CHAPITRE VIII
Les observations et les réflexions qu'on vient de lire au précédent chapitre ont çté pour Fauteur de ce livre le point de départ dune série de nouvelles recherches, dont il serait trop long de faire connaître en détail les résultats.
Je me bornerai ici à exposer en quelques mots les règles de la nouvelle méthode d'expérimentation employée dans ces recherches, et à résumer ensuite, dans un petit nombre de propositions, les faits les plus intéressants que l'emploi de cette méthode m'a permis de découvrir. Je m'abstiendrai d'ailleurs de toute discussion, de tout essai d'explication, me réservant de traiter ailleurs1 cette partie de mon sujet.
Voici tout d'abord les règles essentielles de ma méthode :
1° Expérimenter toujours et exclusivement avec des personnes à l'état de veille. — Sans doute la plupart des sujets avec lesquels j'expérimente ont été déjà hypnotisés plus ou moins fréquemment, soit par d'autres opérateurs, soit par moi-même : et je bénéficie évidemment, pour mes expériences, de l'impressionnabilité plus grande que ces hypnotisations antérieures ont développée, dans leur système nerveux. Mais ce n'est pas là une condition indispensable et j'ai pu expérimenter tout aussi bien avec des personnes qui n'avaient jamais été hypnotisées de leur vie. En tout cas, au cours de ces expériences spéciales, non seulement je n'essaie
1. Voir le dernier chapitre de ce livre : La conductibilité de la force psychique.
pas, mais encore j'évite soigneusement de rien faire qui puisse endormir les sujets ou modifier leur état normal.
2° Mettre les sujets, dès le début et pendant toute la durée des expériences, dans l'impossibilité absolue de voir ce qui se passe autour d'eux en leur bandant hermétiquement les yeux. — J'ai fait fabriquer à cet effet un bandeau de drap noir, assez épais pour intercepter complètement la lumière, qui ne couvre pas seulement le front et les yeux, mais qui emboîte encore le nez, avec un système de ligaments qui permet de faire adhérer le bord inférieur du bandeau à la commissure des lèvres. Il en résulte, il est vrai, cet inconvénient que le sujet est forcé de ne respirer que par la bouche, mais il s'y habitue assez rapidement ; et d'ailleurs son aveuglement absolu est la condition sine qua non de la validité de ces expériences.
3° Observer, avant et pendant toute la séance, le silence le plus rigoureux, en imposant cette même loi aux aides et aux assistants. — Ceux-ci doivent comprendre par eux-mêmes le sens des faits dont ils sont témoins, mais sous aucun prétexte ils ne peuvent demander et on ne leur donne d'explications. S'il y a lieu, pour l'opérateur de communiquer avec ses aides, il le fait toujours et uniquement par écrit. Seul le sujet est autorisé à parler pour dire, sans qu'on l'interroge, ce qu'il ressent, chaque fois qu'il croira ressentir quelque chose. Tous les objets, tous les appareils que l'opérateur peut employer au cours de ses expériences, ne sont introduits dans la pièce où elles se passent qu'après que le sujet a eu les yeux bandés et sans qu'il en soit jamais fait mention.
4° S'abstenir scrupuleusement de tout contact avec le sujet. Il ne faut pas que le sens du toucher puisse suppléer chez le sujet les sens de la vue et de l'ouïe et lui permette de soupçonner ce qui se passe autour de lui.
5° Enfin, tâcher de combiner les expériences de telle façon que l'opérateur lui- même, au moins la première fois où il les fait, ne puisse pas prévoir quel en sera le résultat et n'en soit informé que par l'issue.
Comme on le voit, toutes ces précautions ont pour but d'isoler le sujet à la fois au point de vue physique et au point de vue mental. 11 faut qu'il ignore la nature des expériences qu'on veut tenter sur lui aussi absolument que nos lecteurs peuvent l'ignorer eux-mêmes en ce moment, de façon qu'il réagisse, autant que possible comme le ferait un instrument de physique.
Telles étant les cinq règles de cette nouvelle méthode d'expérimentation, le procédé fondamental qui la constitue peut se définir ainsi : Présenter la main, dans des conditions qui peuvent varier à l'infini, à une distance de 5, 10, 15 centimètres ou davantage, et la maintenir immobile, les doigts allongés, vis-à-vis d'une partie quelconque du corps du sujet, à gauche ou à droite, devant ou derrière, épaules, avant-bras, coude, poignet, main, genou, pied, épigastre, parties génitales, etc.
Voici maintenant, résumés en quelques propositions, les faits les plus intéressants que cette méthode m'a permis de découvrir et qui ne sont probablement que peu de chose en comparaison de ceux qui restent à découvrir encore.
1° Tout se passe comme si l'organisme humain dégageait normalement, au moins chez certains individus, une influence de nature inconnue susceptible d'agir à distance sur l'organisme de certains autres individus.
2° Tout se passe comme si, la plupart des individus étant bons conducteurs de cette influence, elle traversait plus ou moins rapidement la masse entière de leur corps et allait se perdre dans le milieu extérieur sans produire d'effets sensibles, et comme si, au contraire, certains autres individus, ceux qu'on appelle des sujets, étant mauvais conducteurs de cette influence, elle s'accumulait et s'emmagasinait pour un temps plus ou moins long dans les parties de leur corps où on la dirige, de manière à y produire des effets plus ou moins marqués.
3° La nature de ces effets varie avec les différents sujets : mais d'une part chez tous les sujets suffisamment impression-
193 LES PHÉNOMÈNES MAGNÉTOÏDES
nables, il se produit toujours quelque effet, et d'autre part, pour chaque sujet, la nature des effets produits est constante .
4° Le temps nécessaire pour la production d'un effet est aussi variable selon les opérateurs, les sujets et les circonstances : dans les expériences que j'ai faites personnellement, la moyenne paraît être de trente secondes.
5° La liste des effets observés par moi jusqu'ici est la suivante : 1° Analgésie, puis anesthésie, d'abord superficielle, ensuite profonde des parties visées. Pour vérifier ce genre d'effet, une méthode complémentaire est indispensable dont je donnerai tout à l'heure la description; 2° Contraction plus ou moins brusque et violente des masses musculaires dans les parties visées. Cet effet s'observe principalement dans le muscle triceps, lorsque l'action est dirigée sur le genou. Le plus souvent d'ailleurs, les contractions ne sont accompagnées pour le sujet d'aucune sensation [consciente; 3° Tendance à la contracture dans les parties visées ; cet effet se produit surtout lorsque l'action est prolongée ; 4° Mouvements attractifs par lesquels la partie visée se rapproche graduellement et irrésistiblement de la main de l'opérateur. Ces mouvements se produisent spontanément chez certains sujets, même quand la main de l'opérateur reste immobile ; ils ne se produisent chez certains autres que lorsque l'opérateur luimême déplace lentement la main, et il s'établit alors une correspondance quasi mathématique entre les mouvements de l'opérateur et ceux du sujet ; 5° Sensations diverses que le sujet déclare éprouver dans les parties visées et dont les plus ordinaires sont la sensation de chaleur pouvant aller jusqu'à la brûlure, les sensations de piqûre, de picotement, de fourmillement et d'engourdissement. Tous les sujets accusent la ressemblance de ces trois derniers genres de sensations avec les sensations électriques. En outre, certaines parties du corps ont, du moins chez certains sujets, leur mode particulier de réaction : en agissant sur Fépigastre, il se produit une gêne croissante de la respiration qui aboutit à un profond soupir
caractéristique; dirigée vers les organes génitaux, l'action provoque l'excitation du sensgénésique.
6° Cette influence inconnue que dégage l'organisme humain peut être conduite à distance par un fil de fer ou de cuivre : il suffît pour cela que l'opérateur tienne dans sa main une des extrémités du fil et que l'autre extrémité soit présentée à une partie quelconque du corps du sujet.
7° Chez certains sujets, peut-être aussi chez certains opérateurs, et dans des conditions qui me sont inconnues, cette influence est polarisée, en ce sens que la main droite produit constamment un certain effet, la main gauche un effet différent, et les deux mains superposées paume contre paume les deux effets réunis. Cette polarité persiste même quand l'influence est transmise par un conducteur métallique, selon que le fil de fer ou de cuitre est tenu par l'opérateur de la main droite, de la main gauche ou des deux mains réunies.
8° Cette influence se dégage naturellement par l'extrémité des doigts, mais elle se dégage aussi, à l'état diffus, de toutes les parties du corps. Du moins il suffît d'enrouler autour du bras, du poignet au coude, un fil de fer et d'adapter sur le milieu de cette espèce de solénoïde une pointe de même métal pour constater que la pointe présentée vis-à-vis d une partie quelconque du corps du sujet y produit les mêmes effets d'anesthésie, d'attraction, de picotement, etc., que produit la main elle-même. Pareillement, en enroulant autour de la main un fil de fer qui se termine en pointe aux cinq doigts, on augmente notablement la rapidité et l'intensité des effets.
9° Le verre paraît être au contraire pour cette influence un mauvais conducteur, un isolant. C'est du moins la conclusion qui me semble ressortir des faits suivants.
Tout d'abord, soit une baguette de verre de 50 centimètres de longueur, terminée en pointe à l'une de ses extrémités. Sur une longueur de 25 centimètres, j'enroule un fil de fer autour de cette baguette, la pointe du fil venant coïncider avec la pointe du verre : si alors, prenant la baguette, parla partie inférieure où le verre est nu, j'en
présente la pointe à l'une des parties quelconques du corps du sujet, il ne se produit rien, même après quatre ou cinq minutes de présentation ; maintenant si je continue l'enroulement du fil de fer autour de la seconde moitié de la baguette, de sorte que le conducteur métallique soit en contact avec l'intérieur de ma main, il me suffit de présenter la pointe de la baguette pour obtenir en moins de quelques secondes l'anesthésie de la partie visée. — D'autre part, en faisant deux fois les deux mêmes expériences de présentation directe de la main, mais tantôt isolé du sol en même temps que le sujet par le moyen du verre, tantôt en communication avec le sol, je constate toujours, lorsque nous sommes isolés, une accélération dans la production des effets, et dans certains cas, cette accélération est de la moitié du temps nécessaire lorsqu'il y a communication. Toutefois, comme ces dernières expériences n'ont encore été faites qu'avec un seul sujet, j'affirmerai la propriété isolante du verre avec plus de réserve que la propriété conductrice du fer et du cuivre, celle-ci ayant été vérifiée à plusieurs reprises avec des sujets différents.
40° Tous les individus ne possèdent pas, du moins à un degré suffisant, pour qu'il en résulte des effet appréciables, la faculté de dégager l'influence de nature inconnue qui paraît être la cause déterminante de tout cet ordre de phénomènes.
11° Toutefois si un individu privé de cette faculté prend contact avec un autre individu qui la possède, il peut à son tour et aussi longtemps que dure le contact devenir capable d'exercer cette influence.
12° En répétant et prolongeant le contact, un individu qui possède cette faculté 'peut la communiquer, d'une façon plus ou moins durable, à un autre individu qui en est privé, de telle sorte que celui-ci pourra à son tour agir personnellement pendant un temps plus on moins long et même conduire son influence à travers le corps d'un troisième individu incapable d'exercer par lui-même aucune action.
Ces douze propositions résument fidèlement les faits princi-
paux que j'ai pu constater jusqu'ici en observant scrupuleusement les règles de la méthode d'expérimentation que je me suis prescrite et que je complète en indiquant le procédé que j'emploie pour vérifier l'état de la sensibilité du sujet au cours de ces expériences.
Supposons que la partie du corps du sujet visée à distance, par la main de l'opérateur soit la rotule du genou gauche;} un assistant percute successivement, avec une pointe et dans' un ordre quelconque différentes parties du corps du sujet en y intercalant la partie visée : le sujet annonce à haute voix les contacts ressentis ; s'il reste constamment muet quand le contact a lieu sur la rotule du genou gauche, on en conclut î'anesthésie de cette partie et on s'assure par des pincements, par des piqûres, de l'étendue et de la profondeur de I'anesthésie ainsi produite.
Il ne m'appartient pas de faire ressortir l'importance de tous ces faits au point de vue de l'hypnologie, de la psychologie physiologique, peut-être même de la physiologie générale. J'exprimerai seulement le vœu que le plus grand nombre possible d'expérimentateurs veuillent bien prendre la peine de les vérifier à leur tour, assuré qu'ils réussiront comme moi, pourvu qu'ils consentent à observer ces deux conditions indispensables : en premier lieu, se conformer rigoureusement à toutes les règles de la méthode que j'ai indiquée ; en second lieu, si les premiers résultats sont négatifs, ne pas se hâter d'en conclure que les faits rapportés ici sont mensongers ou imaginaires, mais avoir la patience d'expérimenter avec un assez grand nombre de sujets, soit personnellement, soit avec le concours d'autres opérateurs1.
1. Voici comment cette communication, publiée pour la première fois dans la Revue de l'Hypnotisme, fut appréciée dans Y Année psychologique, 2e année, 1891 : « L'auteur trace le programme, indique les résultats en bloc, mais ne donne point le protocole de ses expériences. Il serait d'abord nécessaire de rechercher si un sujet habile ne peut rien percevoir ni deviner les mouvements de l'expérimentateur. J'ai toujours pensé que la collaboration d'un prestidigitateur est nécessaire pour déceler ces causes d'erreur. »