AFFECTIONS
S 6. Affections de famille.
Quelle vérité l'esprit de système ne peut-il pas révoquer en doute, puisque l'afTection paternelle et maternelle, si anciennement et si universellement reconnue (1), a été contestée dans le siècle dernier et encore de nos jours. L'amour maternel , a-t-on dit , au xviii^ siècle, est le résultat de l'allaitement. La mère aime l'enfant qui la soulage d'un poids incommode, et il n'y a aucune différence entre lanière et la nourrice. Mais comment expliquait-on la tendresse des mères qui n'ont point de lait à donner, et la préférence manifeste de la nourrice pour l'enfant qui est le sien et qu'elle n'a pas nourri ? Battu sur ce point, on se rejetait sur un autre : l'amour maternel est une forme de l'amour de soi ; la mère se retrouve dans ses fils; ce sont les mêmes traits, le môme esprit, le même cœur; c'est elle seule qu'elle aime en eux. Mais comment se fait-il qu'elle les préfère à elle-même? Si elle peut leur épargner quelque chagrin, quelque travail, quelques veilles, en prenant le double du poids pour elle, on la voit courir au-devant de ce fardeau. Elle n'hésiterait pas même un instant à leur faire le sacrifice de sa vie. Que ses enfants soient une partie d'elle-même, je le veux bien , mais au moins faut-il accorder qu'elle préfère celte partie à l'autre, et c'est un singulier mode de l'amour de soi.
Cette considération nous dispense d'examiner si la-
(1; Voy. entre autres Rcid, t. 6, p. 59-Gi,
Dt: rA>iii,[,K. S'il
mour maternel est le résultat d'un calcul intéressé, si la mère aime dans l'enfant un instrument de profit ou l'appui futur de sa vieillesse. Puisque Taniour maternel va jusqu'au sacrifice de la vie, il n'a pas pour origine un intérêt, ou autrement on détruirait la fin pour sauver les moyens, on brûlerait ledifice pour conserver la base.
« Mais, réplique-t-on, ce que la mère aime dans ses enfants, ne serait-ce pas les grâces, la figure et plus tard le mérite intellectuel et moral qu'elle est plus à même que tout autre d'apprécier, ou bien cette affection ne serait-elle pas le résultat de Thabitude ? « Quelle manie singulière de refuser à l'espèce bumaine certaines tendances pour lui en accorder libéralement plusieurs autres? Vous coûte-t-il plus de lui reconnaître l'affection maternelle que le goût du mérite intellectuel et moral de la beauté pbysique, de l'habitude, etc.? Ces dernières tendances sont-elles plus évidentes que la première ? — Il faut simplifier les explications. — • Sans doute, mais non pas au point que les explications ne suffisent plus aux phénomènes. L'amour maternel , comme l'amour électif, loin de naître des perfections de la personne aimée, lui en prête plus qu'elle n'en possède : qui ne connaît les illusions maternelles ? Cette affection devance non-seulement le mérite, mais encore la naissance de l'enfant; il n'est donc pas non plus le résultat de Ihabitude.
De notre temps, une école philosophique trouvant dans la faveur des pères et mères pour leurs enfants un obstacle à la répartition des richesses, suivant le travail et le mérite de chacun, et voulant arriver cependant à ce but désirable, avait pris le parti de nier l'obstacle et de déclarer que lamour des parents est une fiction, un faux semblant, un acte de parade et de vanité ; que le«
352 AFFCCTIO.NS
anciens lùgislaîcnrs ayant voulu établir l'état sur la famille avalent enseigné la moralité de l'amour des enfants et avaient dressé ainsi les hommes à î'airectation de cet amour; qu'il suffisait de changer Téducalion, et de dire aux mères d'aimer les enfants des autres comme les leurs, pour obtenir cette heureuse révolution ; que déjà la république de Sparte avait donné l'exemple, et qu'elle avait bien su trouver des mères plus amies de la patrie que de leurs enfants. Mais cette école ne remarquait pas que l'admiration de l'antiquité pour les femmes de Sparte naissait justement de TelTort que celles-ci devaient faire afm de combattre la nature, et que si cet exemple prouve que laffection maternelle peut être vaincue , il prouve aussi qu'elle existe. Ce qui a fait périr d'une fin précoce la constitution de Sparte et a valu le trépas à tous ceux qui ont essayé de la rétablir, c'est qu'elle froissait la nature par plus d'une entrave, et qu'il faut que les législateurs s'arrangent pour que l'humanité respire à Taise dans les constitutions politiques, pour qu'elle soit gouvernée et non mutilée.
Forcée de reculer devant l'évidence de l'amour maternel, l'école dont nous parlons s'était retirée comme derrière un dernier retranchement dans la négation de l'amour paternel. Eh bien! disait-elle, dans notre constitution, lesmères connaîtrontet aimeront leurs enfants; les pères n'ont besoin ni de les connaître ni de les aimer.
Nous accordons , avec les observateurs de tous les temps, que l'amour paternel le cède à l'amour des mères ; mais on ne peut cependant nier la réalité du premier. Le père s'impose pour ses enfants de plus rudes tâches que pour lui-même. Pas un père n'hésiterait un instant à prendre sur lui tous les maux qu'il pourrait épargner
DE rAM!Lf-E. 353
à son enfant. Nous avons vu naguère un assassin sortir do sa retraite et venir se livrer lui-môme aux mains de la justice pour ne pas laisser condamner son fils innocent. L'affection du père s'élève donc aussi jusqu'au dévouement, et lors même qu'elle reste au-dessous de l'affection maternelle , elle est tout aussi spontanée, tout aussi spéciale et tout aussi désintéressée.
Puisqu'il existe dans nos cœurs une affection spéciale pour ces êtres qui proviennent de nous et que nous préférons à nous-mêmes, n'en éprouvons -nous pas une autre pour les êtres dont nous provenons ? L'affection filiale a été, comme l'affection maternelle, ramenée à d'autres principes qu'elle-même. On n'a voulu y trouver que le résultat de l'intérêt, de l'estime, de la reconnaissance; ou enfin, comme toujours, de l'habitude. Sans remonter à l'histoire du dévouement filial de Coriolan, nous avons chaque jour sous les yeux des preuves que l'affection filiale accepte aussi bien les charges que les bénéfices dont les parents peuvent être la source et qu'ainsi elle ne se fonde pas toujours sur l'intérêt. Quant à l'estime et à la reconnaissance, on ne peut nier qu'elles ce fortifient beaucoup l'affection filiale, et cependant la dernière parvient quelquefois à se passer des premières ou au moins à les supposer. La faute, et même le crime d'un père trouve facilement excuse chez ses enfants. Titus IManlius, relégué par son père, loin de la ville, parmi les esclaves des champs, condamné à leur nourriture et à leurs travaux, apprend que ce père est menacé par un tribun d'une accusation capitale ; il accourt à Rome pendant la nuit , pénètre chez l'accusateur, le force, un poignard sur la gorge, à se désister de son accusation et retourne à son lieu d'exil, prouvant