‹ La psychologie et la phrénologie comparéesChapitre 13 sur 181 · INDÉPENDANCE DE LA PSYCHOLOGIE · texte numérisé non relu

INDÉPENDANCE DE LA PSYCHOLOGIE

» racité, et le sens du juste et de l’injuste On

» cherchera en vain un organe particulier pour l'ému- » lation ; et un autre pour l'amour des louanges, etc., un » autre pour l amour filial , etc. »

5 3. —Antériorité et indépendance de la psychologie à l’égard de

l’organologie.

Je répliquai dans les termes suivants :

22 février i832.

« Monsieur ,

» Vous avez eu raison de croire que je n’admettais pas » sans réserve la classification du docteur Reid. En vous » présentant une esquisse de son plan , j’ai eu seulement » pour but de constater qu’on reconnaissait des facultés » multiples et spéciales , dans une philosophie qui était )> encore enseignée avec éclat à Edimbourg par l organe » de Dugald Stewart , au moment où le docteur Gall » commença ses recherches

)> Vous me faites observer , Monsieur, qu’on cherche- » rait en vain des organes spéciaux pour l émulation et )> pour l’amour des louanges, etc..., c’est donc à dire que » si vous n’eussiez pas trouvé d’organe pour l’amour de » l ordre, par exemple, vous n’auriez pas admis cette fa- » culté dans l’esprit humain ; et que vous auriez rejeté » de même l’amour des enfants, l’amour du sexe , etc. , » à défaut de la découverte d’un siège spécial. Mais )> veuillez remarquer que si les observations morales )> par lesquelles vous démontrez si bien la spécialité de la » faculté dont vous avez trouvé l’organe, n’avaient au-

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» cune Yaleur ayant cette découverte, elles n’en ont » aucune après. C’est seulement à la condition de valoir » quelque chose , abstraction faite de la question orga- )> nique , qu’elles pourront vous servir de point de dé- » part, pour chercher l’organe et de preuve pour le faire )> admettre, quand vous l’aurez trouvé ; si au contraire ces » observations sont incapables d’être solidement assises » par elles-mêmes ; si le oui et le non sont également » probables à leur égard ; dans leur état d’incertitude , )> elles ne permettront pas que vous assigniez un siège » certain à une faculté incertaine; et quand vous voudrez, » à l’aide des observations morales , prouver l’existence » del’organ.;, elles n’auront aucun crédit sur l’esprit, » et entraîneront dans leur ruine ce que vous voulez » leur faire démontrer. La question psychologique ou » morale est donc tout à fait distincte de la question or- » ganologique.

» Dans votre dernière leçon, vous avez démontré par » l’observation psychologique et par l'histoire , qui n’est w que la psychologie en grand , la différence du senti- » ment moral et du sentiment religieux, et alors vous » avez pu faire admettre dans le cerveau deux organes » distincts, correspondants à ces deux facultés. Mainte- » nant , supposons que vous n’eussiez pas trouvé d'or- » ganes pour ces deux facultés, ou que vous n’en eussiez » trouvé qu’un seul, il faudrait donc rayer de l’esprit » humain le sens moral, et le sentiment religieux , ou » n’en faire qu’un seul principe, au mépris des ensei- » gnements de l’histoire et de l’expérience psychologique. » Mais si vous méconnaissez ainsi la vérité psychologique )> à cause du cerveau , ne soyez pas étonné que d’autres » la méconnaissent malgré le cerveau. Celui que vos dé-

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îl

» monstrations psychologiques n’auront pas convaincu « de la distinction du sentiment moral et du sentiment » religieux , s’il est bon logicien , ne se laissera pas con- » vaincre par votre démonstration craniologique , ou )> bien il ne sera pas difficile sur le choix des preuves. ■

« Quant aux hommes chez lesquels la faculté morale )> est étouffée par l’intérêt personnel , depuis long-temps » la philosophie les met hors du débat. Nous savons très- » bien qu’on ne peut pas prouver l’existence de la lumière )> à l’aveugle. Ceux-là ne comprennent pas le mot de » moralité , parce qu’ils n’ont pas idée de la chose. Or, )) ils ne le comprendront pas d avantage lorsqu’on leur » montrera une partie du cerveau à laquelle on appli- » quera ce mot , de même qu’en faisant palper l’œil à » l’aveugle, on ne lui fera pas comprendre le jour.

)> Enfin , si des philosophes ont nié l’existence du sens » moral, c’est qu’emportés par l’esprit de système ils ne » se souciaient pas beaucoup de l’observation. Qui mé- » prise l’observation du moral , ne tiendra pas plus de )> compte de l’observation du physique. Ceux-là ne se )> laisseront pas convaincre par la cràniologie, car il ne » leur en coûtera pas beaucoup , dédaigneux qu’ils sont » de l'expérience , de vous nier la relation du physique » et du moral, et surtout, en un point où le moral aura » échappé à leur intelligence. Le moral et le physique » sont deux élémen ts qu’il faut constater chacun de leur )) côté pour en établir la relation : l’un ne peut servir à )> prouver l’autre.

)> Il ne faut pas espérer que la phrénologie soit appelée » à vider la querelle entre les philosophes. L’esprit de » système est la cause de tout dissentiment. La zoologie » ou la classitication des animaux par leurs qualités

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)> extérieures est la plus claire et la plus observable de » toutes les sciences, et cependant elle est maintenant » déchirée par le débat de deux savants illustres. La » crâniologie a été , est encore et sera comme toutes les » autres études , en proie aux dissentiments de ses secta- » teurs; elle doit donc perdre encore à ce titre la pré- » tention de morigéner les autres branches de connais- » san ces.

» On peut même dire qu elle est en ce moment en- » gagée dans une fausse voie , puisqu’elle fait la preuve » du moral par physique, et la preuve du physique » par le moral , ce qui est un cercle vicieux. Ainsi je » crois qu’elle a tort de rejeter l’amour filial , comme » principe particulier, parce qu’elle ne lui trouve pas » d’organe dans l’état actuel de la science. Les faits mo- )> raux qui prouvent l’amour filial sont tout aussi nom- » hreux , tout aussi catégoriques que ceux qui prouvent )> l’amour paternel , et dût la crâniologie ne jamais dé- » couvrir d’organe à cette faculté, cela ne prouvera » meme pas la non- existence de l’organe , bien loin de )> démontrer la non-existence de la faculté. L’observa- » tion de la vie pratique m’oblige encore de regarder » l’instinct de véracité comme distinct de la notion du » juste et de l’injuste. L'enfant dit la vérité bien avant » déposséder l’idée de justice, et d’apercevoir le rapport » de la justice à la vérité. Si un penchant naturel ne le )> portait, dans le cas où le déguisement est pour lui sans )> intérêt, à préférer la vérité , il dirait aussi souvent le )> faux que le vrai. L’observation morale me fait aussi )> distinguer le désir de supériorité d’avec l’amour des » louanges. Celui qui aime la louange manque d’indé- » pendance; son bonheur est entre les mains d’autrui;

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)) celui qui sent le désir de primer pourrait se contenter » de sa propre estime ; il est ordinairement fier et meme )> quelquefois orgueilleux. C’est ce désir de supério- )> ri té que Reid distingue avec raison , selon moi , de )) l’amour des louanges. Je puis me tromper, mais ce

» ne sera que par des observations morales ou psycho- » logiques qu’on me fera reconnaître mon erreur. Si j’ai » méconnu un fait moral, la présence d’une circonvolu- » tion du cerveau ne m’en donnera pas l’intelligence , et » si j’ai supposé une faculté qui n’existe pas , l’absence » prétendue de l’organe me fera croire que l’organe reste » encore à découvrir : c’est seulement sur le terrain des » faits psychologiques que je puis être battu. )>

Ainsi, la prétention de la phrénologie est que la connaissance de l’homme moral résulte de la connaissance du cerveau , que le métaphysicien doit demander aux anatomistes et aux physiologistes les preuves positives de ses assertions (1), que la philosophie de l’entendement humain et la philosophie morale sont fondées sur la physiologie du système nerveux, et en dérivent leurs preuves incontestables (2) , prétention qui éclate dès le titre du principal ouvrage français de Spurzheim : Observations sur la phrénologie , ou Connaissance de F homme moral et intellectuel fondée sur les fonctions du système neiyeuoé.

Ailleurs , Spurzheim dit encore : « La phrénologie )) rectifiera les systèmes . philosophiques sur la nature )> humaine ; elle établira une philosophie ou psychologie )> positive et invariable, tandis que jusqu a présent la

(I) Obitrv. sur laphrin. intrt:> \qj, K%) Ibid., p. 300.

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» philosophie de l’homme a varié d’après les pays , les » temps et les individus qui l’ont cultivée (1). » Nous ne ferons ici qu’une courte observation : cest que la phrénologie, qui prétend à l’immobilité a varié déjà deux fois : la doctrine de Spurzlieim n’est plus celle de Gall, et celle de Spurzheim est déjà modifiée par les successeurs de ce savant, en Écosse , en Irlande, et même en France.

Le docteur Gall avait admis des organes spéciaux pour la musique , la poésie , la mécanique , la ruse , la métaphysique ; il avait refusé un organe particulier au sens de la justice et au sentiment de l’espérance ; il avait coupé en deux la faculté du langage, plaçant d’une part la mémoire des mots , et de l’autre l’intelligence grammaticale ; enfin il avait supposé que le même organe agissant de deux manières différentes., inspire à l’homme l’orgueil et à l’animal le désir de monter sur les lieux élevés. Spurzheim a fait remarquer que plusieurs facultés différentes sont nécessaires pour former le bon musicien, entre autres, la mémoire de la durée et le goût de la mélodie (2) ; que le terme de poésie comprend trop de choses pour exprimer l’action d’une faculté simple et primitive (3) ; que l’habileté mécanique dépend de plusieurs principes (4) ; que l’aptitude métaphysique se com-

pose d’un certain nombre de facultés supérieures (5); que la ruse est «n résultat fort complexe (6) ; que la notion du juste ne peut se confondre ni avec le sentiment

(1) Manuel de phrcn.y 1832, p. 60.

(2) Observ, sur la phrén., p. 208.

(3) Ibid., p. 210.

(i) Ibid. y Intr. XVII.

(5) Ibid. y p. 309,311.

(ü) Ibid. } p. 182.

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religieux , ni avec le sentiment de la bonté , et que le repentir se distingue du regret (1). Il a mis en avant que l’espérance n’est pas en proportion du désir, ni par conséquent de l’activité des autres affections, et quelle forme une disposition particulière (2). Il a pensé que l’esprit philologique n’est qu’un degré supérieur de la faculté , dont la mémoire des mots est le mode inférieur (3). Enfin il s’est prononcé fortement contre une faculté qui , seulement physique dans l’animal , deviendrait à la fois physique et morale dans l’espèce humaine , et lui inspirerait en même temps l’amour des montagnes et l’orgueil. J’en appelle à tous ceux qui sont au courant des débats phrénologiques : pour opérer toutes ces réformes, dont plusieurs sont légitimes, Spurzheim n’a pas eu recours une seule fois à la démonstration organologique ; il s’est toujours tenu sur le terrain de la pure psychologie. Ainsi , pour rejeter la distinction établie par Gall entre l’organe des langues et l’organe des mots, Spurzheim n’a pas comparé les têtes de ceux qui retiennent les mots sans pénétrer l’esprit des langues , aux têtes de ceux qui entendent la philosophie du langage sans retenir les mots ; il a seulement considéré que l’intelligence philosophique des langues peut se rapporter, soit aux facultés qu’il appelle comparaison et causalité , soit à un degré supérieur de la faculté des signes , car il a varié sur cette explication (4). Ainsi encore il distingue avec raison la conception ou la représentation idéale d’un objet absent , et

(1) Ibid., 199.

(2) Ibid., p. 206.

(3) Ibid., p. 300.

(4) Ibid., p. 300, 304.

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le jugement qui déclare que cet objet nous a déjà été connu ; et il rapporte ces deux phénomènes à deux facultés différentes (1). Or, il ne se décide ici par aucune considération organique; il ne cherche pas à prouver que ceux qui remplissent involontairement leurs ouvrages de réminiscences , et qui ainsi se représentent des objets qu'ils ont déjà connus , mais qu’ils ne reconnaissent pas, ont tel ou tel organe moins développé que ceux qui n'ont pas la meme infirmité de mémoire : il se contente de considérations purement psychologiques. Il a essayé , comme il s’en rend le témoignage à lui-même , de réduire à des forces primitives les caractères et les actions des hommes , et de démêler les facultés vraiment fondamentales (2), et dans cette tentative, il n’y a et il ne pouvait y avoir aucune démonstration organologique. Au sujet de la faculté à double face supposée par le docteur Gall , Spurzheim a dit en propres termes : « De ce )> que la même partie cérébrale se trouve développée )) dans les hommes orgueilleux et dans les animaux qui » habitent les hauteurs, il n’en résulte pas que l’organe » soit le même dans les deux espèces : il peut y avoir à )> la même place un organe différent (3). » Dans ce cas non-seulement notre auteur ne démontre pas la faculté psychologique par l’organe , mais il résiste à la preuve qui semble résulter de l’organe. Aussi le docteur Gall eut beau montrer un organe de la poésie , dont tous les phrônologistes admettent la présence dans les poètes, un organe de la métaphysique , et un organe de la ruse

(1) Ibid., p. 332.

(2) Ibid., Intr. XXII et p. 313,

(3) Ibid., p. 116.

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que les phrénologistes ne refusent pas de voir, l’un dans lespliilosoplies, l’autre dans les hommes rusés : Spurzheim n a pas tenu compte de cette démonstration ; il a donné à ces organes d’autres emplois; il a changé à priori les vues psychologiques , malgré les prétendus faits organiques que lui opposait le créateur de la science. Nous ne comprenons donc pas comment il a pu prétendre que les considérations psychologiques , quil appelle le raisonnement, ne réfutent aucun fait organique : il a montré lui-même que le fait organique n’a de valeur que s’il correspond à de légitimes considérations psychologiques (l).Nous ferons observer en outre qu’il admet des facultés dont il n’a pas encore reconnu l’organe. Ainsi après avoir constaté l’instinct qui fait choisir aux animaux leurs différents gîtes , il ajoute qu’on ne peut que difficilement déterminer le siège de cet instinct, parce que l'organisation des animaux terrestres et celle des animaux aquatiques ne peuvent être comparées (2). Il pose donc ici l’existence de la faculté autrement que par l’observation de l’organe. Il en use de même à l’égard de la disposition à l’attachement , qu’il regarde comme certaine , quoique le siège lui en paraisse difficile à déterminer (3). Quant à l’amour maternel, il va jusqu’à retourner la proposition phrénoîogique. « L’expérience, » dit-il , prouve la spécialité et l'indépendance de ce seu- » timent et la nécessité d’un organe (V). » Ici il ne conclut pas de l’organe à la faculté, mais de la faculté à l’organe , ce qui est la seule marche légitime. Nous nous

(1) Ibid., p. 315.

(2) Ibid., p. 119.

(3) Ibid., p. 150.

(1) Ibid , p. 151.

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appuierons enfin sur l’aveu suivant : « On ne peut rien )> conclure de l’inspection des diverses parties du cer- )> veau , relativement à ses fonctions (1). » Ces mots laissent évidemment à l’observation psychologique toute la prééminence que nous réclamons pour elle , et sont en contradiction formelle avec la prétention de fonder la philosophie de l’entendement humain , et la philosophie morale sur la physiologie du système nerveux , et de a renvoyer le métaphysicien à l’école des anatomistes et » des physiologistes , pour leur demander des preuves in- » contestables de ses assertions (2). »

Le docteur Gall n’avait pas tout à fait autorisé ce dédain de l’organologie envers la psychologie. Ignorant les travaux des plus modernes psychologistes , il avait regretté de trouver la psychologie dans un état si imparfait, mais il en avait senti toute l’importance, et nous en citerons pour preuve de nombreux passages sortis de sa plume. C'était à lui que Spurzheim avait emprunté cette vérité : « On ne peut deviner les fonctions des par- » tics du système nerveux d’après leur structure (3). » a Plusieurs philosophes et physiologistes , poursuit-il , » convaincus par les phénomènes physiologiques et pa- )> thoîogiques qu’il doit y avoir des organes particuliers )) pour les différentes facultés de l’âme , se sont vus en- » traînés par les erreurs de la philosophie reçue , à chcr- )> cher des organes pour 1 instinct, la passion, l’attention, j) l’entendement , la mémoire , le jugement , la raison , » l’imagination.;... Mais ce sont là des propriétés com-

(1) Ibid., p. 83.

(2) Ibid., ïiitr., VIL

(3) Ie' vol. 4°., p. XXV.

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)) mîmes à tonies les facultés de l ame et non des qua- » lilés spéciales. On cherchait donc des conditions ma- » térielles pour des choses qui ne peuvent pas avoir

» d'organes particuliers Il était impossible de faire

» aucune découverte organologique avant d’avoir dirigé )) son attention sur les qualités primitives et fondamen- » taies de l’aine (1).[»

Ce n’est donc point l’organologie qui peut déterminer les qualités primitives et fondamentales de lame, puisque , de l’aveu de Gall , la connaissance de celles-ci doit nécessairement précéder toute découverte organologique.

Quant à cette philosophie reçue qui prenait des propriétés communes à toutes les facultés pour des facultés spéciales, c’était la philosophie française, et elle ne devait pas arrêter des orgaaologistes allemands. La philosophie écossaise eût été pour eux un meilleur guide. A cette époque , au contraire , celui qui aurait voulu faire une bonne classification des minéraux aurait dû prendre pourpoint de départ la chimie française, de préférence à toutes les chimies du reste de l'Europe , et il n’aurait pas été admis à se plaindre des erreurs de la chimie reçue encore en Allemagne. Il faut saisir la lumière où elle est. D’ailleurs, la phrénologie est revenue à considérer comme des facultés spéciales quelques-unes de ces prétendues propriétés communes. Nous verrons Spurzheim attribuer à X individualité la faculté de distinguer les objets externes d’avec noos-même, et ainsi rétablir la faculté spéciale de perception. Nous verrons M. Combe dans la concentratwitè (2), essayer de relever X attention

(1) Ier vol. Inlrod., p. 25.

(2) IVom'tau Manuel traduit par M. Fossati, p. 53.

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comme faculté spéciale, et, ce qui pis est, non pas la véritable attention, ou l’attention libre ; mais une attention ; passive , comme celle de Condillac, c’est-à-dire une contradiction. Nous verrons Spurzheim encore, en distinguant le souvenir des actes du moi , qu'il’ attribue à l’organe de F éventualité , d'avec le souvenir des objets extérieurs , qu’il rapporte à d’autres organes, reproduire la distinction des philosophes entre ce qu’ils appellent la mémoire, et les conceptions ou représentations mentales, et réhabiliter ainsi la faculté spéciale et indivisible delà mémoire. Nous verrons enfin que la comparaison , la causalité et F idéalité du même auteur ne sont rien autre chose que le jugement , la raison et l’imagination de cette philosophie généralement reçue quon refusait de prendre pour guide. En établissant ce parallèle , je ne prétends pas soutenir que l’attention , le jugement , la raison et l’imagination sont des facultés simples et spéciales, mais que la phrénologie a reproduit les mêmes facultés sous d’autres noms, et est par conséquent tombée dans les erreurs qu’elle reproche à la philosophie française.

Ce que nous vouions faire admettre , en effet , ce n'est pas qu’il faille prendre pour point de départ de l’organologie telle ou telle psychologie toute faite, sans y changer un mot, c’est seulement qu’il faut établir une bonne psychologie pour arriver à une bonne organologie ; que la première ne dépend pas de la seconde , qu’elle peut et doit se faire par des procédés qui lui sont propres , c’està-dire par l’observation intime de soi-même, confirmée par l’observation des autres, et je continue de m’autoriser, à cet égard, des aveux du fondateur de l’organologie.

« Notre commerce avec un grand nombre d’hommes » distingués, et la recherche de leurs qualités prédomi-

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» nantes nous ont fourni les idées les plus lumineuses )> sur la nature des connaissances humaines (1).

» Au début de mes recherches , j’ai dit mille fois à mes » amis : Faites-moi connaître les qualités et les facultés )) fondamentales, et je vous en découvrirai les organes (2).

» J’avoue qu’il y a plusieurs organes dont je ne connais » pas encore la faculté primitive , et je continue de les » nommer d’après le degré d’activité qui me les a fait )> découvrir (3).

» Il existe des qualités ou des facultés dont je ne suis » pas en état de dire si ce sont des forces fondamentales «propres, sui generis , ou bien s’il faut les considérer « comme des modifications d’autres qualités ou facultés , •)> ou bien comme le résultat de l’action de plusieurs forces « fondamentales (4). «

Gall examinant quels sont les meilleurs moyens d’arriver à fonder la science des rapports du physique et du moral , préfère la méthode qui part de l’observation du moral , trouve les facultés, et en cherche les organes, à celle qui partirait de l’observation jjorganologique , trouverait les protubérances et en chercherait la destination (3), et il conclut ainsi sur ce sujet : « Ce n’es « qu’après avoir déterminé les qualités et facultés fon « damentales que je puis présumer d’après quelles loi » le cerveau doit être organisé et ses parties disposées. . . » Ainsi donc, nous sommes redevables de l’anatomie « du cerveau à sa physiologie (c’est-à-dire à la psycho- « ïogie) , et nullement de sa physiologie à son anatomie,

(1) Gai!, Ier vol, in-4°, p. 27.

(2) Gall, 3° vol., p. XIX.

(3) Ibid.

(4) 3° vol., p. 58.

5) 3e vol., p. 61-4.

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» comme quelques auteurs voudraient le soutenir (1). »

Aussi affirme-t-il psychologiquement que la sociabilité, le mariage et rattachement individuel ne peuvent dériver du même principe , quoiqu’il n’ait rien trouvé encore dans l’organisme qui appuie cette assertion (2). Loin d’éprouver, comme quelques-uns de ses successeurs, une ridicule horreur pour le nom de psychologie , il l’emploie très-souvent lui -même par opposition à celui d’organologie (3).

En définitive , il résulte de tout l’ensemble des écrits de Gall qu’il a parfaitement senti la différence de la psychologie et del’organaîogie , l’indépendance et l’antériorité de la première , et qu’il n’a voulu faire de réaction que contre la psychologie étroite et fausse des philosophes français du XVIIIe siècle , la seule dont il eût connaissance, comme on peut le voir notamment danssa polémique à propos du sens moral et du sentiment religieux (4).

Mais les successeurs de Gall n’ont pas son excuse; la plupart connaissent les travaux des philosophes écossais, ou savent au moins qu’ils existent , et leur prétention qu’en dehors de la phrénologie il n’y a pas de salut pour la connaissance de l’homme intellectuel et moral , n’est plus qu’un entêtement frivole peu digne de la gravité des sciences.

M. Georges Combe , Écossais , vivant à Édimbourg au centre de la philosophie écossaise , est moins excusable qu’un autre de cet engouement inconsidéré. «Plu-

(1) 3e vol., p. 71.

(2) 3e vol., p. 106-177.

(3) 4e vol., p. 108, 210 et pat sim.

(4) 4e VOl., p. 257.

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)) sieurs phénomènes moraux, dit cet auteur, qui étaient » des énigmes complètes pour les anciens métaphysi- » ciens, sont expliqués par ce principe. Le docteur Adam )> Smilh , dans son chapitre , de l'influence de la for - )) tune sur les sentiments du geiire humain relative - » ment au mérite et au démérite des actions , établit » le cas suivant : Une personne jette une grosse pierre )> par dessus la muraille dans la rue , sans avertir ceux )> qui passent et sans regarder où elle peut tomber.

)) Si elle tue quelqu’un, le châtiment sera sévère; si » elle tombe sur le pavé sans faire mal à personne, la même » punition nous révoltera, quoique nous la regardions » comme juste dans le premier cas , et cependant le délit » est le même dans les deux exemples. Le docteur Smith » n’explique pas ces différences de détermination mo« » raie; le phrénologiste , au contraire, cherche à les » faire comprendre : Si la pierre tombe sur un malheureux » passant , la bienveillance est indignée chez le spec- )) tateur ; si le blessé a une femme et une famille , la phi- » logéniture et Vaffectionnivité sont offensées, l’estime » de soi et la circonspection sont également irritées par » Vidée que nous aurions pu partager le même sort. . . . » Dans Vautre cas , lorsque la pierre tombe à terre et ne » blesse personne , les seules facultés mises en jeu sont » l’intelligence , la conscienciosité , et probablement la )> circonspection , etc. »

Le livre d’Adam Smith , intitulé théorie des sentiments moraux , est précisément destiné à donner l’explication des jugements semblables à celui qui précède. Ce philosophe fait le tableau des sentiments humains, et montre ceux avec lesquels sympathise le spectateur désintéressé , et ceux qui n obtiennent pas cette sympathie.

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Parmi les premiers, il range la bienveillance en général, l’amour paternel, l’amitié, etc. L’acte qui blesse Fune de ces affections est déclaré immoral par le spectateur désintéressé , parce que celui-ci se met à l’unisson des sentiments qui ont été offensés ; si aucune de ces affections n’est en souffrance , l’acte est regardé comme indifférent. En conséquence , sur le fait particulier de la pierre jetée par inadvertance , xldam Smith eût donné une explication à peu près semblable à celle que propose M. Combe , et il est singulier que cet auteur trouve ici un mystère inexplicable pour les anciens métaphysiciens.

M. Vimont , tout en professant aussi que « letiule )> de lorganisation et des fonctions du système nerveux, )> est la seule base de la meilleure philosophie (1) , » ne laisse pas moins échapper des aveux et des preuves de

I indépendance et de la priorité de la psychologie. « Il » est impossible , dit-il , pour les personnes versées dans » l’histoire des actes de l’esprit humain , de confondre la » faculté que je désigne sous le nom de ruse avec celles )> qu’il me reste à décrire. Les personnes étrangères à la » vraie connaissance psychologique des actes cérébraux » confondent cette faculté avec l’intelligence et la péné- » tration (1). »

C’est donc ici à la psychologie qu’on en appelle et non à la phrénologie dans sa partie purement organologique.

II est évident, en effet, que la vue de deux circonvolutions différentes ne fera jamais comprendre la différence entre la ruse et la pénétration à celui qui n’aurait pas l’intelligence et pour ainsi dire le sens des faits intimes.

(1) Traité de phrénologie , 11e VOl-, 28,

(2) 23 VOl , p. 191

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et ne pourrait pas démêler en lui-même, par la réflexion , c’est-à-dire par le procédé psychologique, une pensée d’avec une pensée , un sentiment d’avec un autre.

Le même auteur décrit fort bien l’effroi instinctif d’un animal pour les bruits inattendus, les apparitions soudaines, etc., et il cherche ensuite à quel organe il doit rapporter cet instinct. 11 hésite entre l’organe de la ruse, celui de la circonspection et un organe spécial qu’il proposerait d'appeler organe de la conservation (1). Les motifs de son hésitation sont tout à fait psychologiques : il voit fort bien que la peur subite ne ressemble ni à la ruse ni à la prudence. Si les faits organiques lui paraissaient montrer que la peur et la ruse appartiennent au même organe , il ferait bien de se défier ici de ses observations organologiques , à moins d’admettre que la même cause produit deux effets différents, ce qui détruirait le fondement des sciences d’observation ; ou bien il devrait supposer que ces deux effets appartiennent au moins à deux parties différentes du même organe , ce qui reviendrait à reconnaître deux organes voisins, tant la psychologie est la règle et la mesure de l’organologie.

M. Vimont, à l’exemple de M. Combe, établit une faculté qui concentre l’action des autres facultés (2) ; il la rapporte à un organe voisin de celui qui détermine l'animal et l’homme au choix de tel ou tel séjour. Mais M. Combe prétend que c’est le même organe qui produit les deux effets. Gall avait attribué à cette partie du cerveau un cumul d'un autre genre : c’était le sentiment de l’orgueil , et l’amour des montagnes ; et

(1) Ief vol., p. 162,26 vol., p. 100.

(2) 2« vol., p. 210.

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Spurzheim, en séparant l’organe du choix de l’habitation d’avec celui de l’orgueil , rejeta l’organe de la concentration. Que devient la prétendue certitude de l’observation du cerveau au milieu de ce conflit des organologistes? Ne se réfugie-t-on pas ici avec plaisir dans l’évidence psychologique ? Quoi qu’il en puisse être des organes, il est clair que le choix de l’habitation n’est pas l’orgueil , et que la concentration n’est pas le choix de l’habitation.

Aussi M. Vimont , pour arriver à la comparaison des races entre elles , emprunte-t-il à l’un de ses amis un portrait des nègres de nos colonies , portrait qui n’a rien de phrénologique ou d’organologique, qui est tout entier de pure psychologie, et auquel cependant il ajoute pleine confiance (1).

M. le docteur Broussais, qui est venu récemment apporter à la phrénologie l’éclat de son illustration personnelle, adresse, de son côté, aux psychologistes, des

reproches qu’ils ne méritent pas, et qu’il se charge luimême de réfuter dans d’autres parties de son ouvrage.

Après avoir rappelé les théories de Malebranche, Berkeley et David Hume , sur la manière dont nous connaissons le monde extérieur, « la phrénologie, dit-il, » est nécessaire pour mettre un terme aux divagations » des psychologistes. En effet, la conviction de l’existence » des corps , établie sur la faculté de les percevoir, est )> inhérente à noire nature ; c’est un fait primitif incon- » testable , inexpliqué, inexplicable^ mais qui explique » les mouvements , les actes de la vie soit instinctifs ,

(t) Traité de phren ,, p, 503.

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