Novum Organum, liv. II, part. XXI et suivants
2. C'est ainsi que M. Rabier traduit le mot elucescentias dans le passage de sa Logique où il rappelle cette théorie de Bacon.
assez bien les noms dJostensifs et de clandestins, pourvu seulement qu'on en élargît le sens, ainsi que nous allons l'expliquer tout à l'heure, et il nous semble aussi que cette distinction, dans l'état actuel de nos connaissances et de nos recherches, aurait une très grande portée scientifique et philosophique, comme nous nous efforcerons de le démontrer.
On a souvent critiqué, au nom de la science, cet anthropocentrisme de l'intelligence humaine qui s'est pendant longtemps imaginée que toutes choses avaient été faites spécialement pour l'usage de l'homme et la satisfaction de ses besoins. Cependant les mêmes savants, qui se plaisaient à montrer combien était illusoire cette prétendue finalité de la nature à l'égard de notre activité pratique, ne se doutaient pas qu'ils étaient dupes d'une illusion du même genre lorsqu'ils considéraient la nature comme nécessairement préordonnée en vue de la science elle-même. Les choses existent pour être connues, et même pour être connues scientifiquement par l'homme : c'est ce qu'on pourrait appeler le postulat initial de la science humaine ; et dans ce postulat, quand on l'examine sans parti pris, on reconnaît une application du principe de finalité tout aussi naïve que celle qui sert de base aux religions primitives de l'humanité : la terre, centre du monde et l'homme, but de la création.
Il faut avouer d'ailleurs que ce postulat nous est presque inévitablement imposé par notre constitution mentale. D'une part, l'intelligence obéit sans doute, comme toutes les forces de la nature, à cette loi de conservation dont Spinoza a donné la célèbre formule : « Tout ce qui est tend à persévérer dans son être. » Mais pour elle, persévérer dans son être c'est exercer son action propre, à savoir la connaissance, et l'exercer indéfiniment. De là sa confiance dans l'intelligibilité uni-
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verselle. « Tout être, dit excellemment M. Rabier1, toute force consciente est naturellement pleine de confiance en elle-même. L'intelligence, qui s'est déjà rendu intelligibles un certain nombre de phénomènes, peut croire, doit croire naturellement que tout pourra lui être rendu intelligible, qu'elle tient le secret de tout, la ciel de tout, que le monde est fait pour elle et qu'elle pourra se l'assimiler. Elle croit alors spontanément à ce principe (de l'universelle intelligibilité), parce que naturellement elle croit en elle-même. Ainsi, comme dit Aristote, le jeune homme, avant que l'expérience de la vie ait humilié ses prétentions, est plein de vastes espérances. Ainsi l'oiseau qui vient de faire l'épreuve de ses ailes pourra s'imaginer qu'il volera jusqu'aux étoiles. »
D'autre part, l'intelligence trouve dans l'organisme un certain nombre d'instruments naturels qui lui paraissent avoir été faits d'avance et comme préparés pour la mettre en relation avec les choses et lui en donner la connaissance immédiate : nous voulons parler des sens. Ne semble-t-il pas en effet que le goût, l'odorat, l'ouïe et surtout le toucher et la vue aient été combinés par la bienveillante nature pour nous révéler l'existence et les diverses propriétés de tous les objets qui nous entourent ? Tout ce qu'on peut voir et toucher existe réellement, et ce qui n'est ni visible ni tangible n'a aucune existence réelle : voilà deux propositions qui passent certainement auprès de la plupart des hommes pour des vérités de sens commun ; et cependant ces prétendus axiomes ont tous les titres du inonde à figurer en première ligne dans cette vaste classe de préjugés naturels et universels que Bacon nomme idola tribus.
Nos sens, il est vrai, ont été produits et façonnés par les choses mêmes ; et à ce point de vue, il n'est pas très exact de considérer avec Descartes toutes les perceptions qu'ils nous procurent comme entièrement subjectives et arbitraires. Avec d'autres sens, dit-on souvent, nous percevrions les