‹ La psychologie inconnueChapitre 24 sur 91 · Cf. lbid., p · texte numérisé non relu

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2. L'auteur ajoute ici : « comme on le verra » ; mais si ion se reporte à

Néanmoins, il croit pouvoir, crime part, la démontrer rationnellement, d'autre part, faire voir que l'expérience ne la clément qu'en apparence.

La démonstration consiste à déduire la seconde forme du principe des lois de la première en faisant intervenir le principe de raison. La voici telle que M. Rabier la donne luimême :

« Les mêmes causes produisent les mêmes effets : pour quelle raison ? Parce que c'est la nature de la cause qui détermine la nature de l'effet. Nulle cause ne pouvant donner que ce qu'elle a, il s'ensuit que de telle cause déterminée résulte invariablement tel effet. Mais si c'est la nature de la cause qui détermine la nature de l'effet, il suit identiquement que la nature de l'effet est déterminée par la nature de la cause. Et par conséquent, comme une même nature dans la cause entraîne une même nature dans l'effet (première branche du principe des lois), une même nature dans l'effet suppose une même nature dans la cause (seconde branche de principe des lois) . Il est donc également vrai que les mêmes causes produisent les mêmes effets et que les mêmes effets sont produits par les mêmes causes. »

Toute cette argumentation, qui invoque la définition bien connue de Montesquieu : « Les lois sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses » , repose en définitive sur le concept éminemment abstrait et métaphysique de nature. Mais ce concept, M. Rabier lui-même en a reconnu par avance l'inanité, du moins dans l'ordre des phénomènes, lorsque, reproduisant la critique faite par Hume de Tidée de cause, critique qu'il déclare « décisive et définitivement acquise à la science », il a écrit :

« Tout effet doit différer par nature de sa cause, sans quoi, n'y ayant rien de nouveau dans l'effet, il n'y aurait pas d'effet. Il y a un effet dans la mesure où, la cause étant donnée,

sa Logique, publiée plus tard, on y cherche en vain une allusion à cette multiplicité des causes possibles d'un même effet et à la difficulté de méthode qui en résulte.

il se produit quelque chose qui se distingue de cette cause même. Ainsi qui dit effet, dit différence. L'identité de la cause et de l'effet est donc impossible. D'où il suit que l'idée de la cause n'enferme pas l'idée de l'effet, et que nous ne pouvons l'en déduire analytiquement. »

Mais alors que veut-il dire en disant que : « nulle cause ne peut donner que ce qu'elle a? » Cette phrase peutelle avoir encore un sens si : « tout effet étant un événement distinct de sa cause ne peut être aperçu dans sa cause même, comme le prouvent et l'impossibilité de prévoir l'effet a priori et la possibilité de nier l'effet sans contradiction ? »

La démonstration proposée n'est donc qu'une pétition de principe. La nature de la cause lui étant inconnue en soi, M. Rabier suppose a priori qu'elle est ce qu'il faut pour que l'effet se produise, c'est-à-dire qu'il introduit par avance l'idée de l'effet dans l'idée de la cause, et il n'a pas de peine ensuite à les faire sortir l'une de l'autre.

Mais même en restant avec lui sur le terrain des abstractions métaphysiques, qu'est-ce qui empêche de concevoir un effet dont la nature soit telle qu'il puisse se déduire indifféremment de deux ou plusieurs natures causales différentes? En arithmétique, le même nombre peut être obtenu de plusieurs façons différentes : par exemple 5 — f- 5, 6 -J- 4, 7 — |— 3 = 10, ou encore 15 — 5,2x5 = 10. En mécanique, une infinité de composantes différentes peuvent donner des résultantes iJentiques, etc., etc.

Il n'est donc nullement nécessaire a priori que les mêmes effets soient produits par les mêmes causes. L'identité de ces causes peut être purement formelle et non matérielle, être une identité de rapport et non une identité de nature, en ce sens que ces causes, quelque différentes qu'elles soient, concordent cependant par ce caractère commun de tendre et d'aboutir toutes à un effet identique. En un mot leur identité peutn'êlrp au fond qu'une équivalence.

Le langage de M. Rabier est moins nettement afjrmatif quand il se place au point de vue de l'expérience.

« Peut-être, dit-il, l'expérience ne dément-elle ce principe qu'en apparence, et uniquement parce que nous prenons les choses en gros, et que nous ne savons pas discerner avec précision, dans chaque cas de causalité, en quoi consiste la cause, en quoi consiste l'effet. »

Et il prend l'un des exemples qu'il a lui-même cités : une même voiture peut être mise en mouvement par un cheval, par un mulet ou par un âne.

« Pour avoir l'effet total, il faudrait tenir compte de tous les effets concomitants de l'effet principal (l'ébranlement de la voiture), à savoir l'ébranlement du sol, la traction exercée sur les brancards ou les harnais, etc. En tenant compte de toutes ces circonstances, on verrait que l'effet n'est pas exactement le même, quand c'est un cheval qui est attelé à la voiture ou quand c'est un âne. D'autre part, il faudrait aussi analyser la cause, et Ton reconnaîtrait que dans l'objet total que nous appelons cause, tout n'intervient pas comme cause de l'effet que nous considérons en particulier. Ainsi les oreilles de l'âne, par où il diffère du cheval, ne sont pour rien dans le mouvement de la voiture. En procédant de la sorte, en analysant avec précision d'une part les effets et d'autre part les causes, on arriverait peut-être à reconnaître que ce qui est identique dans les effets (par exemple un même mouvement imprimé à une même masse) est produit dans les cas divers par une même cause (ici, une même quantité de force motrice). »

A quoi nous répondrons tout d'abord que l'exemple choisi par M. Rabier n'est pas vraiment un cas de pluralité ou d 'intersuppléance des causes. Qu'un cheval, un âne ou un mulet ébranlent une voiture, il est évident, même sans analyse, que l'effet est produit dans les trois cas par une même cause ; à moins de voir aussi un cas de pluralité des causes dans ce fait que la voiture peut être ébranlée par deux chevaux différents ou par le même cheval à des moments différents de la journée. Ce n'est pas dans des phénomènes mécaniques aussi simples qu'il faut chercher des exemples d'intersuppléance

véritable, mais dans les phénomènes plus complexes de la vie psychologique, physiologique ou sociale1.

Un exemple plus topique serait le sommeil, dont on peut dire encore aujourd'hui ce qu'en disait, il y a un siècle, l'auteur inconnu d'une remarquable étude sur le somnambulisme2.

« Il n'y a jusqu'à présent aucun médecin, ni physicien, ni philosophe qui ait pu expliquer quelle est la cause du sommeil ni comment il se produit. Tout ce qu'on a dit à ce sujet n'offre que des conjectures, ouvrage de l'imagination ; une chose seulement est certaine, c'est que le sommeil survient tontes les fois que le corps se trouve dans une disposition quelconque propre à le produire, et qu'on parvient à mettre le corps dans cette disposition par le secours de Fart. Tel est l'effet notoire des plantes narcotiques comme l'opium, l'ivraie, etc. Mais il s'en faut beaucoup qu'il soit besoin de boissons ou de drogues pour que l'état de veille se convertisse en état de sommeil : il y a une multitude d'autres moyens qui produisent le même effet, et c'est même une des singularités du sommeil, qu'il est opéré par des causes variées à l'infini, et qui sont tout à fait opposées entre elles ; par exemple, si la grande chaleur fait naître le sommeil, il est également produit par le froid extrême. On a vu des soldats tomber endormis sur la neige et périr de froid dans cet état d'assoupissement. Si des frottements légers et doux produisent le sommeil, des douleurs atroces le produisent aussi, ce qui est prouvé par l'exemple de plusieurs malheureux qui, appliqués à la question, s'endormaient au milieu de ce supplice...

« La faim et l'excès de nourriture, la fatigue et le repos, les boissons rafraîchissantes et les boissons échauffantes pro-

1. Et cependant, même en mécanique, il y aura véritablement intersuppléance des causes si l'ébranlement d'un corps peut être causé indifféremment soit par l'impulsion d'un moteur appliqué à ce corps, soit par l'attraction d'une force agissant à distance, dans le cas de la voiture, si elle est mise en mouvement soit par un animal ou par un homme attelé à ses harnais, soit par un aimant assez puissant pour attirer ses ferrures.

2. Essai swr les probabilités du somnambulisme magnétique, sans nom d'auteur. Amsterdam et Paris. 1785.

duisent également le sommeil : il résulte de la diminution du sang comme il résulte de son augmentation; il vient à la suite des bains et de la saignée : la fièvre, qui cause l'insomnie, cause aussi Fassoupissement ; une légère différence dans la dose de vin éveille ou endort ; on ne finirait pas si on voulait rassembler les diverses causes qui conduisent l'homme à cet état, soit que ces causes engendrent autant de combinaisons différentes, également capables de produire le sommeil, soit que, malgré leur différence apparente, elles arrivent au même résultat. »

Gomme on le voit par les derniers mots de ce passage, l'auteur que nous citons considère comme également admissibles a priori ces deux hypothèses : d'une part que les causes du sommeil ne sont distinctes qu'en apparence et qu'une analyse suffisamment profonde les ramènerait à l'unité, d'autre part qu'elles sont réellement multiples, quoiqu'on puisse sans doute en diminuer le nombre, et qu'elles appartiennent, en dernière analyse, à plusieurs types irréductibles.

Cette alternative se pose toujours au savant dans tous les cas de véritable intersuppléance des causes. Or, s'il peut, au point de vue théorique ou spéculatif, avoir des préiérences pour la première hypothèse, il doit, au point de vue expérimental, avoir toujours égard à la seconde. C'est pourquoi, quand bien même le principe admis par M. Rabier serait théoriquement vrai, c'est-à-dire quand bien même une intelligence supérieure, pourvue de moyens d'analyse qui nous manquent, réussirait toujours à voir une cause unique là où nous en voyons plusieurs, ce principe n'en resterait pas moins sans valeur et sans usage dans la pratique de la méthode; et le savant devrait continuer à raisonner et à expérimenter comme si le même effet pouvait être produit par des causes différentes.

Du reste, même au point de vue théorique, il semble bien que la réduction des causes différentes à l'unité ne puisse jamais être complète, et que cette hypothèse recule la difficulté au lieu de la résoudre.

Supposons un moment que toutes les causes différentes du sommeil ne le produisent qu'en déterminant un certain état des centres nerveux, lequel serait seul la cause immédiate et déterminante du sommeil : on croira avoir ainsi ramené toutes ces causes à l'unité ; mais qui ne voit que la multiplicité va reparaître, aussitôt que l'on remontera de cet état qui cause le sommeil aux différentes causes dont il est lui-même l'effet?

Un muscle se contracte, ici sous l'influence de la volonté, là par Faction du courant électrique : prouvez tant que vous voudrez que le courant électrique et la volonté ne produisent là contraction qu'en opérant dans des conditions identiques par la mise en jeu d'intermédiaires identiques : il n'en faudra pas moins avouer finalement qu'il y a là deux causes différentes, quoique capables de se suppléer l'une l'autre, dans la production d'une même série d'effets.

La considération de ces trois circonstances, interdépendance, interférence et intersuppléance des causes, doit nous rendre extrêmement circonspects dans nos affirmations et surtout dans nos négations concernant la causalité.

Elle permet en effet d'établir cette thèse paradoxale, à laquelle nous sommes déjà arrivés par une autre voie1, et dont les progrès des sciences ont commencé à démontrer et démontreront, croyons-nous, de plus en plus la vérité, à savoir qu'il peut exister, qu'il existe très probablement dans la nature des causes inconnues, universellement présentes et perpétuellement agissantes, mais dans des conditions telles qu'elles échappent presque entièrement à nos moyens d'investigation et de contrôle.

Supposons qu'une cause inconnue soit capable de produire deux sortes d'effets : les uns, très faibles ou très grossiers,

1. Voir chapitre précédent, Les phénomènes cryptoïdes, particulièrement p. 24, 26 et p. 44.

ne demandent le concours que d'un très petit nombre de causes adjuvantes ; mais les effets de ce genre étant susceptibles d'être produits par beaucoup de causes suppléantes déjà connues, il paraît infiniment plus rationnel de les leur attribuer ; les autres plus marqués, plus délicats, ne seraient pas aussi facilement contrefaits et pourraient servir à révéler la cause dont ils émanent, mais par malheur ils demandent le concours d'un très grand nombre de causes adjuvantes, dont quelques-unes ne se rencontrent pas souvent dans la nature ; aussi se produisent-ils eux-mêmes très rarement, et il serait impossible de les reproduire à volonté, quand bien même on parviendrait à en connaître entièrement le mécanisme. D'autre part, la cause supposée trouve dans beaucoup d'autres agents de la nature des causes antagonistes capables de neutraliser son action; et à moins de circonstances exceptionnelles ou d'un dispositif expérimental spécialement institué à cet effet, elles ne réussit que bien rarement à se préserver de leur interférence : c'est pourquoi tout se passe dans la grande majorité des cas comme si elle n'existait pas. Faudrait-il s'étonner si une cause de cette sorte, malgré sa présence universelle et sa continuelle action, était indéfiniment ignorée ou méconnue ?

Or, rien ne prouve qu'il n'en existe pas de telle dans la nature, car nous n'avons eu pour l'imaginer qu'à inscrire à son compte, en les élevant au plus haut degré de puissance, trois circonstances dont notre expérience nous offre de nombreux exemples : l'interdépendance, l'interférence et l'intersuppléance des causes.

L'électricité, tant que l'homme n'a pas connu les moyens de la produire et de l'accumuler artificiellement, répondait assez bien au signalement que nous venons de tracer. Depuis Thaïes on avait observé que l'ambre et quelques autres corps, en très petit nombre, acquéraient par le frottement la propriété d'attirer des brins de paille ; mais qui pouvait voir là l'indice d'une cause partout présente et toujours agissante dans la nature? La plupart des effets produits par l'électricité, chocs,

Boira :. — Psychologie inconnue. t»

déplacements, sons, lueurs, etc., peuvent aussi bien être produits par d'autres causes ; et c'est pourquoi Descartes, par exempte, n'éprouvait nullement le besoin, pour expliquer les orages (éclairs, foudre, tonnerre, etc.), d'ajouter une cause nouvelle à la liste des causes déjà connues. Les savants ont fini cependant par reconnaître qu'il y avait là une force aussi universellement répandue et aussi importante par ses effets que la pesanteur et la lumière. Mais imaginez un moment que les corps mauvais conducteurs de l'électricité fussent extrêmement rares sur notre planète et en particulier que l'air sec fût aussi bon conducteur que Fair humide : dans cette hypothèse, l'électricité, à chaque instant produite par toutes sortes (1j causes, serait à chaque instant répandue et perdue sans produire d'effets sensibles dans l'ensemble de la masse terrestre. Gomment dès lors aurait-on pu soupçonner son existence, et quel accueil aurait trouvé auprès de ses confrères le savant qui serait parvenu malgré tout à la découvrir ?

Ainsi se justifie une fois de plus le mot d'Arago que ne sauraient trop méditer tous ceux qui travaillent aux progrès des sciences expérimentales : « Celui qui en dehors des mathématiques pures prononce le mot impossible manque de prudence. »

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