œil, que Taffeclion sociale et rattachement individuel ne diffèrent que de degn'^ ; que le besoin social est un attachement , qui , d'abord individuel , s'étend et se divise sur tous nos semblables , ou que le besoin général de société se restreint et se concentre sur un petit nombre d'individus. Mais la psychologie comparée nous montre dans les espèces inférieures à l'homme des animaux qui vivent en société sans contracter d'attachement individuel et d'autres qui forment des liens de ce genre comme le lion, par exemple , et qui ne vivent jamais en société. L'une de ces affections n'est donc pas le degré supérieur de l'autre ; car , dans ce cas , pour arriver à la secoode , il aurait toujours fallu passer parla première. L'observation nous fait connaître un grand nombre d'hommes qui éprouvent un vif besoin de répandre leur vie au dehors, de se sentir toujours en compagnie et (pii ne s'attachent à personne en particulier. Voyez la foule de ces cosmopolites qui courent tous les lieux de réunion et toutes les capitales de l'Europe ;, sans prendre racine en aucun pays ni dans aucune ame. D'autres redoutent la foule et sont capables d'un attachement individuel très-durable et très-profond. Alfiéri,dans les mémoires qu'il a écrits sur lui-même, se
BKSOIN D'ATTACHKMENT INDlVIDlia. :}:îy
montre à iioiis comme un homme passioimé pour la retraite et cependant ami fidèle et exalté. « Ja- )) vais, dit-il, une répugnance presque invincible avoir » des figures nouvelles, disposition inconciliable avec )) ma fureur de changer sans cesse de pays(l). « A l'âge de quarante ans , se croyant attaqué d'une maladie mortelle , il exprimait ainsi son antipathie constante pour la société et son dévouement exclusif à l'amitié : « Je n'ai )) que trop connu les vanités et les mensonges de ce » monde... je n'éprouve d'autre peine en le quittant que )) de me séparer de mon amie; et comme pendant tout )i le temps que j'ai encore à vivre, je n'existe plus que )) pour elle et par elle , je ne suis ni ébranlé ni épouvanté )) par d'autre crainte que celle de la perdre (2). »
L'attachement individuel entre pour beaucoup dans l'amitié, mais il ne la constitue pas tout entière. Celle-ci est un sentiment très-complexe , renfermant parmi ses principaux éléments, l°une mutuelle estime et par conséquent des deux côtés une moralité et une intelligence élevée ; 2" le besoin mutuel de s'épancher, dont nous allons nous occuper tout à l'heure ; 3° une réciprocité de services, et l'idée des devoirs qui résultent de cet échange. L'attachement dont nous parlons est un sentiment aveugle et animal, il s'établit entre des brigands comme entre des animaux , comme aussi entre l'animal et l'homme. Pas plus que le sentiment social il ne découle de l'intérêt : sans doute la nature sait pour quel but elle a mis ce sentiment dans nos cœurs , et nous en découvrons l'utilité par le raisonnement ; mais le raisonnement ne sau-
(1) Mémoires d\4IJiéri, trad. franc,, t. 1, p. 146.
310 r.Fsoiy DF s'kpançhep..
rait le faire naître. L'adacliement individuel est quelquefois en raison inverse de notre intérêt. Le plus aimé est souvent celui avec lequel on partage le pain de la misère. Cette affection n'est pas le fruit de l'habitude , car nous éprouvons le besoin d un compagnon avant de l'avoir trouvé, et nous changeons les objets de nos attachements individuels ; il est donc un besoin spécial du cœur humain.
S 3. Besoin de s'épancher.
Une affection qu'on aurait tort de confondre avec la précédente , c'est le besoin de s'épancher, de se confier, de se raconter pour ainsi dire. Thomas Reid a jeté beaucoup de lumières sur ce goût naturel de transmettre ce que nous savons. Toutes les fois que l'enfant et l'homme ne sont pas engagés par leur intérêt au mensonge , ils disent la vérité ; ils ont donc un penchant naturel à la dire , car si elle leur était indifférente , dans le récit d'un événement il y aurait autant de chances pour la véracité que pour le mensonge, et cependant la véracité l'emporte (1). C'est un penchant par lequel la nature contrebalance l'instinct de la dissimulation ; la prédominance de lun ou de l'autre principe est une des causes de la différence des caractères, (c La franchise fait parler comme )) on pense , dit l'abbé Girard , c'est un effet naturel (2). » Le besoin de s'épancher devance toute idée de mora-
(1) T. 2, p. 3tG-3i8.
(2) Dictionnaire des nnonrincs ,
r.rsoiN DF. s"K!'ANr,iit;r;. 3Jî
Jik'*ot (lo «Woir. Dailloiirs , la morale rcrommande aussi expressément et aussi souvent ia discrétion que la franchise , et rinslinct de véracité dégénère quelquefois en indiscrétion et se met alors en lutte avec la morale. Cicéron , dans son Traité de l'amitié , constate ce besoin naturôl de raconter et cite à l'appui le mot d'Arcliytas de Tarente : « Si quelqu'un s'élevait seul dans les cieux » et découvrait les secrets du monde et les merveilles )) des astres sans avoir personne à qui les raconter , sou » admiration serait froide et sans plaisir (1). » Lafontaine disait :
. . Et ce qu'un bois m'inspire ,
Je veux à mes côtés trouTcr à qui le dire.
On connaît l'apologue du barbier de Midas , qui après avoir découvert des oreilles d'âne à la tête du roi , menacé de mort sil révélait ce secret , alla creuser un trou dans la terre et y déposa sa confidence , si bieù que les roseaux qui germèrent sur ce terrain fraîchement remué , partagèrent le besoin du barbier et répétèrent au vent qui les berçait :
Midas, le roi I^Iidas, a des oreilles d une.
En effet, quelquefois un secret nous oppresse , surtout lorsque le respect nous empêche de déclarer à quelque supérieur les vérités qu'il mérite. Un fils durement et injustement traité par son père suffoquait de ne pouvoir répofiére aux mauvais raisonnements par lesquels celui-ci
(i; De amicidô, cap. X>>1II , in fine.
^fpuyîlit ^fA inju'vtîcir^ Quand !«; i'M pfirivaiu'éir'happ^'r, il c/iwtsni dhm k« iKii* et dam l/i« cbam[i« çri<fr aux arhfe« *^. ii h fjn.fi du (ûf-A U:s \{'.ri\M qui {K^^knt ^ur «ou corur. Vft^wif^n . A^u*. »/r« Cj$n(ftmio(i*t, t'.XHUin\c. U-. motif f{mUûUh [iKifidr*-. Va [tUitixt-. t-X bf.n frouv*-: paii d'autr<î mift \ftï)f^im âh Uiff. . non pa* ttxyiaiiofi . mai* «impl^ mfîfit f^^it d/i fe*^ faut^ V r 'fi t/)fttlntuî\ fifs/iio dVrpao- » du'.ffifittt ifutt à Umt ffioffii'ht mon r/z-ur «ur m/î^ lA- » vf*:> ^1, On a vu dau'» UiUf. I<: coun d«; ma vi<: qu/r » nrton fyFur. trHmpHrf-.ni (Jifunif. \«t crî*f^l , n'a jamiLÛi su »eai!:iji^, Anrnnt nntt minutj* antiîira , un w;nlJm< ni un A p<ru vif qui *iy^Jjiii i^MtiçUt "-l,. .,
Au««si itOii^a-l-iï l/t ïn^iiu <\ i'^mfiihi'tdf.iïi au d<là de i^\mUi^ Umitki. Sou* rfttttutntroa* k diaquiî pa« diî mi ïtkAm:tftSM ({ni IfXUtui Je* d/^fiiih d<r K-ur vliï à la tâte dft t/iuf. venant ; un inif^nt aj»r<^ qnr; vous !<*»> avr-z afiord/-* vous %av<-:/ l«fUf* ri'AHûhiï*. At'. thtuiïU' t-A damiti/t ^ l<'ur rr-v<îf« , kuf Mi/:i'i;« , leur fortune , leur pa<»Wî , leur présent et hmr avenir, C«;penrlant voii* n/îUr;* pa» leur huu <t von* le* r/ionaiir.ie/ a (leine r <',t porjr <.<tla que nou^î^e- \tHi(ttiA cm\.\m U:(i(inuiJ'. h iVîpanehement dàve<: 1 atlariiement individuel , quoique Tun et I autre contribuent {>(tiif leur ituti. h la v^'tHjtUU', amiti/f.
. 4 Auitriit ^-U-Jilt.
tAK;ittUi\M,tt iihw. ,i\i.iiln- a l;i noej^^t/^ , (ianHd/tleri'/lInfttiou de persjonne , une haltr. nouQ lie h un ou pluinur»»
^1, V" i^rUtr, Uf. fV, »ftu^M iT4i,
AMotii i.i.M.i'ir. :i'»:l
individus drlcrmiius ; uiu* Iroisiôinc nous porte à l'épanclicnionl; loiilcs Irois iif^MSSonl sans disfincdon do sox(î. l''JI('s no cunsliUionl dono pas raiiiom . \a\ scnliincnl (onipicxc ol dôlical (lo Taniitir ne l'ail pas non pins accoplion du sexe. IVarnonr csl-il donr ! ainilié joinicî à Tappôlit sexnol? S allaclicr à iino fonnno , apprécier rélévalion de son caractère, se plaire aux cliarnies de son esprit et de sa (i;;nre , enlin sentir près d'elle les aij,MiiIlonsdu désir, tout cela n est |)as encore de; Tainour , vù n'est (|ue le sentiment complexe que; Jean Jacques éprouvait pour madame de Warens et pour Thérèse, et il ne les aimait pas d amour.
11 n'a senti cetfk' passion (|U(! pour madame (riloud(;tol. « Que pensera donc le lecteur lors(|ue Je lui diiai dans )) toute la véracité qu il doit maintenant méconnaître, )) que du premier moment où Je vis Thérèse Jusqu'à ce )) jour , Je n'ai Jamais senti la moindre étincelle d'amour )) pour elle , que Je nai pas plus désiré de la posséder (jue » madame de Warens , et qu'auprès d'elle les besoins des » sens ont uniquement été pour moi ceux du sexe , sa/i.s » avoir ricit de propre à i individu. H croira qu'au tr(V )) ment constitué qu'un autre homme, je fus incapable M de sentir l'amour , puisqu il n'en entrait pas dans les » sentiments qui m'attachaient au\ femmes qui m'ont été )> les plus chères, i'alience , o mon cher lecteur 1 le mo- » ment funeste approche où vous ne serez que trop bien » désabusé (1). »
L'amour esta l'appétit du sexe ce que rattachement individuel est au besoin de société ; il est spontané, aveuj,Me, irréductible à aucun autre sentiment 11 ne nait pas
^1} Confession!, 1^ paît.. Iiv. IX-, aiiuic 17.'>0.
Ui AMOCr. ÉLECTIF.
de l'estime pour le caractère , de radmiralion pour l'inteiligeace ; il prête gratuitement des vertus et de l'esprit à l'objet qui eu est dépourvu. Il ne résulte pas non plus toujours du sentiment de la beauté, car la laideur ellemême n'exclut pas l'amour. Deux femmes sont mortes d'amour pour Swift et le portrait du doyen de Saint- Patrice atteste que leur passion ne naissait pas du sentiment de la beauté (î). Eiîûu l'amour n'est pas le produit de la réunion de tous les mérites , car nous n'aimons pas d'amour toutes les femmes que nous trouvons belles et ornées des qualités du cœur et de l'esprit. On connaît assez les vers que notre grand comique a imités de Lucrèce. •
Et l'on voit les amants vanter toujours lour choix; Jamais leur passion n'y voit rien de blàmabls ; Et dans l'objet aimé tout leur devient aimable ; Ils comptent les défauts pour des perfections
Et savent y donner de favorables noms
La malpropre sur soi, de psu d'attraits chargée,
Est mise sous le nom de beauté négligée
L'orgueilleuse a le cœur digne d'une couronne ; La fourbe a de l'esprit, la sotte est toute bonne, La trop grande parleuse est d'agréable humeur, Et la muette gai-deune honnête pudeur (2).
Ainsi Tamour n'est pas un pauvre qui vive d'aumône, c'est un riche qui prête et donne avec prodigalité.
Le dissentiment de deux personnes éprises d'un objet différent prouve que l'amour n'a pas pour origine des qualités qui ont séduit l'une et non l'autre ; û on les récuse toutes les deux à cause de leur prévention, et qu'on
(1) Walter-Scott, A'o/iccsurSaift.
(-2) Le .Visanthrojjc, aclC II, 6C. V.
AMOUR kLRCTir. 345
invoque le témoignage d'un tiers désiulércssé, ou accorde par là que l'arbitre appréciera un mérite auquel il demeurera toutefois indifférent , autrement il perdrait sa compétence; on reconnaît donc que ce mérite n'est pas la source de l'amour.
L'appétit du sexe souffre la promiscuité ; l'amour de cœur est un amour électif; il engendre une jalousie spéciale qui ne vient ni de restime de soi , comme le dit Spurzlieim(l) , ni du désir de la supériorité, à moins qu'il ne soit question de ce qu'on appelle une conquête, c'est-àdire , d'un faux amour. Le \ éritable amant n'envie aucun avantage à ses rivaux , pourvu qu'ils lui laissent l'amour de celle qu'il aime. Cette jalousie remonte jusque dans le passé ; elle est comme la gardienne de la pureté de l'objet aimé, et c'est en effet le trait distinclif de cet amour que, tout en tenant compte du sexe, il s'allie avec une extrême cbastelé ; il tient plus de l'àme que des sens. » L'éclat des vertus, dit J. -Jacques , en parlant de ma- » dame d'Houdetot , ornait à mes yeux l'idole de mon » cœur ; en souiller la divine image eût été l'anéantir... » Je l'aimais trop pour vouloir la posséder (-2). » Contrairement à l'appétit sexuel , l'aniour électif s'allie en nous aux plus nobles sentiments ; il soutient notre modération , élève notre courage , fortiiie notre justice et nous pousse jusqu'au dévouement. « Le désir de l'é- )) tude , dit AiSéri , à vingt ans , et une certaine effer- )) vescence d'idées créatrices , ne s'emparait de moi que )) quand j étais fortement occupé d amour. Jamais je ne » me suis senti plus propre à la poésie que quand je
(1) Obs., p. 328.
(2) Confessions. 2' parl.,liv. IX, anuCC 1757.
3iG CRITIQUE
» pouvais porter l'hommage de mon talent à celle qui )) m'inspirait une grande passion (Ij. » Goethe disait aussi que jamais il ne se sentait meilleur que dans les jours où son cœur était pris d'un de ces amours chastes et dégagés du tumulte des sens.
S 5. Critique de VitffcctionnUité.
Si nous interrogeons la phrénologie sur les aflections précédentes , nous trouvons d'abord qu'elle n'a pas fait mention du besoin d'épanchement. Spurzheim croyait cependant , m'a-t-on dit, à l'existence de cette disposition innée , et quelques-uns de ses disciples l'ont admise sur sa parole ; mais le vice de méthode que nous avons déjà signalé Ta empêché d'enregistrer cette faculté. Suivant M. Combe , la manifestation extérieure est un effet naturel de la pensée et du sentiment (2) ; mais autre chose est de penser et de sentir , autre chose est d'aimer à communiquer ses sentiments et ses pensées.
Pour les trois autres alfections , la sociabilité , l'attachement individuel et l'amour électif, la phrénologie ne les a pas méconnues quoiqu'elle ne les ait pas séparées l'une de l'autre avec toute la précision désirable. Gall fait remarquer que certains animaux vivent en société sans contracter d'attachement individuel, et que d'autres sont susceptibles de cet attachement sans vivre en société ; que chez certaines espèces un mâle et une femelle
,ly Mcinotrts d'.^/ficit, écrits p'ir luL-iufinc, {xm\. frailV , l- 1, p. lOG. {•î) NoUv. manuel, p. 82.
DE L'AFFECTIONNIVITÉ. 347
vivent ensemble pendant tonte leur vie et sont pour ainsi dire mariés; que Tappétit du sexe ne sulTit pas pour expliquer cette fidélité et qu'elle ne dérive pas non plus de rattachement individuel , puisqu'il y a des animaux , les lions , par exemple , qui sont susceptibles de cette dernière aCTection et qui ne s unissent pas à une seule femelle. H avance qu'il lui a toujours paru trèsdifficile de déduire de ïorgane de rattachement le mariage et la sociabilité ; il va jusqu'à dire que cette dernière est une faculté spéciale ayant son organe à part (1), et cependant il traite de toutes ces alTections diverses sous f unique titre de Xorgane de l'amitié.
Spurzheim a imité findécision de sou maître ; il ne regarde pas ces aîTections comme les degréife les unes des autres , et cependant il les expose sous le seul et même nom ù' affectionnii^itë comme des variétés ou modifications du même instinct (2 ). Mais si le besoin de société, rattachement individuel et f amour électif peuvent être considérés comme des variétés de l'attachement , pourquoi ne pas comprendre aussi sous ce titre famour des enfants que Gall et Spurzheim comptent cependant à part comme une faculté spéciale?
M. Vimont a compris une partie de ces vérités; s'il a laissé confondus la sociabilité et rattachement individuel (3), il a constitué à part un principe qu'il appelle atîachement à wie ou mariage. Il ne suffit cependant pas de dire que certains animaux vivent dans l'état de mariage pour faire reconnaître ici un sentiment analogue
(1) Annt., t. 3, p. 175.
(2) Obi., p. 151. Manuel, p. 31-32.
3i8 Cr.ITiOUE
à l'amour électif chez î'hoomio. îl eût été d'aulaot plus nécessaire d'insister sur ce sujet , qu'en traitant de lappetit se?>Luel, les phrénologistes déclarent ne pas reconnaître deux genres d'amour.
Nous avons à signaler une confusion d'un autre genre. « Je crois , dit Spurzheim , que \ affectiomiwité dispose )) l'homme à s'attacher à tout ce qui l'entoure : à son pays » natal ^ aux corps inanimés , à \ endroit qu il habite ^ » aux présents qu il reçoit de ses amis, et qu'elle le rond » susceptible de prendre facilement des habitudes (1). » L'auteur ayant constitué à part un instinct qui nous lie à un certain gtte (2), commet un double emploi , en attribuant à la faculté générale d'attachement l'amour du pays natal et ^e l'habitation. Il a corrigé cette faute dans son dernier ouvrage (3) ; mais les successeurs de Spurzheim n'ont pas tous profité de cet exemple. M. Combe attribue encore la nostalgie à la môme faculté que celle qui nous attache aux personnes, et M. Fossati lui en fait avec raison le reproche ik-) ; M. Vimont commet aussi la môme faute (3).
Les ouvrages de Spurzheim offrent encore sur le môme sujet une variation qui a mis dans l'embarras les héritiers de la doctrine. Dans les observations sur la phrènologie , c'est la faculté d'attachement qui engendre le goût de 1 habitude ; dans le manuel, l'aîTeclionnivité ne produit plus cet effet ; mais l'auteur néglige de le rapporter à une autre cause. De là, parmi les disciples, les uns
(1) Obs., p. 152.
(2) Obs., p, 1 io-î-iO.
(3) Manuel, p. 31.
{i) Noui'. manwel, p. 08, (5) T. 2, p. 2-2g.
DK L'AFriiCTIONMVITÉ. 340
continuent de regarder le goût de l'habitude comme le résultat de l'attachement général , les autres le transportent à l'instinct du gîte ou à ïhabitatiuàé. Nous avons vu que l'habitude n'appartient ni au même principe que l'attachement pour les personnes, ni à la même tendance que le choix d'un gîte (1).
Enfin Spurzheim paraît croire que la même faculté qui nous attache aux personnes nous fait aimer les objets inanimés (*2). Voilà une faculté dont la circonscription est bien large et l'application bien peu précise : elle usurpe sur toutes les autres. En effet on s'attache aux objets inanimés , soit à cause de leurs qualités physiques, de leur forme, de leur couleur, etc.; cl Spurzheim a déjà placé ailleurs avec raison le goût pour les ligures, le coloris ,otc. (3) ; soit parce que ces objets nous appartiennent, et alors c'est l'instinct de propriété qui agi t ; soit parce quils nous sont depuis longtemps familiers , et c'est l'amour de riiabiiude ; soit parce quils nous rappellent le souvenir de quelqu' autre affection, et c'est le résultat des affections de la mémoire dont nous traiterons p!us loin. Il est impossible d'aimer un objet inanimé, d une façon qui ne rentre pas dans une aifection spéciale fort distincte de la tendance à la société , à l'attachement individuel ou à l'amour. C'est donc une confusion de plus que nous avons à regretter dans le chapitre de l'affectionniviié.
Cl; 4û part., di. I", S 13.
(2) Ohs., p. 152.
(3) Manuel, p. 57.