BESOIN DE S’ÉPANCHER
rait le faire naître. L’attachement individuel est quelquefois en raison inverse de notre intérêt. Le plus aimé est souvent celui avec lequel on partage le pain de la misère. Cette affection n’est pas le fruit de l’habitude , car nous éprouvons le besoin d’un compagnon avant de l’avoir trouvé, et nous changeons les objets de nos attachements individuels; il est donc un besoin spécial du cœur humain .
S 3. Besoin dô s’épancher.
Une affection qu’on aurait tort de confondre avec la précédente , c’est le besoin de s’épancher, de se confier, de se raconter pour ainsi dire. Thomas Reid a jeté beaucoup de lumières sur ce goût naturel de transmettre ce que nous savons. Toutes les fois que l’enfant et l’homme ne sont pas engagés par leur intérêt au mensonge , ils disent la vérité ; ils ont donc un penchant naturel à la dire , car si elle leur était indifférente , dans le récit d’un événement il y aurait autant de chances pour la véracité que pour le mensonge, et cependant la véracité l’emporte (1). C’est un penchant par lequel la nature contrebalance 1 instinct de la dissimulation ; la prédominance de l’un ou de l’autre principe est une des causes de la différence des caractères. « La franchise fait parier comme )> on pense , dit l’abbé Girard , c’est un effet naturel (2). »
Le besoin de s’épancher devance toute idée de mora-
(8) Dictionnaire des synonymes t
besoin de s’épancher. 241
Jitéet de devoir. D’ailleurs , la morale recommande aussi expressément et aussi souvent la discrétion que la franchise , et l’instinct de véracité dégénéré quelquefois en indiscrétion et se met alors en lutte avec la morale. Cicéron , dans son Traité de l’amitié , constate ce besoin naturel de raconter et cite à l’appui le mot d’Archytas de Tarente : « Si quelqu’un s’élevait seul dans les deux )) et découvrait les secrets du monde et les merveilles )) des astres sans avoir personne à qui les raconter , son » admiration serait froide et sans plaisir (1). »
Lafontaine disait :
Et ce qu’un bois m’inspire ,
Je veux à mes côtés trouver à qui le dire.
On connaît l’apologue du barbier de Midas , qui après avoir découvert des oreilles d’âne à la tête du roi , menacé de mort s’il révélait ce secret , alla creuser un trou dans la terre et y déposa sa confidence , si bien que les roseaux qui germèrent sur ce terrain fraîchement remué , partagèrent le besoin du barbier et répétèrent au vent qui les berçait :
Midas, le roi Midas, a des oreilles d’une.
En effet, quelquefois un secret nous oppresse , surtout lorsque le respect nous empêche de déclarer à quelque supérieur les vérités qu'il mérite. Un lils durement et injustement traité par son père suffoquait de ne pouvoir répondre aux mauvais raisonnements par lesquels celui-ci
(1 ) T)e amicitià , cap. XX III , in fine.