‹ La psychologie inconnueChapitre 23 sur 91 · Nous en exceptons Stuart-Mill · texte numérisé non relu

Nous en exceptons Stuart-Mill

à! une cause. Mais il n'en est plus de même dans les sciences d'un ordre plus élevé qui, comme la biologie, la psychologie, n'ont en somme pour objet que des résultantes. Ici l'effet peut bien être simple en apparence : il est en réalité très complexe, et la cause qui le produit consiste non en un seul phénomène, mais en un nombre plus ou moins considérable de phénomènes, lesquels sont tous nécessaires, mais dont aucun, pris à part, n'est suffisant pour le produire. En d'autres termes, cet effet a plusieurs causes dont le concours est indispensable à son existence et qui sont, par cela même, dépendantes les unes des autres ou, d'un seul mot, interdépendantes.

Maintenant, parmi ces causes, il s'en trouve presque toujours une qui attire davantage l'attention de l'observateur, parce que c'est celle-là qui détermine l'apparition de l'effet, les autres ne faisant, en quelque sorte, que la préparer. On distinguera donc volontiers cette cause principale et dominante des causes accessoires, simplement prédisposantes ou adjuvantes; bien plus, c'est à elle seule qu'on donnera le nom de cause, tandis qu'on n'appellera toutes les autres que des conditions ou même, d'un nom plus vague, des circonstances. Qui hésiterait, par exemple, à dire que les causes des fermentations, des putréfactions, des maladies infectieuses, etc., ce sont les germes microbiens, dont Pasteur a si bien établi l'intervention dans tous les phénomènes de ce genre? Et cependant ces germes ne sont causes qu'avec le concours d'un grand nombre d'autres causes, telles que la température, l'humidité, la composition chimique des milieux où ils agissent, etc., etc.

D'autre part, l'interdépendance ou la solidarité des causes multiples, dont la combinaison est nécessaire et suffisante pour la production d'un certain effet, peut elle-même être plus ou moins étroite.

Il peut à cet égard se présenter deux cas :

Tantôt toutes les causes sont également nécessaires à la production de l'effet, de sorte que si l'une d'elles, quelque minime, quelque insignifiante qu'elle paraisse, vient à man-

quer, l'effet manque totalement, absolument ; toutes les autres causes présentes ne paraissent plus être causes à aucun degré.

Tantôt toutes les causes sont nécessaires, mais non toutes également, et l'effet se produit encore, mais plus ou moins incomplet, lorsque la cause principale agit sans le concours d'un plus ou moins grand nombre de causes accessoires.

La conséquence de l'interdépendance des causes, c'est que le premier axiome de la causalité : Posita causa ponitur effectus, et le corollaire négatif qui en dérive, « toute circonstance, qui peut être présente sans que le phénomène se produise, n'est pas cause de ce phénomène » deviennent l'un et l'autre tout à fait sujets à caution.

Soit, en effet, une cause parfaitement capable de produire un phénomène ou même tendant à le produire, mais sous certaines conditions de milieu (c'est-à-dire avec le concours d'autres causes prédisposantes ou adjuvantes), il pourra arriver très souvent (surtout si ces conditions sont très nombreuses, ou très particulières, ou peu fréquemment réalisées dans la nature) que cette cause soit présente et agissante et que cependant le phénomène ne se produise pas, même au plus faible degré. D'où Ton croira pouvoir conclure que cette prétendue cause du phénomène n'en est cause à aucun titre, qu'elle ne peut jamais en être cause ; et cependant cette conclusion sera fausse.

Rien n'est plus commun que ce sophisme en biologie, en psychologie et dans les sciences sociales.

L'interférence des causes aboutit au même résultat.

Elle consiste en ce qu'une cause, fût elle complète et suffisante par elle-même, est toujours susceptible d'être paralysée, annulée, interférée par une ou plusieurs causes antagonistes:

Il s'ensuit que la plupart des causes, dans tous les ordres

de phénomènes un peu complexes, ont besoin, non seulement d'être aidés par des causes concourantes, mais encore de n'être pas contrariées par des causes intercurrentes.

Mais cette condition négative est beaucoup moins facile à déterminer que la condition positive. En effet, il est possible de déterminer une fois pour toutes quelles sont les circonstances dont le concours est nécessaire et suffisant pour qu'une certaine cause produise son effet, car ces circonstances sont limitées en nombre et définies en espèce ; mais il faudrait avoir essayé successivement toutes les combinaisons possibles des causes, connues et inconnues, existant dans la nature, pour pouvoir dire avec certitude si telle cause, qui jusqu'ici a produit immanquablement son effet dans toutes les combinaisons où elle est entrée, ne sera pas tout à coup empêchée de le produire le jour où une certaine combinaison, encore inédite, se réalisera.

C'est pourquoi le premier axiome de la causalité est de nouveau convaincu d'erreur. Posez la cause, posez la même éternellement : si vous posez en même temps une cause interférente, éternellement l'effet ne se produira pas. En revanche, supprimez la cause interférente, l'effet se produira, et peutêtre est-ce à elle, à sa suppression, que vous serez tenté d'attribuer l'effet, comme les physiciens de l'antiquité et du moyen âge attribuaient l'ascension des liquides dans le corps de pompe non à la pression de l'air extérieur, mais au vide, c'est-à-dire à la suppression de l'air intérieur.

Stuart-Mill a signalé, dans son Système de logique, l'interférence des causes, et il a même très bien montré que c'était là un fait absolument général.

« Toutes les lois de causation, dit il, sont suceptibles d'être contrariées, et en apparence annulées en entrant en conflit avec d'autres lois dont le résultat séparé est opposé au leur ou plus ou moins incompatible avec lui. Aussi bien des cas dans lesquels une loi est en réalité exactement observée semblent au premier abord être des cas où elle n'opère en aucune façon. Par exemple, une force en mécanique n'est ni

plus ni moins qu'une cause de mouvement, et cependant la somme des effets de deux causes de mouvement peut être l'immobilité... Ce fait est correctement désigné par l'expression tendance. Toutes les lois de causation étant susceptibles d'être contrariées, demandent à être formulées en termes qui affirment des tendances seulement et non des résultats actuels. » Ce passage est d'autant plus remarquable qu'il parait contredire l'idée que Stuart-Mill se fait de la causalité, lorsqu'il définit la cause par l'antécédent invariable et inconditionnel ; car, en vertu de l'interférence des causes, il peut parfaitement arriver qu'une cause ne précède que très rarement et, en quelque sorte, exceptionnellement son effet, si elle est de nature à être contrariée ou interférée par un grand nombre d'autres causes ; et cependant elle n'est pas moins cause pour cela. La cause est donc, non ce qui précède invariablement ou même inconditionnellement un phénomène, mais ce qui tend invariablement et inconditionnellement à s'en faire suivre, quand bien même cette tendance serait contrariée quatrevingt-dix-neuf fois sur cent dans tout l'ensemble de notre expérience.

L'interdépendance et l'interférence des causes affectent le premier axiome de la causalité et sans doute aussi le troisième (nous n'insistons pas sur ce point qui nous paraît assez clair). Le second est à son tour mis en question par l'intersuppléance des causes.

Nous appelons ainsi ce que Stuart-Mill appelait la Pluralité des causes dans un passage qu'on nous permettra de citer :

« 11 n'est pas vrai, dit-il, que le même phénomène est toujours produit par la même cause, l'effet peut venir quelquefois de A, quelquefois de B. Il y a souvent plusieurs façons indépendantes dont le même phénomène peut avoir pris naissance. Beaucoup de causes peuvent produire le mouvement mécanique, beaucoup de causes peuvent produire certaines

espèces (le sensation : beaucoup de causes peuvent produire la mort. Un effet donné peut être réellement produit par une certaine cause et cependant être parfaitement capable de se produire sans elle. »

Si donc nous supposons un effet de cette sorte, il sera vrai de dire qu'il existe pour ce seul effet plusieurs causes distinctes, indépendantes, susceptibles de se remplacer, de se suppléer Tune l'autre. Mais le savant qui, par hypothèse, ne connaîtrait que Tune de ces causes et ne soupçonnerait pas ou n'admettrait pas la possibilité de l'intersuppléance, sera évidemment tout à fait déconcerté le jour où il constatera que l'effet se produit en l'absence de sa cause; et alors, ou bien il n'en voudra pas croire ses sens et niera que l'effet se produise réellement ; ou il supposera quand même que la cause à laquelle il l'a attribué jusque-là est présente, quoiqu'il ne parvienne par aucun moyen à l'apercevoir; ou enfin il croira s'être trompé en l'attribuant à cette cause, et il le considérera désormais comme un phénomène inexplicable, incompréhensible, dont la cause échappe à toutes les investigations de la science.

Une autre sorte d'erreurs ou de sophismes produite par l'ignorance ou par l'oubli de l'intersuppléance des causes consiste dans cet emploi abusif de la méthode des résidus que nous avons déjà signalé. Par exemple, l'auteur d'une étude sur la cause de la croyance prétendra démontrer la thèse cartésienne de la croyance volontaire, en faisant voir que la croyance ne peut avoir pour cause l'intelligence, puisqu'il y a des croyances qui ne sont nullement fondées en raison, et qu'elle ne peut pas davantage avoir pour cause la sensibilité, puisqu'il y a d'autre part des croyances auxquelles les sentiments sont tout à fait étrangers ; d'où il conclura qu'il faut bien qu'elle ait pour cause la troisième faculté restante, c'est-à-dire la volonté.

Par un raisonnement analogue, un père jésuite a prétendu démontrer que tous les phénomènes de l'hypnotisme avaient certainement pour cause une influence surnaturelle et diabo-

lique ; car, dit-il, ces phénomènes ne peuvent s'expliquer ni par une influence physique de l'hypnotiseur, puisqu'on peut s'hypnotiser soi-même en regardant un point brillant, ni par le tempérament et l'imagination propre de l'hypnotisé, puisqu'on peut être à son insu hyppnotisé par autrui, et comme il n'y a pas d'autres causes naturelles de l'hypnotisme, il ne reste plus de recours que dans une cause surnaturelle, laquelle, n'étant pas divine ou angélique, ne peut être que diabolique, en raison de la nature morbide et malfaisante de l'effet.

Ou nous nous trompons fort, ou la croyance, l'hypnose, et bien d'autres phénomènes encore, sont ce qu'un savant contemporain, Durand (de Gros), appelle des phénomènes polyétiques, c'est-à-dire susceptibles d'être produits par des causes intersuppléantes, et delà vient l'insuffisance des théories qui s'obstinent toutes à vouloir les expliquer par une cause unique, comme par exemple à expliquer la croyance par la seule intelligence, ou la seule sensibilité, ou la seule volonté ; à expliquer l'hypnose par la seule action du magnétiseur (comme le faisait Mesmer) ou la seule suggestion (comme le fait l'école de Nancy), ou la seule hystérie (comme l'école de Paris), etc., etc.

Mais nous irons encore plus loin en faisant remarquer qu'il existe dans la nature des causes très générales, dont c'est en quelque sorte la fonction que de suppléer plus ou moins complètement toutes les autres. Telle est, par exemple, dans le domaine inorganique, l'inertie en vertu de laquelle un corps, une fois mis en mouvement par une cause, continue à se mouvoir de lui-même en l'absence de cette cause ; telles sont surtout, dans le domaine biologique, psychologique et social, ? habitude, la mémoire et l'imitation, qui tendent à se substituer de plus en plus à toutes les autres causes, au point d'être regardées par quelques-uns comme les causes uniques et suffisantes de tous les phénomènes biologiques, psychologiques et sociaux.

Il en résulte une difficulté particulière dans l'application de la méthode de différence.

Beaucoup d'expériences commandées par cette méthode consistent à poser d'abord un certain agent, puis à le supprimer, toutes les autres circonstances restant les mêmes. Si un certain phénomène se trouve posé et supprimé tour à tour avec cet agent, on a le droit de conclure qu'il en est l'effet. Mais on n'a nullement le droit de conclure, comme on est presque toujours tenté de le faire, qu'il n'en est pas l'effet parce que. même après la disparition ou en l'absence de cet agent, ce phénomène subsiste. Ne peut-il subsister par la vertu de l'inertie, de l'habitude, ou de quelque autre cause suppléante ? Suhlata causa non semper tollitur effectus.

On a cependant contesté le fait de la pluralité ou de l'intersuppléance des causes.

Ainsi M. Rabier, dans ses Leçons de Philosophie (Psychologie, p. 355), admet que le principe des lois, supposé selon lui par toutes les méthodes de recherche expérimentale1, se présente sous deux formes :

Premièrement les mêmes causes produisent les mêmes effets ; secondement, les mêmes effets sont produits par les mêmes causes, ou, suivant la formule de Newton, e/fectuum naturalium ejusdem generis eœdem sunt causse.

Or, cette seconde forme du principe des lois contredit expressément l' intersuppléance des causes.

M. Rabier reconnaît, il est vrai, d'une part, que cette seconde proposition n'est pas aussi évidente que la première, d'autre part, qu'il peut sembler au premier abord que l'expérience la dément, et même qu'une des plus grandes difficultés de la méthode expérimentale dans la recherche des causes résulte2 de la multiplicité des causes possibles d'un même effet.

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