XIV PRÉFACE DE LA DEUXIÈME ÉDITION
des expériences de contrôle de William Crookes avec Donglas Home, etc., etc.
La vraie solutionne serait l'établissement, en France et à l'étranger, de multiples centres d'études, laboratoires et instituts, où des chercheurs, préparés à ces travaux particulièrement délicats par une forte discipline scientifique et philosophique, et traités par le public et les autres savants sur le même pied que les physiciens, chimistesetphysiologistes,seconsacreraient à l'exploration exclusive du champ des phénomènes psychiques (entendus au sens le plus large), et se contrôleraient constamment les uns les autres.
Toutefois, si Ton pouvait considérer le rapport de l'Académie des Sciences comme constituant une sorte d'engagement tacite, l'engagement pris par l'Académie elle-même de se prêter désormais à l'examen régulier et impartial des faits de cet ordre qui lui seraient soumis à l'avenir, ne serait-ce pas là comme un premier pas vers cette consécration et cette organisation scientifique des recherches psychiques qui seule rendra possible la conquête graduelle et sûre de ces régions inconnues, entourées de ténèbres et de récifs, où la science hésite encore à s'aventurer?
Dijon, le 15 janvier 1912.
LA
Quelques-uns des chapitres de ce livre ont déjà paru sous forme d'articles épars dans un certain nombre de revues spéciales, Revue philosophique, Revue scientifique , Revue de l'hypnotisme, Annales des sciences psychiques, Nouvelle revue, etc. Ils ont tous été composés pendant une période qui va de 1893 à 1903. En les publiant à nouveau, remaniés et complétés par un certain nombre d'articles inédits, nous déférons, bien tardivement, il est vrai, au vœu du regretté Dr Dumontpallier qui nous avait souvent exprimé le désir de voir réunis en un volume nos différents travaux sur des questions de psychologie expérimentale, dont il appréciait, sans doute trop favorablement, l'intérêt philosophique et scientifique. Qu'il nous soit permis de dédier respectueusement ce livre à sa mémoire !
Cependant, nous n'avons pas voulu faire un simple recueil. Le lecteur s'apercevra, nous l'espérons, qu'une même pensée pénètre toutes les parties de notre œuvre et lui imprime une véritable unité. Nous allons essayer ici de la dégager et d'en faire saillir les traits essentiels.
Est-il possible d'étudier scientifiquement tout cet ensemble
Boihac. — Psychologie inconnue. i
de phénomènes que l'on réunit volontiers aujourd'hui sous le nom, d'ailleurs très mal approprié, de phénomènes psychiques? Il semble, à certains indices, que la plupart des savants contemporains soient moins systématiquement résolus que ceux du siècle dernier à les exclure pour toujours du domaine de la science. Mais les conditions dans lesquelles il convient d'entreprendre et de poursuivre cette étude restent encore indéterminées. Les faits se multiplient et s'accumulent, mais la question de méthode attend encore sa solution. Or tant qu'elle n'aura pas été résolue, non pas seulement en théorie, comprenons-le bien, mais dans la pratique, c'est-àdire tant que les phénomènes psychiques seront observés et expérimentés au hasard, on piétinera sur place et il sera toujours possible aux nouveaux chercheurs de mettre en doute la validité des résultats obtenus par leurs devanciers.
Les phénomènes psychiques, en effet, indépendamment de leur caractère mystérieux et de leur apparence merveilleuse, sont extraordinairement divers et compliqués. Ils constituent une sorte de labyrinthe où Ton peut entrer par mille portes différentes et où cependant l'on ne peut marcher sûrement que si on a pris la bonne voie dès l'origine.
Le premier problème à résoudre est donc celui de Y ordre à suivre dans l'étude de ces phénomènes ; et c'est pourquoi, après les avoir définis et caractérisés, nous nous sommes efforcés d'en donner une classification.
Dans cette classification, ils se trouvent rangés par ordre de complexité et de difficulté croissantes, de telle sorte que la connaissance des premiers soit tout ensemble la condition indispensable et l'efficace instrument de l'étude des suivants.
On peut y distinguer trois grands embranchements ou, pour mieux dire, trois étages.
1° Phénomènes hypnoïdes, qui n'impliquent l'hypothèse d'aucun agent encore inconnu, d'aucune cause distincte des causes déjà admises par la science, mais qui semblent pouvoir s'expliquer par les agents déjà connus, par les causes déjà admises, opérant seulement dans des conditions nou-
velles encore mal ou incomplètement définies. A ce premier groupe appartiennent les phénomènes d'hypnotisme et de suggestion, que les savants du xvnr9 siècle avaient d'abord niés, que ceux du xixe ont peu à peu fini par admettre, et qui sont maintenant considérés comme scientifiques. Ils appartiennent à ce que M. Grasset, dans un livre récent, appelle l'occultisme d'hier i.
2° Phénomènes magné toïdes, qui semblent impliquer l'hypothèse de causes encore inconnues, non cataloguées, mais de nature physique et plus ou moins analogues aux forces rayonnantes de la physique, lumière, chaleur, électricité, magnétisme, etc. A cet étage se placent tous les phénomènes du magnétisme animal et de la télépathie, du moins en tant que distincts des phénomènes d'hypnotisme et de suggestion.
3° Phénomènes spiritoïdes, qui semblent impliquer l'hypothèse d'agents encore inconnus, mais, cette ibis, de nature psychologique, plus ou moins analogues aux intelligences humaines, peut-être même situées en dehors de notre monde habituel, dans un plan de la réalité extérieur à celui où nous vivons. Sous cette rubrique se classent tous les phénomènes dits de spiritisme, dans la mesure où ils ne paraissent pas pouvoir se ramener à ceux des embranchements précédents.
A l'heure présente, la science a pris à peu près complètement possession du premier étage, et, bien qu'un assez grand nombre de questions particulières y restent encore à résoudre, cependant on peut dire que l'essentiel y est maintenant connu. C'est même sans doute la raison pour laquelle beaucoup de savants voudraient borner là les recherches, oubliant que la défiance qu'ils professent à l'égard de tous les phénomènes situés en dehors de ces limites est identique à celle dont furent autrefois rebutés tous ceux qui s'aventuraient sur le terrain où ils sont eux-mêmes installés aujourd'hui.
Ce qu'il faut toutefois leur accorder, c'est qu'avant d'en-
1. L'Occultisme hier et aujoareikm, parle Dr J. Grasset. Paris, 1907.
(reprendre letude des deux autres cycles, il est absolument nécessaire de connaître à fond le premier, car, très certainement, les phénomènes du premier cycle se retrouvent dans les deux autres, et la grande difficulté, c'est précisément de déterminer avec exactitude dans quelle mesure ceux-ci ne se ramènent pas entièrement à ceux-là. Mais d'autre part il n'est pas moins indispensable d'avoir sans cesse à Fesprit les principales espèces de faits comprises dans les deux derniers embranchements avec leur innombrable complexité, pour n'être point tenté de croire a priori qu'ils sont immédiatement réductibles à ceux du premier embranchement, ou que cette réduction peut se faire par une méthode purement abstraite, c'est-à-dire par une discussion exclusivement logique et non par un recours incessant à l'expérience.
En effet, une des principales causes pour lesquelles jusqu'ici les progrès ont été si lents et si incertains dans cet ordre de recherches, c'est que parmi les hommes qui s'en sont occupés, les uns, se cantonnant systématiquement dans l'étude des phénomènes du premier groupe, ignoraient à peu près entièrement ceux des groupes suivants ou ne les connaissaient que d'une façon vague et superficielle, en tout cas ne les avaient jamais soumis à leurs investigations personnelles, tandis que les autres, dépourvus de l'instruction et de la discipline scientifiques nécessaires pour analyser des phénomènes aussi complexes, étaient sans doute en possession d'un très grand nombre de faits appartenant aux deuxième et troisième groupes qu'ils avaient observés et expérimentés personnellement, mais étaient en même temps incapables d'y voir la part souvent prépondérante qu'il convenait d'y faire à ceux du premier. Ainsi il n'y avait pas pour ainsi dire de communication entre les savants d'une part, obstinément enfermés dans la seule considération des phénomènes hypnoïdes, elles magnétiseurs, occultistes, spirites, etc., d'autre part, très au courant d'une multitude de faits magnétoïdes et spiritoïdes fort intéressants, mais aussi très mal préparés pour les étudier méthodiquement.
Néanmoins, dans ces derniers temps, l'attention de quelques savants s'est portée sur les phénomènes de télépathie et de spiritisme, et le monde scientifique dans son ensemble commence, ce semble, à admettre qu'il puisse y avoir quelque chose de sérieux et d'intéressant dans l'étude de ces phénomènes. Le moment semble donc approcher où la science prendra possession de ce domaine jusqu'ici considéré comme interdit à ses recherches, et entreprendra de l'explorer selon ses procédés habituels.
Il nous paraît cependant que les premiers pas déijà faits sur ce terrain ne sont pas orientés dans le bon sens. On se préoccupe surtout d'étudier les phénomènes les plus extraordinaires, ceux qui, au plus haut degré, excitent la curiosité et frappent l'imagination, c'est-à-dire d'une part les phénomènes spiritoïdes sous leurs formes les plus étranges, tels qu'on les voit rapportés par William Crookes, de Rochas, Richet, etc., et d'autre part ceux des phénomènes magnétoïdes dont le mécanisme est le plus obscur et vraisemblablement le plus compliqué, à savoir les phénomènes de télépathie, que la Société des Recherches psychiques, tant en Angleterre qu'en Amérique, a collectionnés avec une si minutieuse patience. Or ces mêmes phénomènes présentent en outre ce caractère commun d'être à peu près exclusivement des phénomènes spontanés, qu'on peut bien observer sans doute quand l'occasion s'en présente, mais qu'on ne peut provoquer à volonté, qu'on ne peut modifier que très rarement et qui par suite échappent à l'expérimentation. Nous comparerions volontiers la situation des savants devant tous les phénomènes de cette sorte à celle de sauvages, d'ailleurs fort intelligents, qui se trouveraient en présence de nos appareils électro-magnétiques les plus complexes, télégraphe, téléphone, etc., et qui essaieraient de se rendre compte de leur fonctionnement par la seule observation de leurs effets, dans une ignorance complète des lois élémentaires de l'électricité et du magnétisme.
Ainsi, selon nous, il faudrait tout d'abord ajourner l'étude
systématique des phénomènes du troisième ordre jusqu'au moment où ceux du second ordre auront été eux-mêmes suffisamment explorés et où on aura réussi à en déterminer les causes véritables et les principales lois. Ce qui ne veut pas dire, remarquons le bien, qu'on doive s'abstenir d'observer et de noter avec le plus grand soin ces phénomènes toutes les fois que l'occasion s'en présentera; mais on ne considérera pas cette sorte d'enquête préliminaire comme ayant une véritable portée scientifique, et surtout on ne pensera pas qu'elle puisse jamais suffire à susciter et justifier une explication rationnelle de tout cet ordre de faits.
C'est donc surtout, pour ne pas dire exclusivement, la région des phénomènes magnétoïdes qui doit retenir tout l'effort des chercheurs.
Actuellement, les savants sont presque accoutumés à la traiter comme non-existante ; même ceux dont l'esprit est le plus ouvert, ceux qui sont le plus favorablement disposés pour l'étude des phénomènes dits psychiques, ignorent ou méconnaissent cet intermédiaire obligé entre l'hypnotisme, qui leur est plus ou moins familier, et le spiritisme, qu'ils commencent à entrevoir et à aborder.
Cela tient sans doute au préjugé créé el entretenu par les écoles de Paris et de Nancy contre le magnétisme animal, à savoir qu'il n'y a rien de plus dans les phénomènes décrits par Mesmer et ses continuateurs que dans ceux étudiés par Braid et Charcot ou par Liébeault et Bernheim. En d'autres termes, presque tous admettent comme un axiome que la découverte de l'hypnotisme faite par Braid et celle de la suggestion faite par Liébeault ont définitivement ruiné l'hypothèse du magnétisme animal.
Or, comme nous essayons de le montrer dans les principaux chapitres de ce livre, rien n'est plus faux que ce prétendu axiome. Les expériences nécessaires pour le prouver n'ont jamais été faites, et nous avons nous-même vérifié que lorsque l'on entreprend de faire ces expériences, elles prouvent justement le contraire, à savoir que le magnétisme
animal a ses effets propres et réels, dans des conditions expérimentales d'où l'hypnotisme et la suggestion ont été rigoureusement exclus.
Il est vrai que toute une branche des phénomènes magnétoïdes a été dans ces derniers temps, ainsi que nous l'avons déjà remarqué, l'objet de nombreuses recherches. Mais les phénomènes télépathiques, pris en eux-mêmes, c'est-à-dire abstraction faite du rapport qui les unit aux phénomènes généraux du magnétisme animal, échappent absolument à toute investigation scientifique, en ce sens qu'on peut bien les observer et en collectionner les relations à l'infini, mais qu'il est impossible de les expérimenter, impossible même d'imaginer comment il serait possible de les soumettre à l'expérimentation.
La besogne la plus urgente, celle qu'il faut d'abord achever sous peine de se condamner à une définitive impuissance, c'est donc la revision complète, impartiale, absolue du procès du magnétisme animal. Là, et là seulement, est la clef de tous les problèmes ultérieurs (télépathie, suggestion mentale, extériorisation de la sensibilité et de la motricité, phénomènes dits physiques du spiritisme).
Comment cette re vision doit-elle se faire?
Si nous examinons la façon dont les savants ont jusqu'ici traité la question, nous voyons qu'en général ils se sont abstenus de faire eux-mêmes des observations et des expériences peur contrôler l'hypothèse niée par eux. Ils ont toujours attendu qu'on leur apportât les faits au lieu de les chercher eux-mêmes. Ces faits, ils ne les ont presque toujours connus que d'une manière indirecte, par des témoignages, non par des constatations personnelles; parfois même, quand on leur a proposé de faire ces constatations, ils s'y sont refusés, ou, s'ils ont constaté dès l'abord un résultat négatif, ils se sont hâtés de conclure qu'il était inutile d'aller plus loin. En
tout cas, à ces faits, ils ont opposé, non d'autres faits, mais des objections purement abstraites, a priori.
Rien n'est plus contraire à la véritable méthode scientifique : dans aucune des branches de la science le progrès n'eût été possible si on lui avait appliqué pareil traitement. C'est donc par des expériences et non par des raisonnements qu'il faut désormais refaire ab integro toute l'étude du magnétisme animal.
Cette étude est soumise à des conditions toutes spéciales.
En premier lieu, elle a, pourrait-on dire, ses précautions à garder, et c'est là un point sur lequel on ne saurait trop insister. En effet, la plupart des phénomènes magnétoïdes sont, pour les appeler comme Durand (de Gros) poh/é tiques: ils illustrent d'une façon tout à fait typique ce que nous avons appelé nous-même Y intersuppléance des causes. Il importe donc dans toutes les expériences qui les concernent de prendre soigneusement toutes les mesures nécessaires pour exclure ou éliminer les causes suppléantes.
De ces causes, la principale, la plus insidieuse, la plus difficile à chasser, du moins dans les expériences faites avec des sujets humains, est la suggestion. Aussi tout le dispositif expérimental des expériences portant sur le magnétisme animal doit-il être avant tout asuggestif, ou, pour mieux dire, antisuggestif. On verra plus loin dans notre livre les règles générales à suivre pour obtenir ce résultat. A ce point de vue, rien de plus différent des expériences faites parles hypnotiseurs de l'école de Paris ou les suggestionneurs de l'école de Nancy, que les expériences telles que nous les concevons et telles que nous les avons faites nous-même pour la preuve et le développement de l'hypothèse du magnétisme animal. Ceux-ci, à leur insu ou sciemment, emploient la suggestion comme principal ou même comme unique ressort ; or non seulement nous n'employons pas volontairement la suggestion, mais notre préoccupation constante est de boucher toutes les issues par où elle pourrait se glisser.
En second lieu, la principale caractéristique de la méthode
à suivre dans tout cet ordre de recherches est, selon nous, l'emploi continuel et régulier de Fhypothèse expérimentale et du raisonnement expérimental, tels qu'ils ont été définis par Claude Bernard dans son Introduction à l'étude de la médecine expérimentale. Jusqu'ici la plupart des soi-disant expériences faites dans ce domaine aussi bien par les savants que par les magnétiseurs n'ont été en réalité que des observations, qu'ils avaient sans doute plus ou moins provoquées, mais auxquelles manquait l'élément essentiel de l'expérimentation véritable, à savoir l'organisation préalable des observations ainsi provoquées en vue de la vérification immédiate d'une hypothèse. Ce qui constitue en effet la vraie méthode expérimentale, ce qui la distingue de la méthode empirique, avec laquelle on la confond trop souvent, ce n'est pas seulement, ni même surtout, comme on est tenté de le croire, l'intervention personnelle du chercheur dans les phénomènes qu'il observe, c'est la présence dans l'esprit du chercheur d'une idée préconçue qu'il s'agit de contrôler dans des conditions suffisamment précises pour que les faits puissent en quelque sorte répondre par oui ou par non à la question qu'on leur pose. Une telle méthode fait donc à la réflexion et à la déduction une part aussi importante qu'à l'observation proprement dite, mais c'est toujours à l'observation qu'elle donne le dernier mot.
Dans l'espèce, l'hypothèse qu'il s'agit de contrôler est celle du magnétisme animal. — Mais il s'en faut que nous comprenions cette hypothèse comme l'ont fait jusqu'ici ses partisans, depuis Mesmer jusqu'à ceux de nos contemporains qui se réclament de sa tradition. Pour eux cette hypothèse est une théorie plus ou moins construite a priori, à peu près entièrement systématisée, dans laquelle ils cherchent l'explication d'un plus ou moins grand nombre de faits déjà connus. Pour nous, c'est simplement une idée directrice, très générale, très indéterminée, qui doit uniquement nous servir à imaginer des expériences nouvelles afin d'aller en quelque sorte audevant de faits encore inconnus. Nous n'essayons donc pas
de l'arrêter d'avance jusque dans les moindres détails, car c'est de l'expérience que nous attendons pour elle des déterminations progressives. Nous la laissons au début dans l'état même où l'expérience nous la suggère, c'est-à-dire sous la forme de cette simple supposition : « L'organisme humain est susceptible d'exercer à distance sur d'autres organismes, peut-être même sur des objets matériels, une influence plus ou moins analogue à celle des forces physiques rayonnantes, telles que la chaleur, la lumière et l'électricité. »
On pourrait, il est vrai, essayer de préciser logiquement cette hypothèse en utilisant la connaissance scientifique que nous possédons déjà de ces forces physiques rayonnantes et en concluant par analogie de leurs propriétés à celles du magnétisme animal. Mais si cette méthode peut avoir quelque utilité, c'est justement à la condition de n'être employée que subsidiairement, au fur et à mesure des étapes successives de la recherche expérimentale, et dans le but exclusif de suggérer des raisonnements nouveaux aboutissant à des expériences nouvelles.
En effet, l'hypothèse générale du magnétisme animal, pour jouer un rôle vraiment expérimental, doit se décomposer en une multitude d'hypothèses de plus en plus particulières, telles que chacune d'elles puisse être immédiatement soumise au contrôle d'une expérimentation appropriée. Ce sont ces hypothèses spéciales, seules intéressantes pour le savant parce que seules susceptibles d'être vérifiées, dont l'élaboration résultera presque nécessairement du concours de ces deux facteurs, d'une part les faits, qui se manifesteront de plus en plus divers et précis au cours des observations et des expériences, et dont chacun aiguillera en quelque sorte les investigations dans un sens de plus en plus déterminé, d'autre part les lois déjà connues de la physique et sans doute aussi de la physiologie, dont on pourra tirer par analogie des applications déductives, d'un caractère hypothétique, il est vrai, mais suggestives d'expériences et contrôlables par elles.
En cette matière, moins encore qu'en toute autre, le savant
ne doit jamais perdre de vue cette grande vérité qui domine toute la logique des sciences expérimentales :
« Un fait n'a de valeur scientifique qu'autant qu'il suggère une hypothèse ou qu'il la contrôle, et réciproquement une hypothèse n'a de valeur scientifique qu'autant qu'elle est suggérée par les faits et contrôlable par eux.
Est-ce à dire que de l'ensemble des faits recueillis par nous au cours de nos expériences personnelles ne résulte pas déjà une conception un peu moins vague, un peu moins conjecturale du magnétisme animal? — Non sans doute, etc'estce résulttat même qui nous encourage à solliciter l'attention des savants et du public.
Tout d'abord il convient de rappeler ici ce que nous nommerions volontiers les deux expériences cardinales du magnétisme animal, expériences qui prouvent, la première l'existence, la seconde la conductibilité de la force magnétique ou psychique.
Première expérience. — Un sujet, à qui on a bandé les yeux, est prévenu qu'il devra, sans qu'on l'interroge, annoncer tous les contacts qu'il pourra ressentir et, d'une manière générale, toutes les sensations qu'il pourra éprouver. Un opérateur, en silence, présente sa main devant une partie quelconque du corps du sujet, à 5 ou 10 centimètres de distance. Une tierce personne, en silence, percute avec une baguette le corps du sujet en toutes sortes de points, y compris le point visé par la main de l'opérateur. Au bout d'un temps assez court (trente à soixante secondes) le sujet continue à annoncer les percussions faites sur tous les points, hormis le point visé par la main. — Que si on substitue à l'opérateur un individu neutre (n'exerçant pas l'action magnétique ou psychique), celui-ci présentant sa main dans les mômes conditions, môme après cinq, dix, etc. minutes, ne produira aucun effet; en d'au-
1res termes, le sujet continuera à annoncer indifféremment toutes les percussions.
Il résulte de cette première expérience, au moins à titre de conclusion hypothétique à contrôler par des expériences ultérieures : 1° que l'organisme humain rayonne à distance, au moins par la main, une influence capable d'agir sur un autre organisme, au moins celui d'un sujet, et d'y produire une modification observable, à savoir une anesthésie; 2° que cette influence n'émane pas de tous les organismes humains, ou du moins n'émane pas de tous avec une force suffisante pour produire un effet observable.
Deuxième expérience. — Un sujet étant placé dans les mêmes conditions que précédemment, un individu neutre opère sur lui comme il a été dit dans l'expérience précédente. Quand il a été bien constaté que l'influence de cet individu est apparemment nulle, c'est-à-dire ne produit aucun effet observable, un opérateur se met en contact avec cet individu, soit en lui prenant la main, soit de toute autre façon. On constate alors qu'après trente à soixante secondes, ou un peu plus, le sujet cesse d'annoncer les percussions faites sur le point visé par la main de l'individu neutre.
11 résulte de cette seconde expérience, du moins à titre de conclusion hypothétique à contrôler par des expériences ultérieures : 1° que la force rayonnée par les individus actifs est effectivement reçue parles individus neutres et qu'elle traverse leur organisme, bien qu'elle ne s'y manifeste par aucun effet observable; 2° qu'elle est transmise au dehors par ces individus neutres et qu'elle conserve après les avoir traversés la propriété d'influer sur les sujets et d'y produire un eflet observable, à savoir une anesthésie.
Nous n'essayerons pas ici de montrer toutes les conséquences que l'on peut déduire de cette double expérience Nous nous contenterons d'indiquer les principales.
Tout d'abord notre conception du magnétisme animal se trouve non seulement confirmée, au moins jusqu'à preuve du
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contraire, mais encore éclaircie et précisée. Nous sommes en effet autorisés à penser que si cette force existe, elle n'existe pas au même degré chez tous les individus de l'espèce humaine, à tel point que chez beaucoup d'entre eux elle paraît être absente. De plus, nous sommes amenés à la concevoir comme extraordinairement diftusiblc, puisqu'elle traverse instantanément presque tous les corps sans y produire d'effet appréciable, et nous pouvons par cela même en conclure sa parfaite conductibilité, puisqu'elle est conduite des opérateurs aux sujets par l'intermédiaire des individus neutres (et peut-être aussi, comme d'autres expériences pourront le vérifier, par tous les corps quelconques dans lesquels elle se diffuse).
Nous pouvons aussi déduire de cette double expérience une sorte de classification des êtres humains au point de vue particulier du magnétisme animal. 11 est évident en effet qu'ils peuvent se répartir en trois classes : 1° les opérateurs ou actifs ou rayonnants, c'est-à-dire tous ceux qui émettent régulièrement la force psychique ; 2° les neutres ou nonrayonnants et conducteurs, qui n'émettent pas la force psychique, mais la laissent passer et peuvent la transmettre sans modification appréciable; 3° les sujets, ou passifs, non-rayonnants et non-conducteurs ou isolants, qui, n'émettant pas la force psychique, la reçoivent et en manifestent les effets, sans doute parce qu'ils l'arrêtent, l'accumulent, peut-être même la transforment en la concentrant.
Supposons tout ce qui précède résumé dans le tableau suivant :
1° Rayonnants-conducteurs : Opérateurs.
2° Non-rayonnants-conducteurs : Neutres.
3° Non-rayonnants-isolateurs : Sujets.
Le raisonnement nous montre qu'il est possible de concevoir une quatrième classe, qui serait celle des rayonnants-isolateurs. Or, comme on le verra au chapitre du Rayonnement humain, cette classe semble correspondre dans la pratique à celle des Médiums à effets physiques, en supposant, bien entendu, que ces effets soient authentiquement prouvés.
Nécessairement, toutes ces déductions soulèvent elles-mêmes un nombre infini de questions secondaires qui ne peuvent être résolues que par de longues séries d'expériences nouvelles. Par exemple :
A quoi tient la différence entre les opérateurs et les neutres ? Quel est, dans l'émission de la force magnétique, le rôle du système nerveux, celui du cerveau, eelui des nerfs, celui delà peau, celui de la circulation sanguine, de la respiration, de la nutrition, de la transpiration? etc., etc. L'émission radiante se fait-elle également par toutes les parties du corps ? A-t-elîe des sièges d'élection ? Peut-on l'augmenter ou la diminuer par la volonté ? Peut-elle être modifiée artificiellement soit par des drogues ou des actions physiques, soit à l'aide de multiplicateurs ou de condensateurs externes (influence de Feau, de Pair sec, de l'air humide, de l'électricité, du magnétisme minéral, etc.)? Varie-t-elle avec la santé et la maladie, l'âge, le sexe, etc. ? Est-elle égale chez tous ceux qui la possèdent, et s'il est vraisemblable que non, comment peut-on la mesurer? Est-il possible d'additionner et combiner les activités radiantes de deux ou plusieurs opérateurs? etc., etc.
Des problèmes analogues se posent à propos des neutres et des sujets. Comment se fait la conduction de la force ? À travers l'organisme tout entier, ou seulement à la surface ? Quel rôle y jouent les nerfs, la peau? etc., etc. De même, à quoi tient l'imperméabilité relative des sujets à l'égard de la force magnéto-psychique ? Peut-on la produire, la supprimer, la modifier artificiellement? etc., etc.
Si maintenant nous envisageons non plus seulement les phénomènes du second ordre, mais l'ensemble des phénomènes dits psychiques, et surtout ceux du troisième ordre, un problème très général va se poser à nous, à savoir celui de V unité de la force psychique.
On peut et on doit en effet se demander si ce n'est pas une seule et même force qui intervient, de façons diverses, mais connexes entre elles, à la fois dans les phénomènes d'hypno-
tisme et de suggestion, de magnétisme animal et de télépathie, et finalement de spiritisme ou médianisme ?
Comme tous les autres, ce problème ne peut être résolu que par un long et patient emploi de la méthode expérimentale. Mais cette méthode exige elle-même que nous commencions par lui donner une solution provisoire et hypothétique. La solution qui semble jusqu'ici suggérée par les faits (surtout par ceux du second et du troisième groupe) et qui est d'ailleurs la plus favorable aux investigations expérimentales futures, c'est que cette force est unique, bien que susceptible de se présenter sous des modalités diverses.
En ce cas il y aurait lieu de distinguer méthodiquement ces diverses sortes de modalités et de déterminer les conditions sous lesquelles la force psychique peut passer des unes aux autres. Travail immense, que nous recommandons aux travailleurs de l'avenir !
Tout ce qu'on peut dire aujourd'hui, c'est qu'il y a sans doute lieu de distinguer entre les principales modalités suivantes :
1° Modalités internes, où la force psychique re^te enfermée dans l'intérieur de l'organisme, et qui correspondent aux phénomènes du premier groupe (hypnotisme et suggestion) ;
2° Modalités internes-externes , où la force psychique s'extériorise pour passer d'un organisme à un autre et qui correspondent aux phénomènes du deuxième groupe (magnétisme animal et télépathie) ;
3° Modalités externes, où la force psychique s'extériorise hors de l'organisme dans des objets matériels ou crée ellemême de tels objets, et qui correspondent aux phénomènes du troisième groupe (médianisme).
Ce qu'on peut supposer aussi, c'est qu'à ces différents degrés d'extériorisation correspondent des degrés corrélatifs de condensation de la force psychii [ue ; et c'est l'hypothèse que nous avons nous-même ébaucli ée dans le chapitre du Rayonnement humain. — De Tétai de fluidité et de diffusibilité absolues, qui serait son point de départ, la force psychique
arriverait par des transformations successives à une condensation assez intense pour devenir, dans des conditions encore inconnues, non seulement visible et tangible, mais effectivement matérielle.
Quoi qu'il en soit de toutes ces hypothèses, il n'y a aucun danger, il y a même tout profit à les évoquer, pourvu qu'on ne s'en serve que comme d'instruments pour des expériences futures. Encore une fois, il n'y a pas de méthode expérimentale sans hypothèse.
Notre tâche est terminée. Voilà le champ circonscrit et défriché. Souhaitons que les laboureurs n'y manquent pas. La moisson promet d'être assez belle pour qu'il vaille la peine d'y travailler.