‹ La psychologie et la phrénologie comparéesChapitre 149 sur 181 · E LA FACULTÉ DE BIENVEILLANCE · texte numérisé non relu

E LA FACULTÉ DE BIENVEILLANCE

pour le bonheur, et plus nous aimons une personne, plus nous souffrons de ses maux, plus son bien-être nous fait plaisir. Il ne nous paraît donc pas possible de séparer la bienveillance , la compassion , la sympathie d’avec les affections du cœur.

Il faut distinguer de la compassion désintéressée cette espèce de contre-coup matériel que nous cause la vue d une souffrance physique. Le spectacle d une blessure ouverte et saignante nous fait éprouver, à la place correspondante , une sensation aiguë. Au moment où linstrument du supplice tombait sur le coupable, quelques spectateurs ont été frappés de paralysie ou de luxation dans la partie correspondante au membre qui avait été frappé chez le supplicié. L’idée seule dune torture, comme des ongles qu’on enlève , des paupières qu’on déchire, d une chevelure qu’on arrache avec la peau du crâne, fait courir le frisson dans tout notre corps. Il ne faut voir ici qu’une de ces appréhensions personnelles et égoïstes comme celles qui sont causées par la vue d’un précipice ou d’un animal hideux. La pensée d’autrui disparaît, et nous ne songeons qu’à notre propre mal. Il

y a aussi une sympathie morale intéressée : c’est celle que nous éprouvons lorsque nous nous mettons en idée à la place de celui qui est malheureux ; nous ne donnons ainsi notre compassion qu’à nous-mêmes sous l’image d’autrui. Si nous n’éprouvions qu’une compassion de ce genre , nous nous détournerions du spectacle de la souffrance, et nous ne songerions pas à la soulager; mais le mal d’autrui ne nous déplaît pas seulement comme mal que nous nous supposons à nous-mêmes , il nous déplaît encore comme mai d’autrui. On réplique et l’on dit : Lorsque vous soulagez le malheureux , yous vous mettez

300 CIUTÎQUE

à sa place, et vous songez au bonheur que vous éprouveriez de recevoir des secours dans un malheur semblable, ftlous répondons que nous nous imposons quelquefois, pour une personne chérie, des sacrifices que nous nous refuserions à nous-mêmes. La mère qui donne sa vie pour son enfant ne peut pas être accusée do n aimer qu’elîe-même.

Mais , sans aller chercher de si rares sacrifices , nous pouvons trouver de plus nombreux et de plus vulgaires exemples de sympathie. Lorsque vous avez contemplé seul , et à plusieurs reprises , les beautés de la nature ou des arts , lorsque vous avez épuisé le plaisir que peut vous donner, par exemple, le voyage des Alpes, ou la visite dune galerie de peinture, ou la lecture d’un poëme, et que vous ne songez pas à renouveler pour vous seul ces jouissances , vous y trouvez encore de nouveaux charmes dans la compagnie d’une amante ou d’un ami. C’est donc de son émotion que vous jouissez; le bonheur que vous goûtez alors , c’est le sien et non le votre. Nous aimons avoir les amusements naïfs des enfants, bien que nous ne comprenions guère la joie qu'ils en éprouvent, et que nous ne puissions nous supposer de pareilles émotions; mais le spectacle de leur bonheur nous réjouit , comme nous compatissons à leurs chagrins frivoles , quoiqu’il nous soit impossible de nous supposer dans le même désespoir pour un malheur tel , par exemple, que la perte d’un papillon.

Toutes les fois donc que l’envie ou quelqu’autre passion égoïste ne vient pas nous détourner, nous jouissons du bien-être d'autrui, comme nous souffrons d'une souffrance étrangère, sans retour sur nous-mêmes. Mais il nous parait que cette sympathie rentre dans l’affection

Page 1