Matière et mémoire, p. 29. Paris, F. Alcan
LES PHÉNOMÈNES CRYPTOIDES 41
désignés) « joueraient en quelque sorte le rôle d'écran ». Nous croyons, pour notre part, que ce mode de révélation est beaucoup plus fréquent dans la nature qu'on ne le pense, et qu'en particulier ce qui distingue les personnes sensibles aux actions dites magnétiques, télépathiques, etc., du commun de l'espèce humaine, c'est que leur système nerveux est relativement imperméable à ces actions qu'il arrête et accumule au passage, tandis qu'elles traversent instantanément « sans résistance et sans déperdition » les systèmes nerveux de la grande majorité des autres hommes.
Souvent aussi le révélateur opère en continuant, pour ainsi dire, et reproduisant le phénomène qu'il nous révèle. Il se lait comme une sorte d'adhérence entre l'un et l'autre ; et nous pouvons lire plus ou moins facilement toutes les variations de celui-ci dans les variations de celui-là. C'est le cas de l'aimant et de la limaille de fer, ou encore des vibrations sonores (pour lesquelles d'ailleurs la nature nous a donné le révélateur de l'ouïe) et du sable étalé sur les plaques vibrantes, etc., etc. Les appareils enregistreurs rentrent dans cette catégorie, où il conviendrait sans doute de ranger dans un groupe spécial ceux qui ne reproduisent pas seulement les variations d'un phénomène, mais qui les amplifient, les multiplient en même temps.
Ces quelques exemples suffiront peut-être pour donner une idée de la diversité des moyens par lesquels des phénomènes plus ou moins rebelles à nos procédés ordinaires de perception pourraient nous devenir manifestes. Tous doivent en somme aboutir à ce résultat de mettre les phénomènes en rapport avec notre système nerveux, lequel reste en dernière analyse le révélateur suprême ; mais s'il est, dans certaines circonstances, le plus délicat de tous, c'est aussi le plus facile à fausser ; et voilà pourquoi toutes les recherches où on ne peut lui donner le complément de révélateurs artificiels tels que les appareils de la physique ou les réactifs de la ehimie sont condamnées presque indéfiniment à l'incertitude. Nous ne sommes pas beaucoup plus avancés à leur égard au
moment où nous sommes que du temps où Laplace écrivait : « De tous les instruments que nous pouvons employer pour connaître les agents de la nature, les plus sensibles sont les nerfs, surtout lorsque leur sensibilité est exaltée par des circonstances particulières. C'est par leur moyen que Ton a découvert la faible électricité que développe le contact de deux métaux hétérogènes, ce qui n ouvert un champ vaste aux recherches des physiciens et des chimistes. Les phénomènes singuliers qui résultent de l'extrême sensibilité des nerfs dans quelques individus ont donné naissance à diverses opinions sur Y existence d'un nouvel agent que Ton a nommé magnétisme animal, sur Faction du magnétisme ordinaire, sur l'influence du soleil et de la lune dans quelques afiections nerveuses ; enfin sur les impressions que peut faire éprouver la proximité des métaux ou d'une eau courante. 11 est naturel de penser que l'action de ces causes est très faible et peut facilement être troublée par un grand nombre de causes accidentelles. Ainsi, de ce que dans certains cas elle ne s'est pas manifestée, il ne faut pas rejeter son existence. » Non, sans doute, mais aura-t-on le droit d'affirmer catégoriquement qu'elle existe, tant qu'on n'aura pas réussi à lui trouver un révélateur moins inconstant et moins obscur ?
Le second embranchement des phénomènes cryptoïdes pourrait comprendre tous les phénomènes que la nature, dans le cours ordinaires de ses opérations, ne produit que très rarement ou même jamais, et qui sont cependant enveloppés dans ses lois à l'état de possibilités certaines. Ils ne sont pas par conséquent cryptoïdes dans le même sens que les précédents, car, lorsqu'ils se réalisent, soit spontanément, soit parce que nous les avons nous-mêmes provoqués, ils tombent immédiatement sous nos sens, et nous n'avons en général aucune peine à les observer ; mais ce sont bien cependant, des phéno-
LES PHENOMENES CRYPTOIDES 43
mènes cachés et relativement inaccessibles, puisqu'ils n'apparaissent que très exceptionnellement, tant que nous n'allons pas pour ainsi dire jusqu'à eux en posant nous-mêmes les conditions nécessaires et suffisantes de leur réalisation. Aussi, la plupart du temps, pourraient-ils être qualifiés de paradoxaux, en ce sens que, ne les ayant jamais observés, la plupart des hommes sont disposés à les déclarer d'avance invraisemblables, impossibles, jusqu'au jour où la science aura trouvé le moyen de les produire et reproduire à volonté sous leurs yeux. Ils demandent en effet, non plus comme les précédents, des révélateurs, mais, si l'on nous permet cette expression, des réalisateurs spéciaux, faute desquels ils demeurent non pas seulement invisibles, mais inexistants. En revanche, aussitôt que ces réalisateurs sont donnés, soit, comme on dit par un effet du hasard, soit parce que la science, qui les a enfin découverts, peut les faire agir à son gré, on voit ces phénomènes surgir brusquement du fond des possibilités latentes de la nature, pareils à ces génies des contes de l'Orient qui apparaissent tout à coup, prêts à obéir, dès qu'a été prononcée la parole magique qui les évoque 1 .
Dans la pratique, il n'est pas toujours très facile de distinguer ces phénomènes de ceux du groupe précédent ; car la différence qui sépare le révélateur de l'excitateur ou réalisateur n'est parfois qu'une nuance. Soient, par exemple, des souvenirs extrêmement lointains (comme dans l'exemple devenu classique de la jeune malade qui récitait des textes hébreux, grecs et latins, entendus presque sans conscience plusieurs années auparavant). Ici la maladie a-t-elle simplement révélé un état déjà existant, ou a-t-elle réalisé une virtualité cachée ? D'une manière générale, si l'on admet que toute impression, toute pensée, même la plus légère et la plus fugitive, laisse une trace dans notre organisme et dans notre esprit, chacun de nous contient un monde de phéno-
i. C'est vraisemblablement à cette catégorie qu'appartient le phénomène de l'apparition de nouvelles espèces vivantes par voie de transformation d'espèces déjà existantes.
mènes cryptoïdes qu'on pourrait presque indifféremment ranger dans l'un ou dans l'autre embranchement.
11 peut d'ailleurs parfaitement arriver qu'un même phénomène appartienne simultanément à l'un et à l'autre, et c'est le cas de beaucoup de ceux que nous avons signalés. Nous avons vu comment les effets des passes ou du procédé braidique restent souvent inaperçus, si on ne leur applique pas le révélateur de la suggestion ou de la contraction musculaire volontairement provoquée chez les sujets ; mais à un autre point de vue, qui pourrait croire, tant qu'il n'en a pas fait luimême l'expérience, qu'il suffit d'exécuter ainsi certains mouvements avec les mains devant la figure de certaines personnes ou de leur faire fixer un point de mire pendant un certain temps, pour réaliser chez elles des phénomènes naturellement aussi exceptionnels et extraordinaires que le somnambulisme, la léthargie, la catalepsie et les formes les plus variées d'anesthésie, d'hypéresthésie, d'amnésie, d'hypermnésie etc. ? Par là s'explique la persistante incrédulité que ces phénomènes ont pendant si longtemps rencontrée chez les savants aussi bien que dans le vulgaire; et l'on comprend que le professeur Bernheim ait pu faire, il y a dix ans à peine, la réflexion que voici :
« Ce qui frappe toujours d'étonnement les confrères qui nous font l'honneur de venir à notre clinique, c'est la singulière facilité avec laquelle on peut hypnotiser l'immense majorité des sujets de tout âge, de tout sexe, de tout tempérament. Ils s'imaginaient que l'état hypnotique est l'apanage exclusif de quelques rares névropathes, et ils voient maintenant tomber succesivement sous l'empire de la suggestion tous ou presque tous les malades d'une salle. Comment, disent-ils, a-t-on pu passer pendant des siècles à côté de cette vérité si aisée à démontrer, sans la découvrir ? »
Notre conviction profonde, que nous nous sommes efforcé de justifier par tout ce qui précède, c'est que, plus la science poursuivra ses recherches, plus se multiplieront devant elle ces vérités, à la fois éclatantes et cachées, à côté desquelles les hommes passent depuis des siècles sans les voir.