APPREHENSION
nous viendraient, soit du malheur, soit des lumières memes de la religion. Au moindre excès des maux sur les biens, notre raisonnement défaille , nous désespérons de notre avenir , nous prenons la vie' en dégoût et nous la rejetterions si Dieu ne l avait attachée à nos mains par un lien naturel. Le suicide serait la règle et non l’exception. Ce sont ces vérités que Shakespeare a exprimées sous la forme suivante :
a Mourir I dormir, rien de plus... Dormir! rêver » peut-être ! quels songes peuvent survenir dans ce som- )> meil de la mort... cela vaut la peine de faire une pause. » C’est là ce qui donne une si longue vie à la calamité. )) Car quel homme voudrait supporter les intempéries » des saisons , les injustices de l’oppresseur, les tortures » de l’amour méprisé... l’insolence des gens en place, » lorsqu’avec un poinçon il peut se procurer le repos. » Qui voudrait suer et gémir sous le poids d’une labo- )> rieuse vie , si l’on ne redoutait celte contrée ignorée » dont nul voyageur ne revient , et si l’on ne préférait » supporter ses maux que de fuir vers d’autres maux , » peut-être , et des maux inconnus (1)? »
Cette affection se fortifie en nous avec le temps et à mesure que nous approchons du terme fatal; la jeunesse est prodigue de sa vie , l’âge mur en est ménager , la vieillesse en est avare. Le jeune homme rit de la mort comme d’une ennemie lointaine , le vieillard évite avec soin toutes les images qui peuvent lui rappeler le trépas ; le mot de mort blesse son oreille , il ne suit pas volontiers un convoi funèbre , il redoute le chemin du cimetière et
(1) Hamlet, acte 111, sc. siî.