‹ La psychologie et la phrénologie comparéesChapitre 135 sur 181 · A MOU U · texte numérisé non relu

A MOU U

met dans son esprit tellement au-dessus des hommes qu'il n’a rien à leur envier. L’envie suppose que nous avons conscience de quelque manque ou imperfection : l’orgueilleux n’a pas de lui cette opinion. Parle-t-on de vertus? il n’en est pas une qu’il ne se donne; il s’attribue aussi tous les talents. L’occasion seule lui a manqué pour déployer son génie tacticien à la guerre, et son éloquence dans les assemblées politiques; s’il fait des vers, il est émerveillé de la richesse de ses rimes et de l’originalité de ses conceptions ; s’il écrit pour le théâtre et qu’il soit sifflé, c’est du public qu’il rit; s’il joue lui-même la comédie, où trouver plus d énergie ou plus de finesse ; s’il fait de l’escrime , qui peut le lui disputer pour l’agilité et la force ? s’il monte à cheval , il ne tombe jamais par sa faute. Du reste , il n’est pas mécontent de sa figure et il sait en mettre chaque défaut sous le nom d une qualité. Sa naissance peut n être pas illustre , mais il méprise la noblesse. Ainsi donc , que lui manque-t-il ? il a beau se regarder , il est complet.

L’émulation et l’envie ne sont donc pas un résultat de l’estime de soi.

S 22. Amour du commandement.

Désirer d’être aussi intelligent , aussi brave , aussi robuste , aussi beau que les autres , n’est pas désirer qu’ils nous obéissent , qu’ils exécutent notre volonté. L’envieux lui-même, qui souffl e le plus des atteintes portées à son désir de supériorité, n’est pas toujours pour cela un homme avide de pouvoir. Malheureusement le mot de supériorité s’applique à la domination, aussi biên qu’à l’excellence in-

1>U COMMAVDEMKINT.

tellectuelle , morale et physique , et le commandement n’est souvent considéré que comme un genre d’excellence , une manière entre autres de donner satisfaction à notre émulation ou à notre désir de supériorité. Cependant l’émulation ne fait pas acception de tel ou tel avantage , elle se contente de celui qui nous échoit , ou elle les veut tous. Mais l’impérieux , et j’entends par ce ternie celui qui veut commander, gouverner les autres à sa fantaisie , celui-là dédaigne tout autre avantage sur ses semblables. Donnez-lui les plus beaux palais, les jardins les plus délicieux , entourez-le du cortège le mieux choisi et le plus nombreux , enivrez-le des enchantements de tous les beaux arts , prodiguez-lui tous les trésors , conférezlui meme le droit d’élection universelle; qu’il nomme les

généraux , mais sans jamais commander les armées ; qu'il institue les administrateurs, mais sans prendre part à 1 administration ; il vous répondra comme Napoléon à Syèyes : « Vous voulez faire de moi un cochon à l’en- » grais. )> Lorsque César disait en passant dans un village : J’aimerais mieux être ici le premier que le second à Rome , ce n’était pas le premier orateur qu’il voulait être , ni le premier poëte , ni le plus riche citoyen , ni le

plus beau des Romains , mais le plus puissant.

Il y a donc un amour de la domination , un plaisir d exercer le pouvoir moral , comme un plaisir d’exercer la force physique. Ce n’est plus ici la vaine satisfaction du corps , c’est le. contentement de l’esprit ; il n’est plus question de s agiter , de courir , de porter , de soulever , de dompter seulement pour exercer la force motrice ; mais de modifier les choses extérieures suivant ses desseins, oc i éaîiseï au dehors sa volonté. Faire défricher une

forêt

sauvage

dresser un terrain , bâtir un édifice , sou-

AMOUR

mettre îa nature inerte à nos plans est déjà une réalisation assèz douce de notre volonté ; faire obéir des animaux , guider un cheval , conduire un char dans la carrière , est une satisfaction plus vive ; commander aux hommes , faire mouvoir à son gré une cohorte , un régiment, une année , sont des plaisirs plus recherchés encore ; mais gouverner toutes les armées , administrer les provinces , distribuer îa justice , régler l’enseignement et la religion , diriger tous les ressorts d’un grand empire , faire rayonner sa volonté. du centre à toutes les parties de la circonférence , la réfléchir dans toutes les intelligences , l’exécuter avec tous les bras , être le seul décîarateur de îa loi, dire à tous les autres : Vous devez, et s’en tendre dire à soi seul : Si vous voulez; c’est le rêve qui enchante , c’est îa chimère qui emporte et tue les ambitieux.

Nous pensons donc que I\eid et Stewart ont eu raison de constituer à part le désir du commandement et de le distinguer de l’émulation ou du désir général de supériorité (1).

Les phrénologistes ne nous paraissent pas avoir saisi le caractère de l’amour du pouvoir. Gall attribue l’amour du pouvoir à l’orgueil (2^, Spurzlieim le fait résulter d’un mélange de persévérance et d’estime de soi (3).

Est-il vrai que la fermeté ou la persévérance combinée avec l’orgueil, produise l’amour du commandement? Quant à l’orgueil , il faut sans doute avoir une haute ‘ confiance en soi-même , je ne dis pas pour aimer le commandement , mais pour chercher à s’en emparer ; toutefois il n’en résulte pas que tout homme doué d'un peu de

(1) Reid, t- 6, p. li . D. St ewart, Philosopha des facultés actû>.} 1. 1, p. 63.

(3) Manuel, p. 46.

f)ü COM .MANDEMENT.

fermeté dans la bonne opinion qu'il a de lui-même , poursuive la chimère du pouvoir. Diogène ne manquait ni d'orgueil ni de persévérance , puisque les privations et les sarcasmes n'ont pu le faire sortir de la misérable condition qu'il s’était choisie ; il n’a cependant jamais voulu commander à personne.

Ou le sentiment appelé fermeté par les phrénologistes est le plaisir que nous éprouvons à faire exécuter nos volontés , ou ce n’est qu’un degré de telle ou telle autre faculté. Dans le premier cas , le sentiment de la fermeté est l’amour du commandement lui-même ; mais l’analyse qu’en donne la phrénologie est sujette à bien des reproches , comme nous avons essayé de le prouver (1) ; dans le second , ce n’est pas une faculté spéciale. Spurzheim avait senti le vice de sa théorie sur la fermeté. « Il est )) difficile , dit-il , de définir ce sentiment primitif (2). » Comment , avec une psychologie aussi vague parvenir à une organologie précise ?

Commander à ses semblables est un plaisir pour la plupart , une passion pour quelques-uns ; le degré inférieur de l’amour du commandement est l’amour de l’indépendance. JNe voyons-nous pas beaucoup d’hommes peu soucieux d’imposer à d’autres leur volonté, pourvu qu’on les laisse se gouverner à leur fantaisie? Il y a des races conquérantes qui savent garder leur conquête ; il y a des races indépendantes qui ne se plaisent sous le joug de personne , mais qui ne font pas d’efforts pour imposer leur empire à d’autres races ; qui n’ont opéré de conquêtes que sous l’impulsion de la foi religieuse et qui ne les ont * __

(1) Voy. 2e part., ch. Il, $ 2.

(2) Obs jj. 198.

AMOUR

pas conservées. Celui qui est possédé de 1 amour de Findépendance ne s élève pas toujours pour cela jusqu a l’amour du pouvoir , mais l’amour du pouvoir comprend toujours celui de l’indépendance.

Spurzheim attribue aussi l’amour de la liberté à l’estime de soi combinée avec la fermeté (1). Nous reproduirons l’objection que nous avons déjà faite : l’amour de l’indépendance est susceptible de nous faire déployer beaucoup de fermeté , c’est-à-dire de volonté , mais dans la sphère circonscrite de cet amour lui-même; et ici encore ce n est pas la fermeté qui produit l’amour de l’indépendance , c’est l’amour de l’indépendance qui produit la fermeté. Quanta l’estime de soi, pour aspirer à ne gouverner que soi-même , il n’est pas nécessaire d'avoir une très-haute opinion du seul sujet qu’on se réserve , et la passion de l’indépendance se concilie parfaitement avec une extrême modestie.

S 23. Amour de l’approbation (2).

Non-seulement nous aimons à posséder le plus d’avantages possible, mais nous aimons encore que nos semblables sachent que nous les possédons. Nous sommes flattés que l’on connaisse nos vertus, c’est le beau côté de l’amour de l’estime ; mais nous nous plaisons à ce qu’on n’ignore pas nos talents, notre beauté, notre richesse, notre naissance, avantages que nous ne nous sommes pas donnés

(2) Reid, t. 0, p, 42-45. D. Stewart, facultés actives, t. 1, p- 41-

Page 1