AMOUR ÉLECTIF
individus déterminés ; une troisième nous porte à 1 épanchement; toutes trois agissent sans distinction de sexe. Elles ne constituent donc pas l’amour. Le sentiment complexe et délicat de l’amitié ne fait pas non plus acception du sexe. L’amour est-il donc famitié jointe à l’appétit sexuel? S’attacher à une femme , apprécier l’élévation de son caractère , se plaire aux charmes de son esprit et de sa figure , enfin sentir près d’elle les aiguillons du désir , tout cela n’est pas encore de l’amour , ce n’est que le sentiment complexe que Jean-Jacques éprouvait pour madame de Warens et pour Thérèse , et il ne les aimait pas d’amour.
Il n’a senti cette passion que pour madame dTIoudetot. « Que pensera donc le lecteur lorsque je lui dirai dans )> toute la véracité qu’il doit maintenant me connaître, )> que du premier moment où je vis Thérèse jusqu’à ce )> jour , je n’ai jamais senti la moindre étincelle d’amour » pour elle, que je n’ai pas plus désiré de la posséder que )> madame de Warens , et qu’auprès d’elle les besoins des )> sens ont uniquement été pour moi ceux du sexe , sans v avoir vieil de propre à l'individu. Il croira qu'au tre- )> ment constitué qu’un autre homme, je fus incapable » de sentir l’amour , puisqu il n’en entrait pas dans les )) sentiments qui m’attachaient aux femmes qui m’ont été » les plus chères. Patience , ô mon cher lecteur ! le mo- » ment funeste approche où vous ne serez que trop bien )> désabusé (1). »
L’amour esta l'appétit du sexe ce que l’attachement individuel est au besoin de société ; il est spontané, aveugle, irréductible à aucun autre sentiment. Il ne liait pas
1 ) Confessions, 2e part., liv. IX, année 175(3.
AMOUR ELECTIF.
de lestime pour le caractère, de F admiration pour lintelligence ; il prête gratuitement des vertus et de l'esprit à l'objet qui en est dépourvu. Il ne résulte pas non plus toujours du sentiment de la beauté, car la laideur ellemême n'exclut pas l'amour. Deux femmes sont mortes d'amour pour Swift et le portrait du doyen de Saint- Patrice atteste que leur passion ne naissait pas du sentiment de la beauté (I). Enfin 1 amour n’est pas le produit de la réunion de tous les mérites , car nous n’aimons pas d’amour toutes les femmes que nous trouvons belles et ornées des qualités du cœur et de l’esprit. On connaît assez les vers que notre grand comique a imités de Lucrèce.
Et l’on voit les amants vanter toujours leur choix;
Jamais leur passion n’y voit rien de blâmable ;
Et dans l’objet aimé tout leur devient aimable ;
Ils comptent les défauts pour des perfections
Et savent y donner de favorables noms
La malpropre sur soi, de peu d’attraits chargée,
Est mise sous le nom de beauté négligée
L’orgueilleuse a le cœur digne d’une couronne ;
La fourbe a de l’esprit, la sotte est toute bonne,
La trop grande parleuse est d’agréable humeur,
Et la muette garde une honnête pudeur (2).
Ainsi l’amour n’est pas un pauvre qui vive d’aumône, c est un riche qui prête et donne avec prodigalité.
Le dissentiment de deux personnes éprises d’un objet différent prouve que l'amour n’a pas pour origine des qualités qui ont séduit l'une et non l'autre ; Si on les récuse toutes les deux à cause de leur prévention, et qu'on
(1; Walter-Scott, Notice sur Swift.
(2) Le Misanthrope, acte II, SC, V.
AMOUR ELECTIF.
invoque le témoignage d un tiers désintéressé, on accorde par là que l’arbitre appréciera un mérite auquel il demeurera toutefois indifférent , autrement il perdrait sa compétence ; on reconnaît donc que ce mérite n est pas la source de l’amour.
L’appétit du sexe souffre la promiscuité ; l’amour de cœur est un amour électif; il engendre une jalousie spéciale qui ne vient ni de l’estime de soi , comme le dit Spurzheim (1) , ni du désir de la supériorité, à moins qu’il ne soit question de ce qu’on appelle une conquête, c’est-àdire , d’un faux amour. Le véritable amant n’envie aucun avantage à ses rivaux , pourvu qu’ils lui laissent l’amour de celle qu’il aime. Cette jalousie remonte jusque dans le passé ; elle est comme la gardienne de la pureté de l’objet aimé, et c’est en effet le trait distinctif de cet amour que, tout en tenant compte du sexe, il s’allie avec une extrême chasteté ; il tient plus de l’âme que des sens.
» L éclat des vertus, dit J. -Jacques , en parlant de ma-
» dame d’Houdetot , ornait à mes yeux l’idole de mou » cœur ; en souiller la divine image eût été l’anéantir... » Je l’aimais trop pour vouloir la posséder (â). » Contrairement à l’appétit sexuel , l’amour électif s’allie en nous aux plus nobles sentiments ; il soutient notre modération , élève notre courage , fortifie notre justice et nous pousse jusqu’au dévouement. « Le désir de l’é- » tude , dit Alüéri , à vingt ans , et une certaine effer- » vescence d’idées créatrices , ne s’emparait de moi que » quand j’étais fortement occupé d’amour. Jamais je ne » me suis . senti plus propre à la poésie que quand je
(1) Obs ., p. 328.
(2) Confessions , 2e part. , liv. IX, année 1757.
)> pouvais porter l’hommage de mou talent à celle qui )) m’inspirait une grande passion (lj. » Goethe disait aussi que jamais il ne se sentait meilleur que dans, les jours où son cœur était pris d’un de ces amours chastes et dégagés du tumulte des sens.
S 5. Critique de l 'affeclionnùnté.
Si nous interrogeons la phrénologie sur les affections précédentes , nous trouvons d’abord qu elle n’a pas fait mention du besoin d’épanchement. Spurzheim croyait cependant , m’a-t-on dit , à l’existence de cette disposition innée , et quelques-uns de ses disciples font admise sur sa parole ; mais le vice de méthode que nous avons déjà signalé l’a empêché d’enregistrer cette faculté. Suivant M. Combe , la manifestation extérieure est un effet naturel de la pensée et du sentiment (2) ; mais autre chose est de penser et de sentir , autre chose est d 'aimer à communiquer ses sentiments et ses pensées.
Pour les trois autres affections , la sociabilité , l’attachement individuel et l’amour électif , la phrénologie ne les a pas méconnues quoiqu’elle ne les ait pas séparées l’une de l’autre avec toute la précision désirable. Gall fait remarquer que certains animaux vivent en société sans contracter d’attachement individuel, et que d’autres sont susceptibles de cet attachement sans vivre en société ; que chez certaines espèces un mâle et une femelle
(1) Mémoires d’dlfiéri, écrits par lui-mcme ■ Irad. frailÇ , t> 1, p. 166.
(2) Neuv. manuel , p. 82.
DE L’AFFECTIONNIVITÉ.
vivent ensemble pendant tente leur vie et sont pour ainsi dire mariés ; que l'appétit du sexe ne subit pas pour expliquer cette fidélité et qu'elle ne dérive pas non plus de rattachement individuel , puisqu’il y a des animaux , les lions , par exemple , qui sont susceptibles de cette dernière affection et qui ne suffissent pas à une seule femelle. Il avance qui! lui a toujours paru trèsdifficile de déduire de l’organe de V attachement le mariage et la sociabilité ; il va jusqu’à dire que cette dernière est une faculté spéciale ayant son organe à part (1), et cependant il traite de toutes ces affections diverses sous l’unique titre de X organe de ï amitié.
Spurzheim a imité l’indécision de son maître ; il ne regarde pas ces affections comme les degrés les unes des autres , et cependant il les expose sous le seul et même nom ÿ affectionnivitè comme des variétés ou modifications du même instinct (2). Mais si le besoin de société, rattachement individuel et l’amour électif peuvent être considérés comme des variétés de rattachement , pourquoi ne pas comprendre aussi sous ce titre l’amour des enfants que Gall et Spurzheim comptent cependant à part comme une faculté spéciale ?
M. Yimont a compris une partie de ces vérités; s'il a laissé confondus la sociabilité et l’attacliemeht individuel (3), il a constitué à part un principe qu’il appelle attachement à vie ou mariage. Il ne suffit cependant pas de dire que certains animaux vivent dans l’état de mariage pour faire reconnaître ici un sentiment analogue
(1) Anat., t. 3, p. 175.
(2) Ob s , j p. 151. Manuel , p. 31-32.
CKiTIOUE
à l’amour électif chez l'homme. Il eût été d’autant plus nécessaire d’insister sur ce sujet , qu’en traitant de l’appétit sexuel, les phrénologistes déclarent ne pas reconnaître deux genres d’amour.
Nous avons à signaler une confusion d’un autre genre, a Je crois, dit Spurzheim, que Y affeciionnivité dispose )> l'homme à s’attacher à tout ce qui l’entoure : à son pays » natal , aux corps inanimés , à Vendrait qu il habite , )> aux présents qu’il reçoit de ses amis, et qu’elle le rend » susceptible de prendre facilement des habitudes (1). » L’auteur ayant constitué à part un instinct qui nous lie à un certain gîte (2), commet un double emploi , en attribuant à la faculté générale d’attachement l’amour du pays natal et de l'habitation. Il a corrigé cette faute dans son dernier ouvrage (3) ; mais les successeurs de Spurzheini n’ont pas tous profité de cet exemple. M. Combe attribue encore la nostalgie à la meme faculté que celle qui nous attache aux personnes, et M. Fossaü lui en fait avec raison le reproche (V) ; M. Vinrent commet aussi la meme faute (5).
Les ouvrages de Spurzheim offrent encore sur le môme sujet une variation qui a mis dans l’embarras les héritiers de la doctrine. Dans les observations sur la phrénologie , c’est la faculté d’attachement qui engendre le goût de l’habitude ; dans le manuel , l’affectionnivitè ne produit plus cet effet ; mais l’auteur néglige de le rapporter à une autre cause. De là, parmi les disciples, les uns
(1) Obs.t p. 152.
(2) Obs p. 145-14-9.
(3) Manuel , p. 31.
(4) Noua, manuel, p, 08
DE L'AFFECTIOISNIVITÉ.
continuent de regarder le goût de l’habitude comme le résultat de î attachement générai , les autres le transportent à 1 instinct du gîte ou à Yhabitativitè. Nous avons vu que l’habitude n’appartient ni au meme principe que 1’aUachement pour les personnes, ni à la môme tcndanceque le choix d’un gîte (1). !
Enfin Spnrzheim paraît croire que la môme faculté qui nous attache aux personnes nous fait aimer les objets inanimés (â). Voilà une faculté dont la circonscription est bien large et l’application bien peu précise : elle usurpe sur toutes les autres. En effet on s’attache aux objets inanimés , soit à cause de leurs qualités physiques, de leur forme, de leur couleur, etc.; et Spurzheim a déjà placé ailleurs avec raison le goût pour les figures, le coloris ,etc. (3) ; soit parce que ces objets nous appartiennent, et alors c’est f instinct de propriété qui agit ; soit parce qu'ils nous sont depuis longtemps familiers , et c’est l’amour de l'habitude ; soit parce qu’ils nous rappellent le souvenir de quelqu’ autre affection, et c’est le résultat des affections de la mémoire dont nous traiterons plus loin, il est impossible d’aimer un objet inanimé, d’une façon qui ne rentre pas dans une affection spéciale fort distincte de la tendance à la société, à l’attachement individuel ou à l’amour. G est donc une confusion de plus que nous avons à regretter dans le chapitre de Y affectionnivilè.
(1) 4* part., ch. Ier, S î3.
(2) Obs., p. 152.
(3) Manuel, p. 57.
AFFECTIONS
S 6. Affections de famille.
Quelle vérité l’esprit de système ue peut-il pas révoquer en doute, puisque l’affection paternelle et maternelle , si anciennement et si universellement reconnue(l), a été contestée dans le siècle dernier et encore de nos jours. L'amour maternel , a-t-on dit , au xvme siècle, est le résultat de l’allaitement. La mère aime l’enfant qui la soulage d’un poids incommode, et il n’y a aucune différence entre la mère et la nourrice. Mais comment expliquait-on la tendresse des mères qui n’ont point de lait à donner, et la préférence manifeste de la nourrice pour l’enfant qui est le sien et qu elle n’a pas nourri ? Battu sur ce point, on se rejetait sur un autre : l’amour materne! est une forme de l’amour de soi ; la mère se retrouve dans ses fils; ce sont les mêmes traits, le même esprit, le meme cœur; c’est elle seule qu’elle aime en eux. Mais comment se fait-i! qu’elle les préfère à elle-même ? Si elle peut leur épargner quelque chagrin, quelque travail, quelques veilles, en prenant le double du poids pour elle, on la voit courir au-devant de ce fardeau. Elle n’hésiterait pas même un instant à leur faire le sacrifice de sa vie. Que ses enfants soient une partie d’elle-même, je le veux bien, mais au moins faut-il accorder quelle préfère cette partie à l’autre, et c’est un singulier mode de l’amour de soi.
Cette considération nous dispense d'examiner si l’a-
(1) Voy. entre autres Heid, t. 0, p. 59-6$.