CHAPITRE III
Si l'on cherche, clans le vaste domaine de la philosophie contemporaine, quelles sont les régions nouvellement explorées, celles où se porte en ce moment la plus grande aiïluence des travailleurs, dont les affaires excitent chez tout le monde le plus vif intérêt, dont on attend pour ainsi dire les nouvelles avec la plus ardente curiosité, pareilles à ces pays des mines d'or, hier presque ignorés, objets aujourd'hui de l'attention universelle, on en trouve deux qui dans la seconde moitié du xixe et au commencement du xxe siècle occupent en effet et préoccupent non seulement les philosophes de profession, mais tous ceux qui s'associent en quelque façon à la vie intellectuelle de leur pays et de leur temps ; et ce sont d'une part la psychologie expérimentale ou pour parler plus exactement la psychologie physiologique, la psycho-physiologie, c'est-à-dire la science des rapports de l'esprit et de l'organisme ou, comme on disait autrefois, la science des rapports du physique et du moral; d'autre part la sociologie, c'est-à-dire la science des sociétés humaines considérées comme vivant et évoluant sous l'empire des lois naturelles.
Peut-être à l'heure présente l'intérêt et l'attention du public sont-ils plutôt tournés vers la sociologie, comme en témoignent ces récents congrès internationaux où les sociologues les plus autorisés d'Europe et d'Amérique sont venus échanger leurs vues sur l'objet et la méthode de leur science, la création qui date presque d'hier de chaires de sociologie à la Sorbonne et au Collège de France, et tant de publications, dans notre pays,
en Angleterre, en Allemagne, aux Etats-Unis, où les plus importants problèmes sociologiques sont discutés chaque jour.
Cependant, si Ton doit suivre le fameux précepte de la méthode de Descartes, c'est-à-dire conduire par ordre ses pensées en allant des objets les plus simples aux plus composés, l'étude de la psychologie, c'est-à-dire de l'homme individuel, de l'unité humaine, doit nécessairement précéder celle de la sociologie, c'est-à-dire des hommes groupés en société, de la collectivité humaine.
Qu'est-ce donc que cette psychologie nouvelle, expérimentale ou physiologique, et en quoi diffère-i-clle de l'ancienne? Essayons d'en déterminer le programme ; en d'autres termes, cherchons d'abord quel est l'objet qu'elle se propose ; en second lieu quelles sont les méthodes qu'elle emploie; enfin quelles sont ses tendances, quel est l'esprit qui l'anime.
C'est un fait d'observation vulgaire que chacun de nous s'apparaît à lui-même sous un double aspect. D'un côté, si je me regarde du dehors, je vois en noi une masse matérielle, étendue, mobile et pesante, un objet pareil à ceux qui m'entourent, composé des mêmes éléments, soumis aux mêmes lois physiques et chimiques, et d'un autre coté, si je me regarde pour ainsi dire au dedans, je vois en moi un être qui sent, qui pense et qui veut, un sujet qui se connaît lui-même en connaissant tout le reste, sorte de centre invisible, immatériel, autour duquel se déploie la perspective sans fin de l'univers dans l'espace et dans le temps, spectjteur et juge de toutes choses, lesquelles n'existent, du moins pour lui, qu'autant qu'il se les rapporte à lui-même. Cette dualité de l'être humain, le sens commun l'exprime par la distinction de l'esprit et des organes, par l'antithèse de l'âme et du corps. Elle se retrouve dans la dualité des sciences qui traitent de l'homme,
la physiologie, science du corps, la psychologie, science de l'esprit.
Maintenir la barrière qui sépare ces deux sciences, établir et défendre l'indépendance de la psychologie à l'égard de la physiologie, telle était au commencement de ce siècle la préoccupation dominante des psychologues. Avec quelle insistance ingénieuse Jouffroy, dans son célèbre Mémoire sur la distinction des faits psychologiques et des faits physiologiques ne multiplie-t-ilpasles raisons d'attribuer à deux sciences, non seulement distinctes mais séparées, l'étude de ces deux vies physique et morale que l'expérience cependant nous montre indissolublement liées en nous ! Peut-être était-ce là une réaction nécessaire contre l'exagération inverse de certains physiologistes, tels que Cabanis et Broussais, qui prétendaient en quelque sorte absorber le moral dans le physique et réduire l'homme tout entier au seul fonctionnement de ses organes. Aujourd'hui, nul ne conteste plus à la psychologie le droit d'exister. Il s'agit seulement de savoir si elle peut, si elle doit s'isoler de la physiologie, ou si ce n'est pas au contraire en s'associant étroitement avec elle, en s'appuyant sur ses données, en s'inspirant de ses méthodes, qu'elle réussira plus sûrement à résoudre les problèmes qui lui sont propres.
Ainsi la psychologie et la physiologie, qui jusqu'alors se traitaient, ou peu s'en faut, en étrangères, en ennemies, se rapprochent, se réconcilient désormais, et de leur union naît cette science nouvelle, la psychologie physiologique ou psycho-physiologie, dans laquelle les laits de la vie intellectuelle et morale de l'homme sont étudiés non plus à part et en euxmêmes, d'une façon pour ainsi dire tout abstraite, mais tels qu'ils sont en réalité, dans leur intime connexion avec les états corporels sur lesquels ils influent et dont ils subissent l'influence.
En se transformant ainsi la philosophie obéit évidemment à la tendance irrésistible qui emporte en ce moment toutes les sciences dans une évolution commune et qui de plus en plus lesiait se rapprocher, se concerter et s'unir. Les chercheurs,
autrefois désunis, inconnus les uns aux autres, s'entr'appellent, se reconnaissent, s'associent. Les psychologues se iont physiologistes, les physiologistes se l'ont psychologues. Philosophes, savants, praticiens, tous fraternisent en ouvriers de la même grande œuvre collective, l'unité du savoir humain.
J'ajouterai qu'en s'unissant ainsi à la physiologie, la psychologie ne fait en somme que renouer les traditions interrompues, celles des deux grands maîtres de la philosophie ancienne et de la philosophie nouvelle, la tradition d'Aristote, qui définissait l'âme la forme essentielle du corps et dans ses opuscules De la Sensation, De la Mémoire, Du Sommeil, donnait les premiers échantillons de psychologie expérimentale ; la tradition de Descartes, qui, dans son Traité des Passions, unissait constamment à l'analyse des divers sentiments du cœur humain, joie, tristesse, amour, désir, etc., la description des mouvements corporels qui les accompagnent.
Tel étant l'objet de la nouvelle psychologie, quels sont ses caractères et quelle est sa méthode ?
Son caractère général est celui-là même qu'exprime le nom que je lui ai plusieurs fois donné de psychologie physiologique. Tandis que la psychologie des Jouffroy, des Garnier, des Damiron était une psychologie essentiellement subjective enfermée pour ainsi dire dans l'intérieur de l'âme qu'elle étudiait surtout, sinon exclusivement, par la réflexion de la conscience, celle-ci est une psychologie objective qui prend pour base la connaissance scientifique du corps humain, des organes qui le composent, des fonctions qui s'y déploient, des tissus qui le forment et de leurs propriétés «élémentaires, des désordres enfin et des maladies qui le troublent et l'altèrent, anatomie, physiologie, histologie, pathologie, soit de l'organisme tout entier, soit de cette partie de l'organisme où se fait en quelque sorte la mise en communication immédiate du physique et du mental, je veux dire le système nerveux et le cerveau. Voilà
pourquoi cette nouvelle psychologie exige impérieusement la collaboration assidue et amicale du physiologiste et du psychologue, du philosophe et du médecin. Voilà pourquoi aussi toute découverte importante dans l'une des deux sciences associées a aussitôt son retentissement dans l'autre, comme on peut le voir pour la récente théorie des neurones due aux travaux de L'Italien Golgi, de l'espagnol Ramon y Cajal, et de notre compatriote Mathias Du val, et qui, si elle est définitivement vérifiée par les recherches ultérieures, renouvellera certainement toutes les idées qu'on s'est faites jusqu'ici sur le rôle du cerveau et du système nerveux dans les opérations de la pensée.
Une branche particulière de la nouvelle psychologie va encore plus loin dans cette même direction : elle s'efforce de rattacher l'étude des faits psychiques à des sciences plus lointaines, plus élevées que la physiologie dans la hiérarchie scientifique, parce qu'elles présentent un degré supérieur d'abstraction et de généralité, à savoir à la physique et aux mathématiques elles-mêmes. Cette branche particulière est la psycho-physique, qui étudie principalement les sensations dans leurs rapports avec les agents physiques, son, lumière, chaleur, etc., qui les provoquent, et qui essaie de leur appliquer la mesure et le calcul. En 1860, Fechner publie ses Éléments de Psycho-physique et depuis lors la psycho-physique n'a pas cessé de se développer au point qu'elle a semblé un moment constituer à elle seule toute la science dont elle n'est cependant qu'une partie et non sans doute la plus essentielle ni la plus intéressante.
Le second caractère de la psychologie nouvelle réside dans sa méthode : il est exprimé par l'autre nom qu'elle porte de psychologie expérimentale. La psychologie qui l'a précédée et qui subsiste d'ailleurs, car il s'agit non de détruire et de remplacer, mais d'élargir et de compléter ce qui a été acquis par les devanciers, la psychologie classique s'appuyait à peu près uniquement sur l'observation. Se rendre attentif par une sorte de reploiement de la conscience sur elle-même à tous
les événements, môme les plus menus et les plus fugitifs, de la vie intérieure, essayer de pénétrer dans Famé des autres hommes et de deviner ce qui s'y passe en les interrogeant, en notant leurs discours, leurs actions, ou môme les changements de leur physionomie et de leur attitude, tels sont les deux procédés d'observation, interne et externe, mais tous les deux fondés sur la conscience, auxquels cette psychologie avait recours. La nouvelle ne se contente plus d'observer : elle expérimente, et là où elle observe, elle soumet les observations nécessairement subjectives de la conscience au contrôle objectif des sens rendu plus précis et plus sûr par l'emploi d'appareils d'enregistrement et de mesure. Aussi a-t-elle singulièrement étendu le cercle de ses investigations. Elle n'étudie plus seulement les phénomènes de la vie normale ; elle recherche pour les examiner et les analyser soigneusement tous les cas anormaux, exceptionnels, pathologiques, dans lesquels le mécanisme de l'activité psychique, mutilé ou détraqué, laisse d'autant mieux démêler à l'observateur ses rouages et ses ressorts : l'aveugle-né, le sourd-muet, le criminel-né, selon l'expression devenue courante de Lombroso, l'hystérique, le névropathe, et les formes si variées de l'aliénation mentale. De sorte que cette psychologie ne s'élabore plus comme l'autre dans le for intérieur du philosophe tranquillement retiré dans son cabinet et avec ses livres pour seuls appareils : elle se fait dans les hôpitaux, dans des asiles, dans les prisons; elle se (ait surtout dans les laboratoires institués tout exprès pour servir de théâtres à ses recherches, avec des instruments spéciaux dont le nombre s'accroît tous les jours. C'est en 1879 que le grand psychologue allemand Wundt a créé àLeipsig le premier laboratoire de psychologie physiologique, et depuis lors non seulement en Allemagne, mais dans tous les pays d'Europe et d'Amérique se sont créés de nombreux laboratoires du même genre auxquels il a servi de modèle. Le pays où ces créations se sont le plus multipliées est sans contredit notre grande sœur, la République des Etats-Unis. Nous pouvons en juger par les détails et les chifïres suivants que j'emprunte à un rapport
publié en 1 895 sur les laboratoires de psychologie en Amériq ue * .
« Le nouveau mouvement scientifique qui est né en Allemagne sous l'influence de Lotze, de Fechner et de Wundt, et qui aboutit à la fondation du premier laboratoire de physiologie, celui de Wundt, en 1879, fut bien accueilli en Amérique. La prospérité matérielle du pays avait permis d'augmenter les ressources et la sphère d'action de nos universités ; grâce à la tendance croissante des étudiants américains à visiter les laboratoires allemands, nous acquîmes de nouveaux modèles de précision et de profondeur dans les recherches sur la pensée et l'éducation ; déjà d'activés recherches étaient entreprises dans •d'autres domaines scientifiques, de sorte que lorsque les nouvelles méthodes psychologiques furent introduites parmi nous, elle trouvèrent le terrain bien préparé pour les recevoir. Le premier laboratoire américain, aujourd'hui disparu, fut fondé à l'Université de Hopkins (Baltimore) en 1881 par Stanley-Hall, un élève de Wundt. Il exista seul pendant cinq ans ; à partir de 1888, s'ouvrit une période d'activité féconde; en 1888, trois laboratoires de psychologie furent fondés ; en 1889, trois; en 1890, quatre; en 1891, deux; en 1892, cinq; en 1893, quatre; en 1894, six; et le mouvement continue et s'étend. » A cette date de 1894, le rapport décrit 27 laboratoires, tous abondamment pourvus de professeurs, d'étudiants et d'appareils.
Avouons que nous faisons bien modeste figure à côté des Américains avec nos deux laboratoires de psychologie, l'un à l'Ecole des Hautes Etudes de Paris dirigé par MM. Beaunis ^t Binet, l'autre à la Faculté des lettres de Rennes, dirigé par M. Bourdon, qui l'a fondé. Pourtant il serait injuste de ne pas considérer comme autant de laboratoires de psychologie qui ont fait ou qui font encore le plus grand honneur à notre pays, ces cliniques et ces cours de la Salpetrière, de la Charité, -de l'Asile Sainte- Anne, où des hommes tels que Charcot, Lirys, Demontpallier, Magnan, entourés de nombreux et brillants