‹ La psychologie et la phrénologie comparéesChapitre 169 sur 181 · DU RIDICULE · texte numérisé non relu

DU RIDICULE

orages du ciel qui s’attaquent aux grands comme aux petits. Dans la parodie on lui fait dire :

On est roi : c’est égal , tu vois, il pleut sur nous.

L’auteur du Lutrin nous décrit ainsi le Paris de son Iliade :

Ce perruquier superbe est l’effroi du quartier,

Et son courage est peint sur son visage altier.

Pour que ces parodies nous fassent rire , avons-nous besoin de nous rendre ce témoignage à nous-mêmes que nous ne sommes ni un roi trivial ni un perruquier superbe ?

Pendant les derniers moments d’un cardinal , ses héritiers se partagent déjà ses dépouilles; on ouvre les coffres et les armoires, on pille l’argent, les bijoux , les parures. Un singe , favori de son éminence, entraîné par l'exemple , se saisit de la calotte rouge, et la pose sur sa tête en faisant la grimace. Ce singe, coiffé comme un cardinal, nous fait rire sans exciter le moins du monde le sentiment de notre supériorité. Les grotesques imaginations de Callot dans la Tentation cle saint Antoine , une énorme tête marchant sur deux toutes petites jambes, un nez traversant les airs sur deux ailes , tout cela provoque le rire sans que nous soyons obligés de faire sur nousmêmes un retour intéressé.

Enfin , d’autres prétendent que le rire est causé par la surprise, se fondant sur ce qu’une plaisanterie prévue ne fait plus rire , et sur ce qu’un trait plaisant contient toujours quelque chose d inattendu. Nous pensons qu’iei

SENTIMENT

encore on a pris pour la cause la circonstance, pour le mets l’assaisonnement. Puisqu'une plaisanterie peut être prévue ou imprévue, il y a donc une différence entre l’imprévu et la plaisanterie. On rit plusieurs fois de suite aux comédies de Molière, quoique Ton connaisse d’avance tous les traits plaisants de l’ouvrage. D une autre part , il y a des surprises qui ne font pas rire , et je ne parle pas de celles qui pourraient nous inquiéter, et qui chasseraient le rire par la crainte; mais immeuble nouveau placé dans notre appartement en notre absence , le retour inattendu d'un ami, et; pour prendre de plus grands exemples, les découvertes inattendues de la science : l’application de l’algèbre à la géométrie par Descartes , la démonstration de la pesanteur de l’air par Pascal , la décomposition de l’eau par Lavoisier, l’invention du condenseur par Watt , tout cela nous surprend sans nous faire rire.

Maintenant, si nous réunissons tous les exemples qui provoquent le rire, et que nous en cherchions le caractère commun , nous trouverons qu'ils contiennent tous des fautes légères contre la rectitude soit morale, soit physique , soit intellectuelle ; nous disons des fautes légères , car des fautes graves provoqueraient l’indignation ou le dégoût.

Ainsi, le mouvement des affections égoïstes, comme de la poltronnerie, de la gourmandise , du soin méticuleux de sa santé, de l’orgueil, de la vanité, de la jalousie, de l'avarice, de la ruse ou de la colère, voilà les traits plaisants dont la comédie nous amuse. Si un léger mal causé à l’un de nos semblables nous fait rire, c'est que nous nous représentons son désappointement et son dépit , comme , par exemple , celui du magistrat si singulièrement congédié par Masaniello.

L)U lilDICÜLE.

Les ligures grotesques , les caricatures , les difformités physiques, la maladresse , la gaucherie, sont des fautes contre la rectitude physique; c’est par ce second motif que nous rions presque toujours de la perte de 1 équilibre et de la chute qui s’ensuit, d’autant plus que nous supposons à celui qui tombe un peu de contusion et de mauvaise humeur, et par conséquent une faute contre 1 égalité dame.

Enfin, les ignorances grossières, les méprises, les bévues spéculatives ou pratiques qui nous font rire sont des transgressions contre la rectitude intellectuelle. Le rire est donc la punition des faibles contraventions contre le bien , le beau et le vrai ; il est le soutien du bon goût et du bon sens, et si nous n’aimons pas à être l’objet du rire, c’est qu’il nous accuse de quelque faute contre le bon sens ou le bon goût.

On a fait depuis longtemps une remarque importante qui montre bien le véritable caractère du rire : c’est que l’homme est le seul être chez lequel on observe ce phénomène. Aussi un philosophe ancien , prenant à tort dans sa définition logique une propriété pour une différence essentielle, avait-il cru pouvoir définir 1 homme : un animal qui rit. Il faut ajouter que nous ne rions que des choses humaines : jamais la nature inanimée ne nous fait rire. Quelque bizarre et inusitée que soit la forme d’une pierre, d'un arbre, dune montagne, elle ne provoque le rire que si nous y trouvons la ressemblance de quelque difformité humaine ou de quelqu objet trivial à notre usage. Les animaux eux-mêmes ne nous font rire que dans l’apologue , ou par allusion à l’humanité , comme le singe cardinal dont nous avons parlé au commencement, ou lorsqu’ils sont placés dans quelque position embarrassante, et que nous

SENTIMENT

leur supposons le dépit ou la colère que l’homme éprouverait en un pareil embarras.

Dugald-Stewart n’a considéré le sentiment du ridicule que comme l’allié naturel de la faculté morale : « Le ri- » dicule a pour objet, dit-il, les légères bizarreries de )> caractère et de manière qui ne sont pas assez graves )> pour susciter l’indignation (1). » Il ne se refuse pas toutefois à admettre que nous soyons portés à rire aussi de l’ignorance , de l’absurdité, du défaut d’usage, qui, de son aveu, n’ont rien d’immoral dans la stricte signification du mot; mais il pense que ce qui nous fait rire dans les imperfections intellectuelles et physiques, c’est surtout 1 idée que celui qui en est affligé ne s’en aperçoit pas , ou essaie de les cacher aux autres , et fait preuve ainsi de prétention , d’orgueil ou de vanité. « Au reste , )> dit-il , sans décider si le sentiment du ridicule ne s’alfa- » cbe qu’à 1 imperfection morale, ou s’il embrasse les )> deux autres genres d’imperfections , on peut dire qu’il » ajoute à nos plaisirs en nous faisant un amusement des » légères fautes d’autrui, et qu’en meme temps il nous » excite à nous corriger nous-mêmes de celles qui seraient )> trop peu importantes pour exciter la haute censure de )> la faculté morale , le ridicule étant plus redouté que la » haine. Si l’on tourne quelquefois le ridicule contre la w vertu , il n’en faut rien conclure de contraire à la fin » providentielle du sentiment du ridicule; car, pour » faire rire de la vertu , il a fallu fausser la faculté mo- » raie elle-même, c’est-à-dire détourner son attention par » l’appât de quelqu’intérêt contraire au devoir (2). »

(1) Facultés actives et morales , l. 2 de la trad. française, p. 320.

(2) Ibid.

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