SUR L’ESPRIT DE SAILLIE, ETC
L'organe que Gall attribue à l’esprit caustique , que Spurzheim consacre à la gaieté , M. Vimont le réclame pour l'esprit de discrimination , qu il charge d’apprécier Indifférence des choses (1), se mettant sur ce point en opposition avec Spurzheim et M. Combe, qui attribuent la perception des différences à la faculté de comparaison. Mais l’esprit caustique , la gaieté et le discernement sont pourtant trois attributions fort différentes. La causticité n’est pas toujours gaie , la vraie gaieté n’est pas caustique, et l’esprit de discernement peut être fort éloigné de l une et de l’autre. Comment les phrénologistes, qui prétendent ne s’appuyer que sur les faits , ont-ils chacun
de leur coté , pour le même organe , des faits si divers ?
Mais ce n’est pas tout : ce même organe qui saisit la différence des choses, suivant M. Yimont et M. Scott, dont il invoque l'autorité, est destiné suivant M. Watson à pénétrer la nature intrinsèque des choses , et suivant M. Schwartz à trouver le rapport des moyens à la fin , et devient l’esprit de combinaison ou la présence d’esprit. C'est M. Yimont qui rapporte tous ces noms , et il déclare que ces phrénologistes, quoique d’opinion diverse, sont tous les trois très - distingués. Leur mérite redouble notre embarras : si l’un d'eux l’emportait sur les autres , on pourrait au moins se ranger* à son avis ; mais sans le secours d’une autorité prédominante , comment choisir entre tant d’assertions opposées?
A défaut de l’ascendant du nom apercevons-nous au moins quelque part celui de la vérité? De bonnes facultés perceptives suffisent pour nous faire apercevoir la différence des choses , il n’est donc pas besoin ici d’une faculté
(1) Traité de phrén., t. 2, p. 388.
AFFECTIONS
spéciale, ainsi que nous lavons déjà dit (1). La nature intrinsèque des choses nous est totalement inconnue , et là où il n'y a pas de connaissance, on peut se passer de faculté de connaître. Le rapport des moyens à la fin , les combinaisons et la présence d’esprit dépendent d’une
bonne mémoire et d’une bonne induction (2) , c’est-à-
dire de ce que lesphrénologistes appellent la comparaison et la causalité, il n’y a donc pas encore ici de matériaux pour construire une faculté spéciale. Malgré le vague des
opinions de Gall et de Spurzheim, nous les préférons à
l’avis des phrénologistes distingués de M. Vimont. Les exemples et les noms que les deux docteurs allemands ont cités sont plus capables de mettre sur la voie d’un sentiment particulier et sont plus voisins des faits sur lesquels nous nous sommes appuyés, pour faire comprendre la nature de l’idée particulière qui suscite le rire.
§ 25. Affections (le la mémoire-
Y a-t-il des plaisirs qui résultent de l’exercice de la mémoire pure , comme déploiement d’une force de l’esprit , abstraction faite des objets représentés par le souvenir ? Je ne nie pas la possibilité d’un pareil plaisir , mais je n’ai encore rencontré personne qui se le soit procuré. Il me semble donc que les plaisirs de la mémoire tiennent toujours à la nature des choses représentées. Les objets dont la perception nous a été agréable
Cl) Voyez le présent ouvrage, 3° partie, ch. IV , § S. (2) Ibid., « 5.
DK I.\ MEMOIRE.
ou désagréable, nous procurent encore dans le souvenir une émotion affaiblie qui ne mérite pas moins d étre notée. Elle explique l’impression que nous causent certains objets par eux-mêmes indifférents, mais qui ont élé associés à ceux qui nous plaisent ou nous déplaisent directement. Quelquefois même cette association fait rejaillir le charme d'un objet agréable jusque sur un objet déplaisant ou retomber f odieux des choses déplaisantes jusque sur l'objet agréable.
Cette extension de l'affectivité a lieu pour les sentiments égoïstes comme pour les sentiments désintéressés. Le malade jette un regard de tendresse sur les vêtements qu’il portait en bonne santé ; le vieillard trouve une grâce particulière aux modes du temps de sa jeunesse ; le général ne voit pas sans plaisir le chevaLqu'il montait un jour de victoire. Nous recueillons avec respect les objets les plus vulgaires qui ont été touchés par la main des grands hommes , et la religion vénère les ossements des saints.
Cette association d idées, jointe à la vénération pour les temps antiques, constitue le préjugé delà noblesse. Le descendant d’un homme illustre conserve à nos yeux quelque chose de l’illustration de son père; et nous avons vu, il y a treize ans, ceux qui se croyaient le plus libres du joug des préjugés reconstruire l’idole qu’ils foulaient aux pieds , en créant pour les enfants d’un célèbre orateur , une fortune qu'ils n’auraient pas offerte aux enfants d’un homme obscur.
C est à la même association d’idées qu’il faut rapporter l’esprit de corps, et jusqu’à un certain point, l’esprit de patrie et la sympathie de certains peuples les uns
*10 • AFFECTIONS
pour les autres. Ceux qui ont avec nous une communauté de travaux , de plaisirs , de séjour , de coutumes , de lois, ou seulement d’opinions, nous paraissent les membres d’un grand corps dont nous faisons partie , et nous ressentons leur injure comme la notre. Une circonscription nouvelle de territoire suffît pour nous faire adopter comme frères les peuples qui nous sont associés ; et si le bruit se répand qu’au delà de nos frontières , et même au delà des bornes de l’Europe , ceux qui partagent nos doctrines religieuses ou politiques sont en butte à des persécutions , nos populations se soulèvent et brûlent de courir, dans le moyen-âge, à la croisade, dans les temps modernes , à la guerre d’Amérique , de Grèce et de Pologne.
Cette extension |de la sensibilité , cette affection qui
s’attache à la représentation mentale n’a pas été aperçue
des pbrénologistes , à moins qu’on ne la reconnaisse dans
la faculté que Spurzheim appelle affectionnivitè , et qui ,
dit-il , (c nous attache à tout ce qui nous entoure, à notre
» pays natal , aux objets inanimés , aux animaux , aux
» hommes , aux présents que nous recevons de nos )> amis (1). » Nous avons déjà observé que Spurzheim confond ici beaucoup d’attributions diverses. S’attacher aux personnes n’est pas une raison de s’attacher aux pays. Alfieri éprouvait le besoin de voir toujours les mêmes personnes dans des lieux toujours divers. On conçoit bien que notre attachement pour nos amis s’étende jusque sur leurs présents : ce que nous aimons dans ce présent , c’est le souvenir de nos amis ; mais , rapportera-
it) ob».t p, i&a.