DE FAMILLE
de reconnaissance encore ? Le secret se révèle : le jeune homme est Irappé de ce coup subit , et la violence de son chagrin lui cause une maladie qui ne se dissipe qu'au bout de trois mois. Il n'aime pas moins ses parents adoptifs, mais il les aime d'une autre manière : il y a dans son cœur une surahondance d'affection qui n'a plus où se déverser.
Nous ne prétendons pas toutefois que raffection filiale soit aussi vive que laffection des parents, et qu elle ne puisse être affaiblie par l'absence , par les torts des père et mère ou par linfluencc de quelque autre passion ; mais nous disons qu il reste toujours en nous une émotion particulière à cette idée ; c'est mon père, c'est ma mère. On a prétendu que d'Alembert, qui avait été exposé dans son enfance, se voyant réclamé plus tard par sa mère, lui avait dit : «Retirez-vous, madame ; ma mère, c'est la pauvre femme qui m'a ramassé sous le parvis. » Cette anecdote est conlrouvée (1). Mais si le mot n'est pas vrai, il est vraisemblable, car d'Alembert aurait pu le prononcer sous l influence du jugement moral , au souvenir du devoir que sa mère aurait violé envers lui. Toutefois, le premier moment d'indignation passé, d'Alembert n'aurait pu regarder celle femme du même œil que toutes les autres, et il se serait dit quelquefois : après tout, c'est ma mère.
Il n'est pas nécessaire de connaître la nature du lien charnel qui nous unit à nos parents pour les aimer. Au contraire, l'ignorance, à ce sujet, laisse dans l'affection de l'enfant quelque chose de plus naïf et de plus spon-
(1) Lacroix et Auger, Biigraphie unU^erselle. Art. d'.VIcmbert et M""' de Tencin.
3;>0 AFFECTIONS DK rAMlI.'-E.
lané; îa jeune fille sait qu'elic vient de sa mère, et voilà tout. Le mystère prête plus de charmes à son ancction , et le mot cynique vanté par Rousseau (i) , serait plutôt fait pour eîTaroucher que pour toucher la jeune fille.
Nos frères et sœurs nous paraissent aussi former avec nous comme les parties d'un même ensemble. L'espèce humaine étant animée de plusieurs principes différents , les passions égoïstes viennent quelquefois troubler Tamitié fraternelle , mais au jour d'un grand danger ou dune grande douleur, des frères se retrouvent; ils sentent bien qu'ils ne sont pas les uns pour les autres des étrangers ou des amis ordinaires.
Aussi la conscience morale nous impose-t-elle des devoirs plus rigoureux envers nos frères qu'envers nos amis; la trahison entre frères est plus odieuse; le fratricide inspire plus d'horreur encore que Ihomicide ? L'habitude n'est pas la cause de l'affection fraternelle , car l'absence ravive et ranime ce sentiment comme toutes les affections naturelles. On ne peut pas le rapporter davantage à l'intérêt qui le trouble souvent au lieu de le faire naître.
Maintenant, considérerons -nous l'affection des parents, des enfants et des frères comme trois sentiments spéciaux ou comme les variétés dune même affection? L'idée qui suscite ces trois sentiments est la même, et l'expérience montre que le bon fils est bon père et bon frère. Quiconque éprouve l'une de ces affections , éprouvera les deux autres dans les circonstances qui leur sont propres. lî faut observer toutefois que l'amour filial se
(1) Emile, iiv. IV.
reladio lorsmîc Vamoiir paternel et malcrncl se développe et se fortifie, que celui-ci est plu^ vif qr^e l autre, et que tous les deux surpassent en intensilô l amour fraternel.
§ 7. Critique de la philogéniture.
Gallaparraileînent dépeint l'amour paternel et maternel, (luilnommc amour de la progéniture (1). Spurzheim s est énoncé avec inexactitude en définissant cette aiîertion : Vamour des enfanis en général (2). Cette atfection ucst pas lamour de tous les enfants, cesl amour des nôtres. Ce n'est pas parce que nous aimons les enfants en général que nous préférons ceux qui vien- Bent denous^ cest parce que nous aimons ces derniers que nous étendons sur les autres un amour bien plus fugitif et plus léger. Beaucoup de personnes étaient restées insensibles aux charmes de l'enfance, jusqua ce qu'elles se soient vu nailre des enfonts , et leur cœur s'est trouvé tout à coup changé par l'éveil dune faculté iusqu'alors inconnue.
Quanta laireclion filiale , ni Gail , ni aucun de ses successeurs n'en ont traité dans leurs ouvrages, et quand on interrogeait Spurzlieim sur cette question, il la résolu vait par rattachement individuel et la reconnaissance. Il portait un jugement semblable sur l'aiTection fralern.lle dont il ne faisait qu une amitié placée dans des
(t) Jnatomic, t. 3, p. 140.
(2) obs., p. ta.
circonstances plus favorables. Les exemples d'affections filiale et fraternelle que nous avons rapportés ont répondu d'avance à cette théorie. Aucune de ces deux affections n'est du même genre que celle qui nous lie à un étranger. Nous allons même jusqu'à reconnaître que cette dernière est quelquefois plus vive ; mais les premières sont suscitées par une idée d'un autre genre. L'amour filial et fraternel doivent donc être considérés avec l'amour paternel et maternel comme un mode de l'affection du sang ou de la famille et non comme un mode de l'attachement en général, que Spurzheim a déjà surchargé d'attributions.
s 8, Critique de la faculté de bienveillance.
Après avoir confondu toutes les affections du cœur en deux affections uniques : l'attachement général et l'amour des enfants , la phrénologie en a détaché un phénomène qui paraît n'être qu'un mode ou un degré inférieur des affections du cœur, et Ta rapporté à une faculté spéciale, je veux parler de la bienveillance. Nous n'avons pas besoin sans doute d'être attachés à une personne pour éprouver à son égard un mouvement de bienveillance ; mais la bonté est une disposition à s'attacher , et c'est surtout envers les personnes aimées que nous sommes bienveillants (1). La bienveillance comprend la compassion pour le malheur et la sympathie
(1) Reid, t. 6, p. 5T-50.
I)K LA KACULTK DE BlKISVEIIXAiNCE. 35«
pour le bonheur, et plus nous aimons une personne, plus nous souffrons de ses maux, plus son bien-être nous fait pldisir. Il ne nous paraît donc pas possible de séparer la bienveillance , la compassion , la sympathie d'avec les affections du cœur.
Il faut distinguer de la compassion désintéressée cette espèce de contre-coup matériel que nous cause la vue d'une souffrance physique. Le spectacle d'une blessure ouverte et saignante nous fait éprouver, à la place correspondante, une sensation aiguë. Au moment où l'instrument du supplice tombait sur le coupable, quelques spectateurs ont été frappés de paralysie ou de luxation dans la partie correspondante au membre qui avait été frappé chez le supplicié. L'idée seule d'une torture, comme des ongles qu'on enlève , des paupières qu'on déchire, d'une chevelure qu'on arrache avec la peau du crâne, fait courir le frisson dans tout notre corps. 11 ne faut voir ici qu'une de ces appréhensions personnelles et égoïstes comme celles qui sont causées par la vue d'un précipice ou dun animal hideux. La pensée d'autrui disparaît, et nous ne songeons qu'à notre propre mal. Il y a aussi une sympathie morale intéressée : c'est celle que nous éprouvons lorsque nous nous mettons en idée à la place de celui qui est malheureux ; nous ne donnons ainsi notre compassion qu'à nous-mêmes sous limage d'autrui. Si nous n éprouvions qu une compassion de ce genre , nous nous détournerions du spectacle de la souffrance , et nous ne songerions pas à la soulager; mais le mal d'autrui ne nous déplaît pas seulement comme mal que nous nous supposons à nous-mêmes , il nous déplaît encore comme mal d'autrui. On réplique et l'on dit : Lorsque vous soulagez le malheureux , vous vous mettez
360 CrUTiQUK
à sa place, et vous songez au bonheur que vous éprouveriez de recevoir des secours dans un rrialhcur semblable. Nous répondons que nous nous imposons quelquefofe , pour une personne chérie , des sacriflccs que nous nous refuserions à nous-môraes. La mère qui donne sa vie pour son enfant ne peut pas être accusée de naimer qu'elle-naêrne.
Mais , sans aller chercher de si rares sacrifices , nous pouvons trouver de plus nonîbreux et de plus vulgaires exemples de sympathie. Lorsque vous avez contemplé seul , et à plusieurs reprises, les beautés de la nature ou des arts , lorsque vous avez épuisé le plaisir que peut vous donner, par exemple, le voyage des Alpes, ou la visite d'une galerie de peinture, ou la lecture d'un poëme, et que vous ne songez pas à renouveler pour vous seul ces jouissances , vous y trouvez encore de nouveaux charmes dans la compagnie d'une amante ou d'un ami. C'est donc de son émotion que vous jouissez; le bonheur que vous goûtez alors , c'est le sien et non le vôtre. Nous aimons à voir les amusements naïfs des enfants, bien que nous ne comprenions guère la joie qu'ils en éprouvent, et que nous ne puissions nous supposer do pareilles émotions; mais le spectacle de leur bonheur nous réjouit , comme nous compatissons à leurs chagrins frivoles, quoiqu'il nous soit impossible de nous supposer dans le même désespoir pour un malheur tel , par exemple, que la perte d'un papillon.
Toutes les fois donc que l'envie ou quelqu'aulrc pas^ Sîon égoïste ne vient pas nous détourner, nous jouissons du bien-être d'autrui , comme nous souffrons d'une souffrance étrangère, sans retour sur nous-mêmes. Mais il nous paraît que cette sympathie rentre dans l'affection
DE LA lACULTH DE BlE>iVEiLL\NCE. 301
qu'on éprouve pour les êtres animés; que compatir et sympathiser c'est commencer à aimer, et que celui qui n aimerait persoîînc n'éprouverait ni sympathie ni compassion.
Gall a très- bien vu que la hiemeillance est le degré supérieur dun sentiment dont le degré commun est la sympathie (1), et il a parfaitement distingué la sympathie d'avec Tamour de soi (2). Nous avons déjà dit qu'il avait eu tort de regarder la conscience morale comme un mode de la bienveillance, et nous avons ajouté que la bonté ne doit pas iigurer comme une des facultés de rintelhgence , mais comme un mode des facultés affectives.
Le docteur Spurzlieim paraît sétre formé une singulière iàèQ de la bienveillance , puisqu'il la confond avec ce qu'on appelle la douceur dans les animaux (3). Il met sur la môme ligne le chevreuii et le philanthrope ; les chiens , les chevaux , les singes, qui sont doux et pacifiques, ont le môme organe que les bienfaiteurs de l'humanité (h). « Seulement, dit-il, chez les animaux, )) la bienveillance se borne à une douceur passive , tan- )) dis quelle est éminemment active dans iespéce hu- » maine (5), »
Mais la douceur passive d'un animal lient à la social)ililé , comme chez le chien , le singe et le cheval , ou à la timidité, comme chez le lièvre. Si l'animal ne se
(1) Jnal.,t. 3, p. 21.
(2) Ibid., t. 4, p. ly*.
(3) Manuel, p. 43.
(4) Obs., p. 189-19».
(5) Obs., p. 194.
borne pas à se laisser conduire , s'il va jusqu'à aimer son guide , si le cheval sympatliise avec sou cavalier ,
Lance un regard oblique à son maître expirant, Revient, penche sa tète , et le flaire en pleurant (i),
si le chien défend Ihomme, il ne s'agit plus ici de douceur passive , mais d'attachement , et c'est une nouvelle preuve que la sympathie est un degré de la disposition à s'attacher , et qu'il n'y a pas lieu de compter comme deux facultés à part la sympathie et l'attachement.
Voici donc les points sur lesquels nous appelons l'attention des phrénologistes au sujet des affections du cœur : 1" Ne convient-il pas de faire considérer comme des affections spéciales et indépendantes les unes des autres la sociabilité , l'attachement individuel , le besoin de s'épancher et l'amour électif ? 2° Ne faut-il pas joindre à l'affection paternelle et maternelle l'affection liliale et l'affection fraternelle sous le nom d'affection du sang ou de famille ? 3" La sympathie n'est-elle pas le prélude et l'accompagnement de toutes les affections du cœur , et n'a-t-on pas tort de la considérer comme une faculté qui peut se séparer des premières P
S 9. Vénération instinctive.
Nous devons ranger dans la classe des affections excitées par les êtres animés un sentiment de vénération instinctive , dont nous allons donner la description.
(1) Lamartine, Us Préludes,
Il est une vénération à posteriori , et pour ainsi dire expérimentale , qui s'attache aux personnes dont nous avons reconnu le mérite soit intellectuel , soit moral. Ce sentiment rentre dans les afiections excitées par le développement des facultés intellectuelles, ou par l'accomplissement du bien moral , afiections dont nous parlerons plus loin. Une seconde espèce de vénération est celle qui nous fait supposer d'avance , à priori , avant toute expérience, tous les genres de mérite, non pas seulement dans les personnes que nous aimons, mais dans celles qui ont en leur faveur le prestige de l'âge, de la taille, de l'inconnu ou du nombre.
Lorsqu'un enfant est capable de comprendre le langage et de le parler , il exerce sur le témoignage des enfants de son âge une critique fondée sur l'induction ; il admet ou rejette leur parole par des motifs d'analogie souvent fort justes. Mais s'il rencontre le témoignage d'une personne plus grande et plus âgée que lui, la balance de son raisonnement trébuche. Il n'est pas de proposition si absurde qu'une grande personne ne puisse faire croire à un enfant, si elle la soutient d'un air sérieux et en paraissant la croire elle-même (1); car l'enfant peut bien nous supposer lintenlion de l'abuser, mais non la possibilité de tomber nous-mêmes daus l'erreur ; il nous regarde comme infailiibles. Serait-ce que l'enfant qui voit les personnes plus âgées et plus grandes que lui triompher des obstacles matériels devant lesquels il s'arrête , juge par induction qu'elles ont la môme supériorité en intelligence qu'en force physique? S'il en était ainsi l'enfant balancerait une induction par
(1) Rcid, t. 2, p. 308, 3i8 , t. 5, p, 123, 18:3 : t. 0,- p. 20-23.
SOI VÉ.NÉRATION INSTiîNCTlYE.
une autre , et quand vous l'auriez trompé une fois il refuserait dorénavant de vous croire. Mais il trouve en lui pour vous un fond inépuisable de crédulité : égaré mille fois sur votre parole , il se laisse égarer encore. De plus , pour îe pouvoir physique lui-même il ne l'estime pas, dans une grande personne, sur le pied de l'expérience ; il le suppose sans limite , et quand on lui refuse un secours matériel , il attribue le refus non à limpuissance , mais à la mauvaise volonté. Il prête de môme aux grandes personnes une intelligence sans limites et une vertu sans tache. Lorsque sa mère répond à une question : <( Je ne sais pas, » il suppose qu'elle ne veut pas l'instruire , et il ne met pas un instant en doute sa perfection morale. Cette foi ne vient pas seulement de raflection qu'il porte à sa mère , car il l'accorde aussi bénévolement à ces plaisants de salon qui se font un jeu d'éprouver la crédulité de l'enfance , et qui triomphent des niaiseries qu'ils lui débitent , comme d'autant de traits d'esprit. La foi de l'enfance est si peu l'œuvre du raisonnement, dit Thomas Reid , qu'elle est plus vive précisément à l'époque où l'intelligence est le plus faible, et que sitôt que le raisonnement augmente, la foi diminue.
Parvenus à l'adolescence et à l'âge mûr, la grandeur physique nous impose encore : la nature inanimée ellemême nous accable par de vastes proportions ; la hauteur du cèdre , Télévation de la montagne , le sommet de la pyramide, les tours de la cathédrale nous remplissent d'un sentiment de crainte et de respect. L'homme que nous voulons honorer, nous le plaçons sur un lieu élevé : le roi monte sur son trône ; le triomphateur sur sou char; le juge sur son tribunal; le chef barbare s'élève
YÈ:si:R\TiON instinctive. 365
sur le pavois ; le baron reçoit lliommagc de ses vassaux sur la colline ; le prédicateur, du haut de sa chaire , fait descendre les flots de sa parole, et les auditeurs, placés au-dessous de lui le visage tourné vers le ciel , se trouvent dans lattitude naturelle de l'admiration. L'homme qui veut imposer se redresse et se grandit ; le tragédien antique chaussait le cothurne et surmontait sa tête du masque de théâtre ; les chefs du peuple se rehaussent de plumes, d'aigrettes, se couronnent de diadèmes , de mitres et de tiares. Les rois gardaient leur chapeau devant leurs sujets découverts. Lhomme qui nous dépasse de toute la tête excite une certaine prévention en faveur de sa raison ; Fexpérience seule détruit ce préjugé. Un des étonnements du peuple , c'est qu'Alexandre et JNapoléon aient été petits de taille.
La vénération instinctive pour l'âge dépasse aussi le temps de Fenfance. Ce n'est pas sans amertume que la jeunesse sent défaillir sa foi à l'autorité des ans. Lorsqu'elle s'aperçoit que les hommes mûrs ne sont pas des guides infaiUibles , qu'ils ont leurs infirmités d'intelligence , leurs dérèglements de mœurs, que leurs livres mêmes renferment des erreurs et des contradictions, bien que les livres vaillent encore mieux que les auteurs ; lorsqu'elle découvre qu'il lui faut prendre en mains les rênes de sa propre conduite , ne plusse reposer que sur elle-même pour ses jugements et pour ses actes ; celte découverte est pleine de désenchantement , et elle regrette son ancienne fol , comme un abri qui s "écroule et qui la laisse exposée nue et faible aux intempéries des saisons.
Nous gardons pourtant quelque chose encore de noire foi du premier âge , seulement l'objet se recule et s éioigne. Le culte que nous adressons dans l'enfance à tout
ce qui nous dépasse en taille et en âge , dans la jeunesse nous le transportons à l'âge mûr, et dans l'âge mûr, à la vieillesse , quoique nous ayons marché jusqu'ici de déception en déception. Un vieillard demeure pour nous un être respectable et sacré ; c'est en lui que nous paraissent s'être réfugiées la vertu et la sagesse, probablement jusqu'à ce que nous soyons vieux à notre tour.
Mais il est une autre forme sous laquelle l'âge reçoit encore nos respects ; c'est sous le masque de l'antiquité. Les anciens nous apparaissent comme un conseil de vieillards, et par conséquent d'hommes sages et vertueux; c'est au berceau du monde que nous plaçons l'âge d'or. Il nous semble qu'à mesure que l'humanité approche de nosi temps elle se corrompt, et les'poetes ont exprimé cette décadence , en faisant succéder à l'âge d'or les âges d'argent , d'airain et de fer. Horace disait :
Damnosa quid non imminuit dies?
/Ecas parcntum, pejor avis, lulit Nos ncquiorcs, mox daturos Progcuiem vitiosiorem (l).
Et cependant l'histoire nous montre que l'humanité est comme un homme qui apprend et se perfectionne toujours. En religion, l'anthropomorphisme gréco-romain est supérieur au fétichisme indo-égyptien , et le christianisme l'emporte à son tour sur les croyances de Rome et de la Grèce. En morale théorique , l'enseignement de Socrate est supérieur à celui des sages de l'Inde , comme la doctrine chrétienne est supérieure à la doctrine socratique. En morale appliquée , l'esclavage an-
(1) Od., lib. III, 0.
tique s'améliore dans le servage féodal , et celui-ci disparaît devant la liberté des temps modernes. Nous n'en continuons pas moins de croire à priori que nos pères étaient plus sages que nous.
Les illustrations des temps anciens nous semblent supérieures aux illustrations contemporaines : Alexandre et César paraissent , à ceux qui n'entendent rien à la guerre , de beaucoup plus grands capitaines que Napoléon ; et l'empereur d'Autriche , en accordant sa fille à l'empereur des Français , oCfrit à ce dernier , dit-on , une généalogie qui l'aurait rattaché à quelques petits princes obscurs , mais anciens, de iltalie.
Dans un autre ordre d'idées , le grand reproche que Pascal faisait aux jésuites , c'était de n'avoir pour eux que des autorités nouvelles.
Tous les grands innovateurs trouvent sur leur chemin cet obstacle du respect pour l'antiquité , et l'on connaît la ruse employée par Bacon pour tourner cette difficulté : il essaya de donner le change , de faire considérer les peuples qui ont paru les premiers sur la terre , comme les peuples nouveaux , les véritables modernes , et les générations actuelles , héritières de toutes les autres , comme les peuples vieux ou les véritables anciens; le respect pour lâge restait le même ; seulement Bacon transportait à d'autres le bénéfice de l'ancienneté (1).
Quelque irréfléchie , quelque opposée même au raisonnement que puisse paraître une tendance humaine , elle a toujours cependant son utilité pour l'homme. On découvre très-facilement la raison du respect que la
(1) Kov. org., lib. \, S 84,
368 VÉNÉRATION IINSTIiVr.TIYE.
nature impose aux enfants pour l'âge. Oportci discentem credere. Ils ont besoin d'apprendre beaucoup sur parole , et ils n'ont pas les moyens de vérifier les litres de ceux qui enseignent. La vénération pour l'antiquité et pour les choses anciennes empêche le monde de changer trop vite et de courir après des innovations souvent dangereuses, pour le seul plaisir des changements ; il force les novateurs à faire longtemps leurs preuves de raison avant d'entraîner un peuple à leur suite.
Le respect que nous sentons pour l'âge nous l'éprouvons encore pour linconnu. Qu'une personne se présente à nous pour la première fois : si elle ne porte pas sur elle les signes d'une condition et par conséquent d'une instruction inférieure à la nôtre , nous sentons quelque timidité en sa présence , c'est-à-dire que nous lui prétons a priori la capacité de nous juger, et que souvent nous craignons en elle un égal , ou un supérieur. L'homme le plus orgueilleux n'est pas toujours à l'abri de cette crainte , et celui qui est le plus versé dans une science n'en parle pas avec autant d'assurance devant une personne inconnue que devant ses amis. Cette timidité n'est pas l'elVet d'un raisonnement inductif : le nombre des personnes habiles dans une science est incomparablement plus petit que celui des ignorants ; il y ■ a plusieurs milliers à parier contre un que l'auditeur inconnu et silencieux est inférieur au savant que nous supposons dans l'exemple qui précède, et cependant ce dernier ne peut se défendre d'une certaine appréhension. Les artistes les plus consommés dans leur art éprouvent toujours quelqu'embarras lorsqu'ils paraissent devant un nouveau public , et de son côté le public leur est plus
VÉNÉRATION IN.^^TnCTIVr. SftO
favorali'n; à cause do l'ascciulaiU qn'oxerco sur lui lour qualité (l'étranger. Nul n'est prophète en son pays, dit le proverbe , ce qui donne à entendre que le prestige de l'inconnu est un des principaux éléments qui constituent le prophète. Racine , dans sa préface de Bajazet, après avoir reconnu que les sujets de tragédie doivent être pris dans l'antiquité , parce qu'il nous est plus facile d'idéaliser les caractères placés à une grande distance de nos jours, ajoute que léloignement dans l'espace produit le même effet que l'ôloignement dans le temps, et qu'il a pu prendre un sujet presque contemporain , mais étranger, sans manquer à la majesté de la scène. C'est démontrer clairement l'ascendant que l'inconnu exerce sur notre induction.
Omjie îguotum pi'o niagjiifico est {{).
Dans les temps barbares où Thostililé est Tétat ordinaire des peuples entre eux , l'inconnu excite seulement la crainte : on regarde l'étranger comme un ennemi naturel , suivant la remarque de Cicéron sur le double sens du mol hostis (2). En des temps de culture intellectuelle , c'est une supériorité d'intelligence qu'on prêle à l'inconnu et le sentiment qu'il inspire est le respect; à une époque de charité et de philantropie, la qualité qu'on prêterait à l'inconnu serait la bonté, et il n'inspirerait que l'amour.
Par cette prévention en faveur de l'inconnu que la nature nous inspire , nous sommes avertis do nous
(1) Tacite, Jgricola, 30.
(2) Ojr.Vib. î, 13.
370 VÉNÉRATION I?<STINCTIVE.
tenir sur nos gardes et préservés d'une surprise. Ceux qui ont trop de confiance en eux-mêmes ou trop peu de cette défiance instinctive pour Tinconnu se repentent souvent d'avoir négligé d'utiles précautions.
Lorsque l'induction nous a fait concevoir que ce monde doit avoir une cause , nous la personnifions à notre image ; mais ce qui reste en elle d'inconnu excite au plus haut degré notre vénération , et nous croyons à sa toute puissance , à sa toute bonté et à sa toute intelligence , avant môme que l'expérience nous ait découvert , dans les harmonies de ce monde terrestre , une partie du plan de la Providence. Quelque sagesse qui brille dans l'ordre du monde , quelque puissance , quelque bonté qui s'y découvrent, il y reste encore, pour notre faible raison, bien des obscurités et des mystères ; le nombre des elTets d'ailleurs est limité : le monde est fini ; ce nest donc pas lui qui a pu nous fournir l'idée des perfections infinies de Dieu. Et il faut reconnaître ici le résultat d'un sentiment à priori.
H est un dernier prestige par lequel les hommes nous imposent : c'est le nombre. Nous accordons instinctivement à la collection une supériorité que nous refusons à chaque individu pris séparément. Une affection nous fait rechercher la foule , ime autre nous intimide devant elle. Un homme se troublera devant cent auditeurs, et il n'aurait senti aucun trouble devant chacun d'eux en particulier. Il est impossible de donner aucune raison inductive de ce sentiment. Ce qui n'est pas dans les unités ne peut se trouver dans le total. Nous sommes instinctivement portés à croire que le plus grand nombre a raison contre le plus petit, quoique, suivant la remarque de Descartes, l'induction nous autorise à penser le contraire ;
car plus la question est dilTicile , plus diminue le nombre de ceux qui roui comprise : Et nihil pvodesset suffragia mnnerare ut illam seqiieremur opinionem quœ pluies notât auctores. Nam si agatur de quœstione di[]icili ^ magis credibile est ejus veritateni apaucis i/weuiri po~ tuisse quaui à rnultis (1).
Les auteurs de ia Logique de Port-Royal ont répété cette remarque : « Souvent on ne regarde que le nombre » des témoins , sans considérer si ce nombre fait qu'il )) soit plus probable qu'on ait rencontré la vérité : ce qui )) n'est pas raisonnable; car, comme un auteur de ce )) temps l'a judicieusement remarqué, dans les choses » diiïïciles et qu" il faut que chacun trouve par soi-même, )) il est plus vraisemblable qu'un seul trouve la vérité , » que non pas qu'elle soit découverte par plusieurs (2). »
Pascal a aussi adopté l'opinion de Descartes sur ce sujet : (c La pluralité est la meilleure voie , parce qu'elle est )) visible et qu'elle a la force pour se faire obéir; cepen- » daut c'est l'avis des moins habiles (3). »
Dans les questions où l'on peut mettre en commun des matériaux divers^ comme dans un problème d'érudition, il est facile de concevoir que la connaissance exacte sera plutôt dans le grand nombre que dans le petit; mais dans les questions où il ne faut qu'un seul acte d'une faculté intellectuelle, une bonne perception , un jugement sain, pourquoi cet avantage serait-il du coté du plus grand nombre ? Vous dites que tel a l'oreille juste , et que tel autre a l'oreille fausse : c'est que le plus grand nombre
(1) OEurrcs fjhilosophiqtics de Dcscnrtts ,{. 3, p. G3, cdit. déjà CilCC.
(2) Logique, 3<= partie, cli. XIX.
(3; Pensées, t. 1, p. 193, éUit. dc Didot oln^ 1317.
372 VÉ\Kn\TION INSTI^^.TIVE.
entend rommele premier. A-t-il raison d'en tendre ainsi? cest là ce que vous ne pourrez jamais démontrer, mais ce que j'admets, comme vous, sans preuve et par instinct. Direz-vous qu'il est plus probable que la faculté est viciée dans le petit nombre ? l'expérience appuie-t-elle cette probabilité? Ajouterez-vous que Dieu a plutôt mis l'erreur du côté du petit nombre que du grand? En fait d'injustice et de partialité , une petite est aussi incompréhensible en Dieu qu'une grande. Vous ne pouvez invoquer riiistoire eu faveur de la majorité. Le genre bumain tout entier a été fétichiste , puis anthropomorphiste. C'est la majorité des Athéniens qui a condamné Socrate à la mort, c'est la majorité du sacré collège qui a fait mettre à genoux Galilée. JMais ne cherchez pas de raison : nous ne demandons pas mieux que de croire , comme vous, à l'autorité du grand nombre ; seulement nous tenons à prouver que cette croyance est instinctive et non raisonnée. Cette croyance est la base de ce qu'on appelle la preuve du consentement universel. Le mot de preuve est mal choisi , puisque la légitimité de ce consentement , qui n'est jamais d'ailleurs universel , n'est pas évidente d'elle-même, et ne résulte ni de la déduction ni de l'induction. Il faut se borner à parler du prestige qu'exerce sur notre induction le témoignage du plus grand nombre.
Par cette vénération instinctive, Thumanité est plus homogène et plus compacte : elle est retenue par Tintelligence comme parle cœur; il n'y a pas seulement une société des corps, mais une société des esprits. Le désir de se singulariser, s'il eût existé dans chacun de nous , aurait disséminé le troupeau du genre humain ; aucun ne se serait uni , aucun n'aurait fait corps avec les autres^
THÉOniR PHRRNOLOCIQUF- DE lA VI'.NF.RATION. 'M'.i
il n'y aurait eu que des individus et point d espèce. L'humanité , qui est liée déjà par la vénération envers l'âge et ranliquité , est encore retenue par la vénération envers le nombre. Pour qu'une doctrine nouvelle se tiisse jour, pour qu'elle entraîne une masse si solidement liée, il faut qu'elle fasse briller longtemps sa lumière , et la société est par là préservée des innovations inutiles et des expériences désastreuses.
Les objets déterminés delà vénération instinctive, ou à priori , sont donc la taiile , l'âge , ranti([uité, l'inconnu et la pluralité. Nous devons ajouter que chez quelques hommes la vénération instinctive n'a point de limite , et (lu'on a vu des savants s'intimider en présence de personnes dont l'humble condition intellectuelle était manifeste, et même devant des enfants. Arrivée à ce degré, la tendance est excessive, et , loin de conserver quelque utilité, devient un obstacle funeste.
S 10. Théorie phrénologique de la vénération.
La phrénologie n'a pas bien caractérisé le sentiment instinctif de vénération. Gall , après avoir dit avec raison que le degré commun de vénération est la timidité (1), ce qui laisse à ce sentiment l'extension qui lui appartient , le réduit, dans les exemples qu'il en donne, à n'être plus que la dévotion ou la vénération envers l'Étre- Suprôme (2).
Spurzheim a compris qu'il fallait étendre cette limite ;
(1) Jnat.^U 3, p. 21.