DE LA FACULTÉ D ESPÉRAINCE
» ceux qui ne font que former des projets (1). » Sans doute il faut distinguer le désir d’avec l’espérance. Le premier est une affection excitée par l’absence de l’objet; la seconde renferme de plus une induction, mais elle n’est pas pour cela une faculté spéciale. S’il est vrai qu’un malheur actuel nous fasse augurer des malheurs pour l’avenir, et qu’un bonheur présent nous encourage dans l’attente d'autres bonheurs, comme toute affection, a deux côtés, le plaisir et la peine, il suffit d’une organisation générale, en vertu de laquelle nous soyons plus sensibles à l’un ou à l’autre de ces deux modes, pour qu’il en résulte un contre-coup dans notre induction, et que nous attendions habituellement plus de bonheur ou plus de malheur. De là vient que les uns ont plus de sérénité, ou, comme on le dit, de bonne humeur, et les autres plus de mélancolie.
C'est ce qui fait que Racine a pu écrire dans le même ouvrage, sans choquer personne, ces deux maximes opposées :
»>Et nos cœurs sc formant mille soins superflus » Doutent toujours du bien qu'ils souhaitent le plus.
( Alexandre , acte II, scène h. )
» Vous poussez un peu loin vos vœux précipités,
» Et vous croyez trop tôt ce que vous souhaitez.
{Ibid, acte III, scène i.)
Nous admettons donc aussi une disposition natu-
(1) Obs.y p. 206-7,
relie soit à l’espérance, soit au découragement, mais nous la faisons résulter d’un mode général de 1 affectivité, et non pas d une faculté spéciale.
Quant à l’organe que Spurzheim assigne à cette prétendue faculté, il ne s’est exprimé sur ce point que
d une manière dubitative (1), et nous pouvons affirmer
qu’on ifa jamais donné à ce sujet une preuve organologique satisfaisante , c’est-à-dire qu’on n’a jamais présenté un cerveau où un développement remarquable de la prétendue circonvolution de l'espérance correspondit à un caractère bien nettement et bien franchement marqué par ce sentiment. Les motifs qui portaient Spurzheim à supposer cet organe sont des raisons toutes psychologiques. « Ce sentiment est nécessaire au bonheur de )i l'homme dans presque toutes les situations ; et il y con- » tribue ordinairement plus que la réussite de ses proi> jets. Cette circonstance seule, indépendamment des )) cintres preuves, me disposerait à placer 1 espérance au )> rang des facultés primitives (2). )> Ces autres preuves, Spurzheim ne les donne pas, et comme il remarque le rôle que joue l’espérance dans le sentiment religieux, il place par conjecture l’organe de l’espérance à côté de ceux de la vénération et de la merveillosité qu’il fait concourir aussi à la religion (3). Mais que l’espérance soit une faculté spéciale ou le résultat de l'influence de Fafîectivitô sur l’induction, la vue providentielle , que Fauteur nous signale dans la concession de Fespéraoce à l’humanité, n’en existe pas moins, car il faut rapporter au créa-
(1) Obs., p. 207.
(2) Obs., p. 206.
(3) Manuel , p. 50; Obs , p. 207,
I3K LA FACULTÉ D KSPKRANCE.
teur non-seulement l’existence isolée de chaque faculté, mais encore faction des facultés combinées. Nous avons, dans le passage qui précède, une nouvelle preuve que Spurzlieim ne faisait pas toujours reposer l’existence d une faculté sur l’organe, puisqu'il se déclare disposé à admettre l’existence de l’espérance comme faculté spéciale, par un motif tiré des vues de la providence , et indépendamment des autres preuves.
Pour défendre la spécialité de l’espérance, M. Vimont cite l’exemple d’un homme à projets, qui mit successivement l’espoir de sa fortune dans la liqueur lancée par les mamelles du dauphin, dans les aérostats à grande dimension, et dans le magnétisme animal (1). Mais M. Yimont se charge lui-même d’expliquer ce caractère, sans avoir recours à une faculté spéciale d’espérance :
« Avec des facultés intellectuelles ou des talents au- » dessous du médiocre, la prédominance des sentiments » de l’approbation et de f amour de soi produit des dé- )) ceptions de toute espèce (2). » La réaction de l’estime de soi et de l’amour du merveilleux sur l’induction est la cause la plus commune des chimères qui bercent 1 homme à projets. Et si, comme le croit M. Vimont, J. -J. Rousseau était remarquable par la fermeté de ses espérances (3), c’est que ce philosophe, qui netait pas d ailleurs dépourvu dun certain goût pour le merveilleux , pouvait surtout retremper son espoir dans la source abondante de son orgueil
(2) Il>., p. 013.
(3) JO. , p. 419.
i DU RESSENTIMENT INSTINCTIF ,
S 3. Dh ressentiment instinctif, mode de toutes les affections.
Un autre mode général de l’affectivité, c’est le ressen-
liment subit que nous éprouvons lorsqu’une atteinte, même involontaire, est portée à l’objet d’une de nos affections. Il se produit alors en nous une émotion dont le degré supérieur est la colère, et qui nous fait prendre en haine l’auteur de Tacte nuisible. Que nous soyons heurtés dans une foule, en même temps que nous éprouvons une douleur physique , nous ressentons une amertume intérieure. Le même phénomène se reproduit si le mal est tombé sur un être animé ou inanimé qui nous intéresse.
Ce mode inséparable de toute affection avait été considéré par Thomas Reid comme une affection spéciale, que, suivant l’exemple d’Hutcheson , il distinguait d’avec le ressentiment rationel causé par la violation de la justice, et il lui donnait le nom de ressentiment animal ou irréfléchi (1). II avait fait remarquer que ce courroux est excité même par le dommage qui nous vient des objets inanimés. De là notre emportement contre le couteau qui nous blesse ou la poutre qui nous tombe sur le pied, et la vengeance que le joueur malheureux exerce sur les dés ou sur les cartes (2). II avait ajouté que le ressentiment instinctif dispose la faculté motrice à exécuter non-
[(2) Reid, t. G, p. 87-88.