AFFECTIONS DE FAMILLE
tané; la jeune fille sait qu’elle vient de sa mère, et voilà tout. Le mystère prête plus de charmes à son affection, et le mot cynique vanté par Rousseau (!) , serait plutôt fait pour effaroucher que pour toucher la jeune fille.
Nos frères et sœurs nous paraissent aussi former avec nous comme les parties d’un même ensemble. L’espèce humaine étant animée de plusieurs principes différents , les passions égoïstes viennent quelquefois troubler 1 amitié fraternelle , mais au jour d’un grand danger ou dune grande douleur, des frères se retrouvent; ils sentent bien qu'ils ne sont pas les uns pour les autres des étrangers ou des amis ordinaires.
Aussi la conscience morale nous impose-t-elle des devoirs plus rigoureux envers nos frères quenvers nos amis-, la trahison entre frères est plus odieuse; le fratricide inspire plus d’horreur encore que l'homicide ? L’habitude n’est pas la cause de l’affection fraternelle , car l'absence ravive et ranime ce sentiment comme toutes les affections naturelles. On ne peut pas le rapporter davantage à l’intérêt qui le trouble souvent au lieu de le faire naître.
Maintenant, considérerons -nous l'affection des parents, des enfants et des frères comme trois sentiments spéciaux ou comme les variétés d’une même affection? L’idée qui suscite ces trois sentiments est la même, et l’expérience montre que le bon fils est bon père et bon frère. Quiconque éprouve l’une de ces affections , éprouvera les deux autres dans les circonstances qui leur sont propres. Il faut observer toutefois que l’amour filial se
(1) Emile , liy. IV.
relâche lorsque l’amour paternel et maternel se développe et se fortifie, que celui-ci est plus vif que l'autre, et que tous les deux surpassent en intensité l’amour fraternel.
S 7. Critique de !a philogôniture.
Gall a parfaitement dépeint l'amour paternel et maternel, qu'il nomme amour de la progéniture (1). Spurzlieim s’est énoncé avec inexactitude en définissant celte affection: l'amour des enfants en général (2). Cette affection n’est pas l’amour de tous les enfants, c’est l’amour des noires. Ce n’est pas parce que nous aimons les enfants en général que nous préférons ceux qui viennent de nous, c’est parce que nous aimons ces derniers que nous étendons sur les autres un amour bien plus fugitif et plus léger. Beaucoup de personnes étaient restées insensibles aux charmes de l'enfance, jusqu’à ce qu elles se soient vu naître des enfants , et leur cœur s'est trouvé tout à coup changé par l’éveil d’une faculté jusqu’alors inconnue.
Quant à l’affection filiale , ni Gail , ni aucun de ses successeurs n’en ont traité dans leurs ouvrages, et quand on interrogeait Spurzheim sur celte question, il la résolvait par l’attachement individuel et la reconnaissance. Il portait un jugement semblable sur 1 affection fraternelle, dont il ne faisait qu’une amitié placée dans des
O) Anatomie , t. 3, p. îiO.
(2) Ois. y p. lii,
circonstances plus favorables. Les exemples d’affections filiale et fraternelle que nous avons rapportés ont répondu d’avance à cette théorie. Aucune de ces deux affections n’est du meme genre que celle qui nous lie à un étranger. Nous allons même jusqu’à reconnaître que cette dernière est quelquefois plus vive ; mais les premières sont suscitées par une idée d’un autre genre. L’amour filial et fraternel doivent donc être considérés avec l’amour paternel et maternel comme un mode de f affection du sang ou de la famille et non comme un mode de l’attachement en général, que Spurzheim a déjà surchargé d’attributions.
S 8. Critique de la faculté de bienveillance.
Après avoir confondu toutes les affections du cœur en deux affections uniques : rattachement général et l’amour des enfants , la phrénologie en a détaché un phénomène qui paraît n’être qu’un mode ou un degré inférieur des affections du cœur, et Fa rapporté à une faculté spéciale, je veux parler de la bienveillance. Nous n’avons pas besoin sans doute d’être attachés à une personne pour éprouver à son égard un mouvement de bienveillance ; mais la bonté est une disposition à s’attacher , et c’est surtout envers les personnes aimées que nous sommes bienveillants (1). La bienveillance comprend la compassion pour le malheur et la sympathie
(1) Rcid, t. C, p. 57-50.