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L'Année psychologique, t. I, p

élèves, ont travaillé si activement aux progrès de la physiologie et de la pathologie du système nerveux et du cerveau et par conséquent aussi aux progrès de la psychologie expérimentale, surtout cette Ecole de Nancy où, sous la direction du professeur Bernheim se poursuit encore aujourd'hui avec un si grand esprit de suite Fétude des curieux et troublants phénomènes de l'hypnotisme et de la suggestion.

11 reste, pour achever ce tableau, à parler des tendances de cette psychologie nouvelle et de Fesprit qui préside à ses travaux.

D'une manière générale les psycho - physiologistes se déclarent complètement indifférents et étrangers à la spéculation métaphysique ; ils se désintéressent, ou du moins ils le prétendent, des éternels et insolubles problèmes sur lesquels se sont jusqu'ici exercés en vain les plus grands génies de l'humanité, les Platon, les Aristote, les Descartes, les Leibnitz, les Kant, les Hegel. Quelle est la nature de Famé? Quelle est son origine? Quelle est sa destinée? Questions indéfiniment ajournées, que la science des rapports du physique et du moral ignore, et dont par conséquent elle ne cherche ni ne prépare en aucune façon la solution. La psycho-physiologie ne sera donc ni matérialiste, ni spiritualiste, pas plus que la physique ou la chimie; elle ne prendra pas parti entre les divers systèmes en présence : elle sera neutre. Un assez grand nombre de psycho-physiologistes observent en effet cette neutralité : ce sont tous ceux qui se" cantonnent dans Fétude des phénomènes les plus grossiers, les plus rudimentaires de la vie psychologique, sensations, mouvements instinctifs, etc. Il est clair que pour mesurer des sensations de Fouïe, du toucher, etc., il n'est nullement nécessaire de prendre parti sur la question du libre arbitre ou de Fexistence de Dieu. Mais à mesure que Fon s'élève vers les régions supérieures de la vie intellectuelle et morale, à mesure qu'on essaie de soumettre à

l'expérimentation et de ramener au mécanisme les formes plus délicates et plus nobles du sentiment, de la pensée et de la volonté, il devient évident que, bon gré mal gré, la nouvelle psychologie subit , elle aussi, quoique moins fortement peutêtre ou en y résistant davantage, les divergentes influences métaphysiques sous lesquelles se déterminait déjà la double orientation de l'ancienne.

On a beau dire : la préoccupation des problèmes métaphysiques ne peut pas mourir dans l'humanité. Nous les concevons, nous les posons autrement que nos prédécesseurs; nous espérons, souvent sans nous l'avouer, les résoudre par d'autres méthodes, si même nous ne croyons pas en posséder déjà les solutions; mais ils subsistent toujours, et dès qu'ils nous paraissent impliqués clans quelque question particulière et secondaire, d'ordre scientifique, littéraire ou inoral, l'intérêt que cette question pouvait nous inspirer redouble et se change presque en passion.

Ne soyons donc pas surpris de retrouver chez les philosophes et les savants qui traitent de la psychologie nouvelle, aussitôt qu'ils quittent le détail des expériences et des calculs, les deux grandes tendances opposées entre lesquelles s'est jusqu'ici partagé l'esprit humain, auxquelles on a donné des noms bien divers, que je demanderai la permission d'appeler dans le cas présent la tendance positive et la tendance mystique.

La première, je me hâte de le dire, est celle de la grande majorité des nouveaux psychologues. On pourrait dire en un sens qu'elle se coniond avec l'esprit même de la science moderne, telle que Descartes l'a constituée, telle que l'ont iaite trois siècles de travaux et de progrès i .

Elle consiste en somme à supposer que l'inconnu doit pouvoir se ramener au connu, ou, ce qui revient au même, qu'il n'y

1. « C'est encore l'esprit cartésien qui préside à la création de certaines sciences particulièrement modernes, telles que la psychologie expérimentale et la sociologie positive, lesquelles cherchent à considérer les faits psychiques ou sociaux dans leurs éléments ou leurs équivalents mathématiquement mesurables. » Boutroux. Éludes d'histoire de la phitosophie, p. 294. Paris, F. Alcan.

a rien de fondamentalement inconnu, rien dont on ne puisse dire d'avance qu'il sera soumis à telles et telles conditions déterminées, celles-là même auxquels sont déjà soumis tous les autres objets de notre connaissance. Par conséquent, le savant positif oppose en quelque sorte a priori une fin de non -recevoir ou tout au moins une suspicion de fausseté à toute hypothèse de forces occultes, de facultés mystérieuses, de faits inexplicables, incompréhensibles, qui ne se laisseraient pas réduire aux causes déjà découvertes, aux lois déjà vérifiées dans les autres ordres de phénomènes.

Mais on peut aller plus loin encore. Un phénomène n'est connu scientifiquement que lorsqu'il présente ces trois caractères inséparablement liés les uns aux autres.

En premier lieu, il est de telle nature que tout le monde peut l'observer, l'examiner, s'assurer de sa réalité ; et par conséquent, c'est un phénomène objectif situé dans l'espace, qui tombe sous les prises de l'un ou de l'autre de nos sens.

En second lieu, il est de telle nature que l'analyse peut le ramener à des éléments de nombre, de figure, de masse et de vitesse, et par conséquent c'est un phénomène qui se prête à la mesure et au calcul.

En troisième lieu enfin, il est de telle nature qu'il suffit de connaître et de réunir les conditions dont il dépend pour pouvoir le susciter et l'empêcher à volonté autant de fois qu'on le désire, et par conséquent c'est un phénomène qui se laisse expérimenter.

Tout phénomène qui n'est ni observable, ni mesurable, ni, qu'on excuse ce barbarisme, expérime?itable, est un phénomène qui ne peut pas être connu scientifiquement : il échappe à la science, il n'existe pas pour elle. Mais tous ces caractères en définitive se ramènent à un seul : la matérialité. Les phénomènes qui sont susceptibles d'une connaissance scientifique, ce sont les phénomènes matériels et ceux-là seulement. D'où il suit que le savant positif, faisant toujours pt n^o«w! riment abstraction des phénomènes immatériels, s'il existe de tels phénomènes, finira, s'il n'y prend garde, par devenir incapable

de les voir; il deviendra, en quelque sorte, aveugle a. leur égard, comme deviennent aveugles ces espèces animales, trop longtemps accoutumées à vivre dans les ténèbres, dont le nerf optique s'atrophie, et il niera l'immatériel de la meilleure foi du monde. N'est-ce pas à un physiologiste célèbre qu'on a attribué cette parole : J'ai beau chercher lame, je ne l'ai jamais trouvée ni sous l'objectif de mon microscope, ni au bout de mon scalpel ? Ainsi ce qui n'était dans la science qu'une abstraction commandée par la méthode devient chez certains savants une négation qui sert de base à tout un système, et la tendance positive cherche et trouve sa satisfaction et son expression ultra-scientifiques dans une métaphysique matérialiste.

La tendance mystique consiste à croire, selon le mot de Hamlet à Horatio, qu'il y a dans le ciel et sur la terre plus de choses que notre philosophie n'en a rêvées. Non, pensent les mystiques, il n'est pas vrai que tout soit connu ou même puisse être connu scientifiquement. Il y a encore dans la nature des forces ignorées, irréductibles à celles que nous connaissons déjà; il y en a dans l'homme même, et qu'est-ce que 1 ame sinon une de ces forces, laquelle sans doute tombe par ses effets, au moins en partie, sous les conditions de la matérialité, mais n'en est pas moins immatérielle ? Car enfin qui est-ce qui a vu ou touché les sentiments ou les idées ? Si nous exprimons par des chiffres, si nous mesurons les mouvements qui les accompagnent et les traduisent dans nos organes, est-ce que ces phénomènes n'échappent pas en eux-mêmes à toute mesure et à tout calcul? Dès lors nul ne peut se vanter de connaître l'âme à fond, et c'est par l'observation seule, parla seule expérience, mais libres de tout parti pris systématique, accueillant impartialement tous les faits, quels qu'ils soient, scientifiques ou non, que nous arriverons peut-être à entrevoir quelques unes des mystérieuses facultés enveloppées sous ses voiles.

Une telle disposition intellectuelle peut paraître entièrement opposée à l'esprit scientifique, et cependant je ne sais si elle ne sert pas aussi, à sa manière, et comme un utile

contrepoids de la tendance positive, les intérêts supérieurs de la science. Ne disons pas trop de mal des mystiques. Ils luttent pour maintenir ouvertes les portes que les positifs s'obstinent à vouloir fermer; et qui sait si ce n'est pas derrière ces portes que se cachent les plus belles découvertes dont s'éblouiront les siècles futurs ? Au temps où l'électricité n'était pas même soupçonnée, n'eût-on pas traité de rêveur le savant qui en eût prédit les merveilles ? Peut-être notre physiologie, notre psychologie en sont-elles aujourd'hui au point où en était la physique avant qu'on se doutât du rôle immense joué par l'électricité dans la nature. Tolérons donc, à côté de la psycho-physiologie scientifique et positive, une psycho-physiologie occulte et mystique, certains d'avance que quelques opposées entre elles que soient leurs tendances, elles finiront nécessairement par se rencontrer tôt ou tard au même point qui ne peut être que la vérité.

Cette tolérance, plus d'un de nos savants contemporains commence à la pratiquer. L'étude de ces phénomènes étranges auxquels je faisais allusion tout à l'heure, longtemps niés par la science, abandonnés par elle aux charlatans et aux empiriques tant qu'on les désignait sous l'ancien nom de magnétisme animal, mais qu'elle a revendiqués et introduits dans son domaine sous les noms nouveaux d'hypnotisme et de suggestion, cette étude a conduit peu à peu les physiologistes et les psychologues à explorer, d'abord timidement, puis avec une hardiesse croissante, les régions voisines, encore bien obscures, bien énigmatiques, de la suggestion mentale et de la télépathie. Tout le monde connaît en France le nom du colonel de Rochas et a entendu parler de ses singulières expériences sur l'extériorisation de la sensibilité. Sait-on aussi généralement qu'il existe en Angleterre une société très nombreuse, très florissante, la Société pour les recherches psychiques, à laquelle appartiennent les plus grands savants anglais, physiciens, chimistes, physiologistes, psychologues, présidée par William Crookes et qui s'est donné pour mission de recueillir et de contrôler tous les cas de télépathie, pressentiments.

double vue, etc. ? Sait-on qu'il existe en Amérique une Société toute pareille, et que nous avons en France une revue périodique, les Annales des Sciences psychiques, dirigée par le D1' Dariex sous le patronage du Dr Charles Ricliet, professeur de physiologie à l'École de Médecine de Paris, qui sert d'organe à cette branche spéciale de la psychologie que je proposerais volontiers de nommer la psychologie à côté ou parapsychologie ?

C'est le champ de cette psychologie tout à fait spéciale, de £ette psychologie inconnue que nous allons essayer de délimiter dans le chapitre suivant.

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