AMOUR DES HABITUDES
incertitudes de l'expérience une précaution aussi importante , lorsqu’elle pouvait l’assurer par quelque impulsion spontanée, et surtout lorsqu elle accordait cette in-
spirationà l’animal.
Aussi peut- on observer le développement d une sorte d’instinct constructeur dans les jeux mêmes de nos enfante. Au milieu d’un salon, où ils n ont à craindre ni intempéries, ni attaques, on en voit quelques-uns aimer à se construire des abris et des barricades, se plaire dans la demeure qu'ils se sont bâtie, faible rempart, sans doute, incommode maison , où perce cependant encore une disposition naturelle , que les travaux de nos pères ont rendue inutile, et qui s'affaiblit et s'éteint bientôt comme chez le castor devenu captif. Mais cette disposition à construire est pour nous le résultat complexe de l'imagination linéaire, de la force motrice ou de la tendance à l’activité physique et de l’esprit de propriété. Elle ne peut donc dériver d’une faculté spéciale ni d’un organe particulier. Nous croyons que les phrénologistes, en réduisant la construction instinctive à une simple adresse manuelle, sont bien loin d’en avoir saisi tous les éléments ; et qu’ils n’ont pas mieux réussi à la faire dériver d’un organe spécial, distinct de celui qui préside au déploiement de la faculté motrice.
§ 13. Amour des habitudes.
Si la pratique assidue et ancienne ne faisait que fortifier ou affaiblir les affections naturelles , nous considérerions l’habitude corame un mode de toute affection ; mais elle crée des affections nouvelles : les Choses et les per-
AMOUR
sonnes qui nous sont indifférentes finissent avec le temps par nous faire éprouver quelque regret si eiies nous manquent. Mais l’affection d’habitude ne nous intéresse pas au bonheur des personnes qui en sont l’objet ; nous ne les aimons que pour nous-mêmes et comme des choses dont nous avons la pratique et l’usage. C’est pour celte raison que nous rangeons l’amour d'habitude parrnj les affections égoïstes.
Nous voyons dans la biographie d’Alfiéri et dans celle de Kant, que fun et! autre ayant à se plaindre d’un ancien domestique dont les manières étaient brusques et rudes, ne pouvaient cependant se décider à le congédier et à s’imposer l’obligation de souffrir un nouveau visage. Le philosophe de Kœnigsberg répétait chaque jour de point en point les actions de la- veille : il ne changeait pour aucun motif, ni l heure, ni le lieu de ses travaux, de scs repas, de sa promenade. Il avait coutume, pendant ses méditations, de fixer. les yeux sur une vieille tour qu’il apercevait de sa fenêtre. Dans le jardin d’une habitation voisine , des peupliers ayant grandi , dérobèrent l’antique monument aux regards du philosophe; celui-ci en éprouva un tel désappointement qu’il ne put poursuivre ses travaux. Il négocia, et obtint qu’on rasât la cime de ces arbres malencontreux : il revit sa vieille tour, et renoua le fil rompu de ses idées.
L’amour du changement est un mode des affections
de l’enfance et de la jeunesse; la vieillesse est le temps de
l’amour des habitudes. L’enfant aime à varier ses jeux
comme ses travaux : c’est un vif plaisir pour lui de
prendre ses repas en des lieux différents, de se lever ou de se coucher à une heure inusitée, de changer d ameublement et de séjour. Le vieillard veut occuper la même