CHAPITRE II
L'étude des conditions de la connaissance humaine et des progrès de la science nous a conduits à admettre l'existence de tout un ordre de phénomènes réels et pourtant inaccessibles à nos moyens ordinaires d'investigation.
L'étude de la méthode expérimentale et des difficultés particulières que rencontre l'application de ses axiomes habituels à tous les ordres de phénomènes un peu complexes, tels que les phénomènes biologiques, psychologiques et sociaux, va nous conduire par une voie différente à une conclusion identique.
Que le principe de causalité soit la base et le pivot de la méthode expérimentale, tous les théoriciens de cette méthode l'admettent d'un commun accord ; et sur ce point Stuart- Mill, Taine, Claude Bernard, tiennent le même langage. Ils veulent dire par là, non pas seulement avec MM. Ravaisson etLachelier, que le principe de causalité légitime et garantit l'opération à laquelle cette méthode tend comme à son terme naturel, à savoir l'induction, mais encore qu'il suscite et dirige toutes les opérations intermédiaires qui préparent cette opération finale, à savoir l'observation, l'hypothèse et l'expérimentation .
On sait en effet que la méthode expérimentale — dont Claude Bernard a fait une analyse qui, vraisemblablement, ne sera
jamais surpassée — se compose essentiellement de ces quatre opérations disposées dans cet ordre : observation d'abord ;puis hypothèse ; puis expérimentation ; enfin induction. L'ordre ici a une telle importance que si. conservant les mêmes éléments, on les dispose d'une autre façon, l'ensemble ainsi obtenu n'est plus la méthode expérimentale, mais une méthode toute différente. On peut observer, on peut faire des hypothèses, on peut expérimenter, on peut induire sans pratiquer pour cela la méthode expérimentale, si ces opérations ne se suivent pas dans cet ordre même et ne s'enchaînent pas, ne se conditionnent pas les unes les autres selon des rapports dont cet ordre est justement l'expression.
Ainsi l'observation, en méthode expérimentale, n'a qu'un but, qui est de rendre possible l'hypothèse, comme l'hypothèse n'a qu'un but, qui est de rendre possible l'expérimentation, comme l'expérimentation n'a qu'un but, qui est de rendre possible F induction.
Observer pour supposer, supposer pour expérimenter, expérimenter pour induire, telle est la succession, telle est la surbordination nécessaire des procédés de la méthode expérimentale.
Remarquons cependant que si l'on devait les ranger d'après leurs affinités de nature, on serait plutôt tenté de mettre ensemble dans un premier groupe l'observation et l'expérimentation, qui sont l'une et l'autre des procédés d'information, de constatation, relatifs aux faits particuliers, et dans un second groupe, l'hypothèse et l'induction, qui sont l'une et l'autre des procédés d'interprétation, de raisonnement, relatifs aux lois générales. Etc'est ainsi, en somme, que les rangeaient Bacon et Stuart-Mill qui n'ont jamais réussi à distinguer la méthode empirique (si l'on nous permet de l'appeler ainsi) de la vraie méthode expérimentale.
L'originalité de la méthode expérimentale vient de ce qu'elle entre-croise les procédés de constatation et les procédés d'interprétation, de façon qu'ils se provoquent et se complètent ou se contrôlent successivement les uns les autres.
On pourrait la résumer tout entière dans cette formule :
Premier moment : constatation préparatoire (observation) )
Second moment : interprétation provisoire (hypothèse) ;
Troisième moment : constatation décisive (expérimentation ;
Quatrième et dernier moment : interprétation définitive (induction).
Or, à tous ces moments, le savant invoque le principe de causalité, mais surtout au second et au troisième.
En effet l'hypothèse, qu'une première observation lui suggère et qui va lui permettre d'expérimenter est nécessairement relative à la cause ou aux causes des phénomènes observés ; car il admet a priori que les phénomènes nepeuvent pas ne pas avoir de cause, et que la cause qui les a produits hic et mine est capable de les reproduire partout et toujours.
Pareillement, les expériences qu'il institue pour vérifier cette hypothèse sont, en quelque sorte, déduites des formules qui définissent Ips caractères auxquels se reconnaît la cause véritable d'un phénomène, formules pour lesquelles nous proposerions volontiers le nom d'axiomes de la causalité.
Or la cause d'un phénomène présente un triple caractère : Fn premier lieu, par sa présence, elle suscite ce phénomène ; en second lieu, par son absence, elle le supprime ; en troisième lieu, par ses variations, elle le fait varier.
De là les trois axiomes de la causalité.
Premier axiome : Posez la cause, l'effet se produit. Posita causa ponitur effectus.
Deuxième axiome : Otez la cause, l'effet cesse de se produire. Sublqta causa tollitur effectus. *
Troisième axiome : Faites varier la cause, l'effet varie. Variata causa, variatur effectus.
De là aussi, les trois tables de Bacon : table de présence, table d'absence et table de degrés ; et les trois méthodes de Stuart-Mill : méthode de concordance, méthode de différence (dans laquelle rentre la méthode des résidus) et méthode des variations concomitantes.
Maintenant, chacun des axiomes de la causalité donne naissance à deux corollaires : l'un positif, l'autre négatif; le périmer permettant de dire que telle circonstance est certainement cause; le second, que telle circonstance n'est certainement pas cause.
Par exemple, toute circonstance, telle qu'il suffit de la poser pour que le phénomène se produise, est certainement cause : corollaire positif du premier axiome.
Toute circonstance, qui peut être présente sans que le phénomène ait lieu, n'est certainement pas cause : corollaire négatif du premier axiome.
Et encore : toute circonstance, telle qu'il suffit de la supprimer pour que le phénomène ne se produise pas, est certainement cause : corollaire positif du second axiome.
Toute circonstance qui peut être absente sans que le phénomène soit pour cela absent, n'est certainement pas cause : corollaire négatif du second axiome.
Nous laissons au lecteur le soin de formuler lui-même les deux corollaires, positif et négatif, du troisième axiome de la causalité.
Une expérience particulière ne fait pas autre chose qu'appliquer déductivement l'un ou l'autre de ces corollaires à quelque circonstance que l'on suppose être ou n'être pas la cause cherchée, de telle sorte qu'elle revêt nécessairement l'une ou l'autre des formes suivantes :
l0S'il s'agit de prouver que cette circonstance est la cause, on montre par des expériences que :
Cette circonstance est telle qu'il suffit de la poser pour que le phénomène se produise ; ou bien qu'il suffit de la supprimer pour que le phénomène ne se produise pas ; ou enfin qu'il suffit de la faire varier pour que le phénomène varie ; et l'on conclut :
Donc elle est certainement la cause de ce phénomène.
2° S'il s'agit au contraire de prouver que cette circonstance n'est pas la cause, on montre par des expériences que :
Cette circonstance peut être présente sans que le phéno-
mène soit présent, ou bien qu'elle peut être absente sans que le phénomène soit absent, ou enfin qu'elle peut varier sans que le phénomène varie ; et Ton conclut :
Donc elle n'est certainement pas la cause de ce phénomène.
Ces deux ordres de preuves sont d'ailleurs le plus souvent inséparables ; car, avant d'arriver à prouver qu'une circonstance est la cause cherchée, il faut, dans bien des cas, commencer par prouver qu'aucune des circonstances b, c, d, qui accompagnent celle-là, ne peut être la cause cherchée. Bien mieux, la preuve positive semble pouvoir, dans certains cas, se conclure directement des preuves négatives (et c'est en quoi consiste la méthode des résidus) . Supposé que les seules circonstances qui précédent immédiatement le phénomène soient b, c, d, f, s'il est prouvé que b, c, d, ne peuvent être la cause du phénomène, on a le droit d'en conclure, sans autre preuve, que cette cause est/*; sans quoi il faudrait supposer que le phénomène n'a pas de cause : ce qui est impossible.
Voilà, en quelques mots, le schéma de la méthode expéririmentale.
Eh bien ! ce schéma ne nous paraît pas absolument exact.
Ni les axiomes de la causalité, ni les corollaires qui en dérivent, ni les méthodes particulières qui s'autorisent des uns et des autres ne nous semblent à l'abri de toute objection.
Sans doute, tant qu'il ne s'agit que de phénomènes simples, élémentaires, et en quelque sorte abstraits et généraux, comme ceux qui forment l'objet de la mécanique et de la physique, ces formules schématiques cadrent en somme avec la réalité ; et l'on peut suivre, sans risquer de tomber dans de trop grossières erreurs, les règles pratiques qui s'en déduisent.
Mais il n'en est plus de même lorsqu'on s'attaque à des
Boirac. — Psychologie inconnue. -*
phénomènes plus complexes, appartenant à des ordres plus élevés, à des phénomènes plus concrets et plus spéciaux, comme les appelait Auguste Comte, en particulier aux phénomènes biologiques, phychologiques et sociaux.
Alors les axiomes de la causalité cessent d'être vrais.
Il n'est plus toujours vrai que : posez la cause, l'effet se produit.
Ou que : ôtez la cause, l'effet cesse de se produire;
Ou enfin que : faites varier la cause, l'effet varie.
Aux formules traditionnelles, on a le droit dopposer ces formules nouvelles qui les contredisent :
Posita causa, non semper ponitur effectus ;
Sublata causa, non semper tollitur eff vêtus ;
Variât a causa, non semper variatur effeetus.
Par suite aussi, les corollaires de ces axiomes cessent d'être vrais, du moins les corollaires négatifs.
« Toute circonstance qui peut être présente sans que le phénomène ait lieu, n'est pas cause de ce phénomène1. » Eh bien ! cela est faux. Il se peut parfaitement qu'elle en soit la cause.
De même : « Toute circonstance qui peut être absente sans que le phénomène soit pour cela absent, n'est pas cause de ce phénomène. » Cela est faux encore. Elle peut parfaitement en être la cause.
De même, enfin, pour le corollaire négatif du troisième axiome.
Mais alors les trois tables de Bacon, les trois méthodes de Stuart-Mill sont frappées d'incertitude et d'impuissance ; et en particulier, il n'est plus possible de conclure, sans autre preuve, qu'une circonstance est cause d'un phénomène, par cela seul qu'il aura été prouvé que toutes les autres circons-
1. Cf. Rabier. Leçons de philosophie. Psychologie, p. 367... Par exemple, faisant usage de la méthode de différence, nous disons : « N'est pas cause d'un phénomène tout antécédent qui peut être donné sans que ce phénomène soit donné : c'est pourquoi on peut exclure tels et tels antécédents. » — Le principe invoqué par l'auteur est justement le corollaire négatif du premier axiome de la causalité. .
tances concomitantes, £, c, cl, ne peuvent en être causes1.
D'où il suit que beaucoup d'erreurs, beaucoup de sophismes, en biologie, en psychologie, dans les sciences sociales, viennent sans doute de ce que Ton a prétendu appliquer à ces sciences, sans modification, sans restriction, des formules et des méthodes qui n'ont toute leur vérité et toute leur valeur que dans des sciences plus simples et plus abstraites.
A quoi tient cependant cette insuffisance des axiomes et des règles schématiques de la méthode expérimentale dans ce nouvel ordre d'études?
Elle tient, selon nous, à trois grands faits, à trois grandes circonstances que la plupart des théoriciens 2 et même des praticiens de cette méthode ne paraissent pas avoir suffisamment remarquées et dont l'importance s'accroît d'autant plus que les phénomènes qu'on étudie sont plus complexes et appartiennent à des ordres plus élevés.
Ces trois circonstances sont, si l'on nous permet de leur donner des noms qui en fassent ressortir tout à la fois les analogies et les différences : d'abord l' interdépendance des causes ; puis V interférence des causes ; enfin Pinter suppléance des causes.
Examinons-les successivement .
Toutes les fois qu'un effet est relativement simple, comme c'est le cas dans les sciences du premier ordre qu'on pourrait nommer élémentaires, telles que la mécanique et la physique, la cause qui le produit présente en général le même caractère : on peut la considérer comme consistant en un seul phénomène dont la présence suffit à amener l'apparition de l'effet ; et l'on peut dire que cet effet n'a besoin pour se produire que
1. lbid., p. 367. « Toutes les méthodes expérimentales arrivent à déterminer les causes $ax l'exclusion des antécédents qui ne sont pas causes. »