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RECHERCHES EXPÉRIMENTALES SUR LE SOMMEIL PROVOQUÉ A DISTANCE

Gomment se produit l'hypnose ? Est-elle toujours, comme le prétend l'école de Nancy, un simple effet de la suggestion, c'est-à-dire de l'attente et de la conviction conscientes du sujet? Ou le mécanisme en est-il plus obscur et plus compliqué qu'il ne le paraît d'après les théories de cette école, et faut-il faire une part, au moins dans certain cas, à une influence personnelle de l'opérateur tout à fait distincte de la suggestion ?

La question à notre avis doit rester ouverte : ceux-là se trompent qui, se hâtant de la fermer, déclarent avec le professeur Bernheim que la suggestion est la clé de tous les phénomènes de l'hypnose. Ils se condamnent ainsi à passer sans les voir ou même en les niant de parti pris à côté de phénomènes très réels et très significatifs comme ceux que nous nous proposons de faire connaître ici.

Voici quel fut le point de départ des recherches suivantes.

En septembre 1892, j'étais installé avec tous les miens, pour y passer les vacances, dans la petite ville d'Amélie-les-Bains.

Onparlaitbeaucoup, cette année-là, dans le monde des baigneurs, des séances données au Casino par un jeune homme du pays qui se faisait appeler Dockmann. J'eus la curiosité d'y assister. Le médium, âgé d'environ vingt ans, brun et sec, visiblement très

nerveux, avait, paraît-il, servi de sujet à un médecin de la marine, et, à la suite de ces expériences, avait senti s'éveiller en lui la vocation de liseur de pensées. Tout le monde connaît ce genre de spectacle où un assistant réussit plus ou moins heureusement à transmettre sa volonté à un médium, sans paroles, sans gestes, et même sans contact, par un simple effort mental.

La pénétration du jeune montagnard me parut souvent mise en défaut, et lui-même m'avoua qu'il essayait de deviner à toute sorte d'indices les intentions de son conducteur. « Vous auriez besoin, lui dis-je en riant, de vous faire endormir à nouveau pour recouvrer votre ancienne lucidité ; si le cœur vous en dit, je suis tout prêt à vous rendre ce service. » Dockmann parut surpris et quelque peu choqué de ma proposition : « C'est moi qui endors les gens, dit-il ; on ne m'endort plus. »

Pourtant, quelques jours plus tard, probablement pour complaire au maire de la ville qui semblait avoir le désir d'assister à une séance d'hypnotisme, Dockmann consentit à se laisser faire. Donc un soir, ver dix heures, devant un cercle de quatre à cinq personnes, je lui saisis les pouces et le regardai fixement dans les yeux : au bout de quelques minutes, le voilà endormi, si toutefois on peut appeler sommeil l'état comateux, cataleptique, où il paraît plongé. Tout son corps est raidi ; ses mâchoires sont crochetées, et j'obtiens à grand'peinede brèves réponses à mes questions. Le réveil se produit avec une extrême lenteur. Un second sommeil présente les mêmes caractères, sauf que le réveil est plus prompt. Bref, le sujet ne semble guère intéressant, et je ne vois pas grand'chose à en tirer.

Le lendemain, selon mon habitude, je me rendis au Casino vers une heure de l'après-midi pour y prendre le café et assister à la répétition de la pièce qui devait être jouée le soir. Le petit théâtre emplit le fond d'un jardin ombragé de grands arbres; des tables, des sièges y attendent les consommateurs ; et, dominant la scène et le jardin, une longue terrasse reçoit, chaque jour, les habitués qui viennent y jouer leur partie de manille.

Je m'assois sur la terrasse, et tout en dégustant le café qu'on vient de me servir, je laisse errer mes regard au-dessous de moi. Dockmann est assis dans le jardin avec un ami qui parcourt un journal : il me tourne presque le dos et s'occupe à rouler une cigarette. Comment l'idée me vint-elle d'essayer l'expérience dont on va lire le récit ? Je ne sais, mais enfin cette idée me vint, et de toutes les forces de ma volonté, je la mis immédiatement à exécution. Concentré, isolé dans cette seule pensée, regardant fixement dans la direction de Dockmann, je lui ordonnai de cesser tout mouvement et de s'endormir. A aucun moment il ne parut s'apercevoir de mon regard, mais assez rapidement je vis ses gestes se ralentir, ses yeux devenir fixes. La cigarette inachevée entre les mains, il abaissa tout à coup ses paupières, et resta immobile, pareil à une statue. Son ami lève la tête, l'aperçoit en

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cet état, l'interpelle et n'obtient pas de réponse. Une chanteuse, assise à la table voisine, s'effraie, jette déjà des cris. Je me hâte de descendre, et, en quelques secondes, lui soufflant vivement sur les yeux, je réveille mon sujet improvisé qui ne semble même pas savoir ce qui vient de lui arriver.

J'avais tenté cette expérience à tout hasard, ne comptant nullement sur un succès, et j'étais moi-même stupéfait du résultat. Le lendemain, l'occasion s'offre à moi de la renouveler. J'arrive au Casino vers une heure et demie, Cette fois, Dockmann était assis à la terrasse, seul, à une table où il écrivait une lettre, courbé en deux, le nez presque sur son buvard. Ma table était à cinq ou six mètres de la sienne ; entre lui et moi se trouvait un quadrille de joueurs de cartes. Je me concentrai de nouveau dans une tension nerveuse qui me faisait en quelque sorte vibrer de la tête aux pieds et j'ordonnai de toutes mes forces à Dockmann, tout en le couvant des yeux, de cesser d'écrire et de s'endormir. L'action fut moins rapide que la veille. On eût dit que le sujet luttait contre ma volonté. Après une ou deux minutes, il donna des signes visibles de crispation : sa plume restait en suspens, comme s'il cherchait en vain les mots ; il faisait avec la main le geste de quelqu'un qui écarte une influence obsédante ; puis il déchira la lettre commencée et se mit à en écrire une autre ; mais bientôt sa plume resta clouée sur le papier et il s'endormit dans cette position. Je m'approchai de lui avec plusieurs des assistants qui avaient interrompu leur jeu : tout son corps était contracture, dur comme un morceau de bois ; on essaya inutilement de fléchir un de ses bras ; il ne perdit sa raideur que sous l'action de mes passes. Quelques souffles sur les yeux amenèrent le réveil. Quand il eut repris l'usage de ses sens, Dockmann me pria de ne plus renouveler ces expériences, il se plaignit d'avoir été très fatigué par celle de la veille. 11 m'assura d'ailleurs s'être endormi les deux fois sans avoir eu le moindre soupçon que ce brusque sommeil lui fût envoyé par moi ni par personne.

Mon attention ayant ainsi été appelée d'une façon tout à fait inattendue sur le phénomène du sommeil provoqué à distance et à Finsu du sujet, je me promis bien de saisir toute occassion qui s'offrirait à moi de l'étudier.

Cette occasion me fut offerte par le jeune Gustave P., dont il a été déjà question au chapitre vu1.

1. Loco citato. L'hypothèse du magnétisme animal d'après de nouvelles recherches.

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J'avais fait avec lui plusieurs séries d'expériences, principalement pendant la première moitié de l'année 1894. Au cours d'une de ces séances, je me disposais à éveiller le sujet à ma façon ordinaire, c'est-à-dire par la suggestion verbale et en agitant l'air devant son visage, lorsqu'avant que j'eusse dit une parole et l'ait un geste, il s'éveilla spontanément. Je me demandai si ce réveil n'était pas l'effet d'une sorte de communication de pensée, et je me proposai de vérifier cette hypothèse par de nouvelles expériences spécialement instituées à cet effet ; mais, par malheur, Gustave P... dut quitter Paris pour s'embaucher en province et je le perdis de vue pendant plus de sept mois. Je repris mes séances avec lui en février 1895. Elles se continuèrent à partir de ce moment — sans grandes interruptions — jusqu'en juillet 1896 ; et j'eus ainsi occasion de constater, aussi souvent que je le voulus et dans les conditions les plus diverses, le phénomène du sommeil et du réveil provoqués à distance par une simple action mentale.

Ce phénomène devint pour moi aussi familier, et presque aussi facile à produire que le sommeil provoqué par la suggestion, le regard ou les passes; il me serait donc impossible de relater ici tous les cas où je l'ai produit. Je me contenterai d'en donner quelques exemples choisis parmi les plus caractéristiques.

La difficulté particulière de cette sorte d'expérience, c'est qu'il faut que le sujet ne puisse soupçonner à aucun signe l'intention de l'expérimentateur : il doit être endormi absolument à son insu, dans les moments où il ne peut s'y attendre en aucune façon. Aussi n'est-il guère possible de combiner l'expérience à l'avance : elle doit le plus souvent être improvisée à l'instant précis où le hasard fait naître une occasion favorable, et sa force probante lui vient presque toujours des circonstances extrêmement particulières au milieu desquelles elle s'est produite. Qu'on excuse donc le caractère forcément anectodique de la plupart des expériences dont nous allons faire le récit.

Le 27 février 1895 Gustave P.. . venait d'être endormi et, au cours de ce sommeil, j'avais expérimenté les phénomènes d'attraction et de picotement produits dans les différentes parties du corps par la présentation de la main, dont j'ai rendu compte au chapitre vu. — Gomme ce genre d'expériences énervait très rapidement le sujet, je le réveillai et le laissai reposer, tout en causant avec lui de choses indifférentes. A ce moment, je m'aperçus que le feu s'éteignait dans la cheminée près de laquelle nous étions assis, et je sonnai pour que la domestique vînt le rallumer. Tandis qu'elle vaquait à cette opération, nous restions silencieux, Gustave et moi. J'eus alors l'idée de saisir cette occasion pour essayer de l'endormir par le seul effet de la volonté. Sans le regarder, mes yeux fixés dans la direction du foyer, je lui ordonnai mentalement de dormir, avec toute la force de volonté dont j'étais capable, et en moins d'une minute, avant que le feu fût rallumé, ayant levé les yeux vers lui, je m'aperçus qu'il

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dormait. Dès que nous fûmes seuls, je lui demandai pourquoi il s'était endormi sans ma permission; il me dit qu'il avait senti tout à coup dans sa tête la même chaleur et le même trouble qui précédaient toujours chez lui le sommeil quand je l'endormais ; et c'est toute la réponse que je pus en tirer et qu'il reproduisit d'ailleurs invariablement chaque fois que je lui posai cette question dans la suite. Après un quart d'heure environ de sommeil employé à la reprise de nos premières expériences, le voyant de nouveau énervé, je lui dis qu'il allait dormir tranquillement dix minutes et que je le réveillerais ensuite, quand il serait tout à fait reposé. Puis j'allai à la fenêtre et, lui tournant le dos et regardant au dehors, je lui ordonnai mentalement de se réveiller. L'ordre mental fut plus fort que la suggestion verbale, car une minute ne s'était pas écoulée que le sujet poussait un profond soupir et s'éveillait. Quelques instants après, je l'endormais de nouveau par un acte intérieur de ma volonté.

A partir de ce jour, il ne se passa pas de séance où je n'expérimentai le phénomène, souvent plusieurs fois dans la même séance, à chaque occasion qui m'était offerte. Je remarquai, surtout dans les premiers temps, que j'éprouvais le lendemain une très grande lassitude, une sensation d'épuisement et de vacuité qui se localisait surtout dans l'occiput, et, coïncidence assez singulière, le lendemain de la séance que je viens de raconter, le sujet se plaignit à moi spontanément d'avoir éprouvé cette même sensation au même point. Du reste, l'action mentale nécessaire pour provoquer ainsi le sommeil s'accompagne toujours d'une extrême tension cérébrale ; il ne suffit pas de penser une seule fois qu'on veut endormir le sujet, il faut se concentrer, se fixer dans cette pensée ou plutôt dans cette volonté pendant une ou deux minutes, trente secondes au minimun ; et, à mesure que cette tension se prolonge, la fatigue nerveuse s'accroît rapidement et devient bientôt presque intolérable. Cependant l'habitude, ici comme ailleurs, diminue graduellement l'effort, et dans ces derniers temps, j'arrivais à endormir mentalement mon sujet sans en éprouver une trop grande fatigue.

J'ai rendu un assez grand nombre de personnes témoins de ces expériences, entre autres M. K..., interne delà clinique du DrBérillon. M. K... était venu chez moi un soir, accompagné d'un de ses amis qu'il endormait. Après avoir présenté un certain nombre d'expériences avec Gustave P..., jelle réveillai définitivement, et. m'adressant à M. K... et à son compagnon, je les priai de vouloir bien expérimenter à leur tour. Le sujet de M. K... fut immédiatement endormi par suggestion et Gustave, qui le regardait avec une

très vive curiosité, nous fit part de l'intérêt qu'il prenait à ce spectacle. Pendant que son attention et celle de tous les assistants était tournée sur M. K.., et sur son sujet, j'ordonnai mentalement à mon sujet de dormir. Comme je l'ai observé dans tous les cas analogues, c'est-à-dire quand son attention était fortement excitée par quelque objet ou quelque événement intéressants, il m'opposa inconsciemment une assez longue résistance, et il me fallut près de trois minutes pour provoquer le sommeil. Quand je le vis endormi, je le montrai du geste aux assistants. Ceux-ci, qui n'avaient pas été prévenus de mon action, crurent qu'il s'était endormi par imitation, par sympathie, en regardant le sommeil du sujet de M. K... Je leur fis comprendre par signes que j'étais la causede ce sommeil, mais je vis bien qu'ilsn'en étaient pas convaincus. Aussi, quelques instants après, je leur fis passer un papier sur lequel j'avais écrit : « Je vais l'éveiller mentalement » ; puis, tandis que M. K... continuait à expérimenter avec son sujet, j'ordonnai mentalement à Gustave P... de se réveiller. Cette nouvelle action fut à peu près aussi lente que la première ; mais enfin, après deux minutes environ de tension cérébrale, j'eus la satisfaction de voir Gustave P... ouvrir les yeux et sortir de son immobilité de statue. Aux paroles qu'il prononça ensuite, nous comprîmes qu'il n'avait aucun soupçon de ce sommeil intercalé. Je désirais convaincre entièrement les assistants de la réalité du phénomène : aussi je guettai l'occasion de le produire une seconde fois devant eux. Voici comment elle se présenta. Le sujet de M. K... ne dormait que d'un demi-sommeil. M. K... lui suggéra, àhaute voix, que lorsque la pendule sonnerait dix heures il s'endormirait profondément. L'aiguille marquait à ce moment dix heures moins dix. Redoublement de curiosité chez Gustave P... dont les yeux vont alternativement du sujet à la pendule. Je préviens les assistants de mon intention par un mot manuscrit. (Gustave est accoutumé à voir ainsi circuler des notes, attendu que dans les expériences que je fais avec lui devant des assistants, je tiens à ce qu'on parle le moins possible.) La pendule marquait dix heures moins cinq, et Gustave dormait déjà. Je le laissai dormir jusqu'à dix heures et quart, et après avoir prévenu les assistants, toujours par écrit, je le réveille sans un mot, sans un geste par l'effort de ma volonté. Il renoue immédiatement le fil de sa conscience au point où je l'avais interrompu et, comme il s'attend à ce que le sujet de M. K... s'endorme profondément à dix heures, il est stupéfait de voir que la pendule marque dix heures passées, etnous l'entendons déclarer qu'il n'y comprend plus absolument rien.

Jusqu'ici je n'avais produit le sommeil par action mentale qu'au cours d'une séance déjà- commencée, après avoir déjà endormi le sujet par d'autres procédés (le plus souvent par la présentation de la main devant le front ou par des passes). Pouvais-je l'endormir ainsi d'emblée, dès le début de la séance, après un intervalle de huit à dix jours où j'avais cessé de le voir? J'expérimentai dans

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ce sens, et l'expérimentation donna une réponse affimative. Le Dr H., bibliothécaire de l'Ecole de médecine, et un de ses amis étant venus chez moi, commencèrent par interroger mon sujet sur ses antécédents, sur ses impressions, etc. Tandis que Gustave causait avec eux, j'étais dans un autre groupe et lui tournais le dos. Je lui ordonnai mentalement de s'endormir, et tout à coup, au milieu d'une phrase, ses yeux se fermèrent, et il resta muet Comme cela lui arrivait toujours quand il entrait en somnambu lisme, il n'était plus en rapport avec personne qu'avec moi. Je refis une autre fois la même expérience dans des conditions un peu différentes. J'avais longuement expérimenté avec G... devant une assez nombreuse société chez des amis : la séance était terminée, et l'on était passé au salon boire le thé. Mon sujet, fort entouré, causait dans un groupe ; j'étais à l'autre extrémité du salon dans un autre groupe, séparé de lui par plusieurs rangées de personnes. Tout en ayant l'air d'être fort attentif à ce que disait l'un de mes interlocuteurs, j'envoyai à mon sujet l'ordre mental de s'endormir, et j'entendis les exclamation de surprise et presque d'effroi que poussaient ceux qui l'entouraient en le voyant tout à coup immobile, les yeux fermés, la parole en quelque sorte coupée aux lèvres.

On a remarqué que, dans toutes les expériences qui précèdent, j'étais dans le même appartement que le sujet, à une courte distance, sans obstacle matériel qui me séparât complètement de lui. Le phénomène pouvait-il se produire, si nous étions dans deux pièces différentes, avec une ou plusieurs portes entre lui et moi ? Voici comment je réussis à résoudre le problème. Après une assez longue séance à laquelle, si je ne me trompe, assistait M. K... dont j'ai déjà parlé, Gustave me demanda l'autorisation de rentrer chez lui (il demeurait à Montmartre). Lorsqu'il eut pris congé des personnes présentes, je l'accompagnai dans l'antichambre, mais au moment de sortir, nous entendîmes un bruit de cataractes : c'était la pluie qui tombait à torrents. Malgré l'heure assez avancée, il ne pouvait songer à se mettre en route par un temps pareil ; je l'engageai donc à rentrer au salon jusqu'à ce que la pluie eût cessé. Peu soucieux sans doute de voir recommencer les expériences, il me pria de le laisser plutôt dans l'antichambre attendre le moment de sortir. J'y consentis très volontiers et rentrai au salon rejoindre mes amis, fermant derrière moi la porte qui séparait le salon de l'antichambre. Je saisis alors cette occasion inopinée d'expérimenter le phénomène dans des conditions qui me paraissaient absolument satisfaisantes. Au bout d'une minute de mon action, on entr'ouvrit la porte, et on vit Gustave endormi dans l'antichambre sur la chaise où il s'était assis. La porte refermée, j'envoyai l'ordre mental du réveil : et une minute après, on voyait Gustave, réveillé, se disposer à fumer une cigarette, n'ayant évidemment aucune conscience de ce court moment de sommeil.

Dans une autre séance, plusieurs de mes amis, parmi lesquels le

Dr B., s'étant réunis dans une pièce voisine pour expérimenter entre eux, j'interrompis mes expériences, et mon sujet et moi nous fîmes désormais le rôle de spectateurs. Comme l'assemblée était assez nombreuse, je pus quitter un moment la pièce sans que personne (sauf celui que j'avais prévenu de mon intention) s'aperçût de mon départ. Gustave, au moment où je m'en allai, était tout yeux et tout oreilles à ce qui se passait devant lui. Je m'en allai à l'autre extrémité de l'appartement: une antichambre, un long corridor, deux portes closes me séparaient de mon sujet. Je lui ordonnai mentalement de s'endormir. Une minute ne s'était pas écoulée que mon confident venait me dire : « Il dort » ; je le renvoyai à son poste et ordonnai mentalement le réveil. Encore une minute, et l'on venait me dire : « 11 est réveillé. »

Il eût été évidemment intéressant d'expérimenter le phénomène à de plus grandes distances, par exemple de ma maison (dans le quartier de l'Europe) à Montmartre où il habitait. Je n'ai jamais osé le faire ; et cela pour plusieurs raisons D'abord en supposant que Fexpérience eût réussi, je n'aurais eu aucun moyen pour le savoir ; car je ne pouvais pas mettre ou envoyer auprès de lui des contrôleurs qui seraient venus m'informer du résultat. La présence même de ces contrôleurs aurait pu d'ailleurs éveiller ses soupçons et lui faire deviner mes intentions : d'où l'objection toujours à craindre ; il s'est endormi non parce que vous avez voulu, mais parce qu'il s'est douté que vous vouliez l'endormir. D'autre part, toujours dans l'hypothèse d'un succès, j'ignorais dans quelle situation il serait surpris par le sommeil : il pouvait en résulter pour lui de graves dangers. Même dans le cas le plus favorable, s'il s'était endormi chez lui, parmi les siens, on n'aurait certainement pas attribué cet effet à une action exercée à distance ; les gens de son entourage en auraient conclu qu'il avait contracté, par suite de mes expériences, la fâcheuse maladie de s'endormir spontanément (ce qui ne lui est jamais arrivé) ; et je me souciais nullement d'encourir une telle responsabilité. — Mais on sait que M. Pierre Janet qui se trouvait à cet égard dans des conditions plus favorables a pleinement réussi au Havre ces mêmes expériences que nous n'avons pu ni voulu essayer.

Boibac. — Psychologie inconnue. i5

On objectera peut-être que le phénomène se rattache d'une manière indirecte à la suggestion, en ce sens que le sujet, venant chez l'opérateur pour être expérimenté, s'il ne sait pas quand et comment il doit être endormi, s'attend cependant à être endormi d'une manière ou d'une autre, et que cette attente générale, indéterminée, du sommeil est sans doute la condition préalable du succès de cette sorte d'expérience.

Je ne m'attarderai pas à démontrer, que cette condition, même en la supposant nécessaire, ne supprimerait nullement la nécessité d'une action personnelle de l'opérateur pour provoquer le sommeil à tel moment précis, dans telles circonstances particulières. Mais cette condition n'est nullement nécessaire comme le prouve le fait suivant dont je prie encore une fois d'excuser le caractère anecdoctique. Gustave n'était pas seulement ouvrier électricien ; il donnait aussi à ses moments perdus des leçons de bicyclette. Justement il apprenait à monter à une personne de ma famille ; et nous allions souvent tous trois par le chemin de fer de ceinture jusqu'à la station de l'avenue du Bois de Boulogne près de laquelle il donnait ses leçons. Pendant le trajet, soit à l'aller soit au retour, il m'est souvent arrivé de l'endormir, par ma volonté, d'un bout du compartiment à l'autre, tandis qu'il regardait par la portière du wagon. Je ne l'éveillais parfois, toujours de la même manière, qu'après que le train avait parcouru deux ou trois stations ; et comme il n'avait aucunement conscience d'avoir été endormi, il ne parvenait pas à s'expliquer comment il avait traversé sans les voir ces stations intermédiaires. On n'est donc pas autorisé à prétendre qu'il fallait que le sujet fût sous l'influence de cette idée préalable, qu'il allait être expérimenté, pour provoquer en lui le somnambulisme par une action mentale exercée à son insu et à distance.

J'ai présenté à la Société d'hypnologie mon sujet Gustave P. dans une de ses séances annuelles. J'ai pu me rendre

compte à cette occasion de l'extrême difficulté que présentent les expériences de cette sorte quand il s'agit de les montrer à un nombreux public. Ce n'est évidemment qu'à la condition de les voir reproduire un très grand nombre de fois, et chaque fois devant un nombre relativement restreint de personnes qu'on peut arriver à se faire une conviction définitive à leur endroit. Là est sans doute une des raisons pour lesquelles les laits de cet ordre n'ont jamais réussi à faire accepter leur réalité par les grandes assemblées savantes d'aucun pays.

J'avais donné rendez- vous chez moi à Gustave vers trois heures. Introduit dans mon cabinet, au bout de quelques instants il me pria de lui faire donner à boire. Je sortis de la pièce pour donner l'ordre qu'on allât chercher de la bière et, à travers la porte, je lui commandai mentalement de s'endormir. Quand j'ouvris la porte, je le trouvai endormi. Je le réveillai mentalement, et nous reprîmes notre conversation comme si rien ne s'était passé.

Un quart d'heure après, sur l'impériale de l'omnibus qui nous conduisait à l'Hôtel des Sociétés Savantes, j'essayai de l'endormir de nouveau, mais cette fois sans succès. Nous étions probablement trop distraits, lui et moi, pour que la communication se fit entre nos deux cerveaux.

On l'introduisit dans la salle de nos séances où il s'assit dans les rangs du public, pendant que je prenais place au bureau. Son attention paraissait entièrement accaparée par les lectures qu'il écoutait avec un visible intérêt. Je le désignai par écrit à notre président qui me demanda toujours par écrit, quand je voulais expérimenter, et à qui je répondis de même : « Immédiatement, si vous le désirez ». Sur son acquiescement je me concentrai dans la volonté de provoquer le sommeil : et, en moins d'une minute, mon sujet était endormi.

Notre président m'objecta qu'il avait peut-être deviné mon intention dans quelque changement de ma physionomie ou de mon attitude, et il fut convenu que j'irais dans la salle voisine et que là, j'essaierais d'endormir mon sujet à un

moment fixé d'avance. — Mais alors se produisirent dans le phénomène des perturbations singulières dont nous aurions sans doute l'explication, si nous en connaissions le mécanisme intime.

Tout d'abord, tandis que nous faisions ces arrangements le sujet se réveilla spontanément sans que je lui en eusse donné l'ordre (ce qui ne lui était jamais encore arrivé) ; et, dès que je fus rendu dans la salle voisine, avant que j'eusse commencé à exercer mon action (car le moment convenu n'était pas encore arrivé) il se rendormit de nouveau, sans doute spontanément. Je me contentai donc de lui envoyer l'ordre du réveil, et il se réveilla en effet ; mais à partir de ce moment, on eût dit qu'il était entièrement soustrait à mon influence. J'essayais à plusieurs reprises de l'endormir de la salle voisine ; mais, mes efforts n'avaient d'autre résultat apparent que de produire en moi une extrême fatigue nerveuse.

Lorsque le moment fut venu de présenter Gustave au public, je l'endormis par la présentation de la main et montrai les particularités de ses divers états de sommeil, après avoir exposé la plus grande partie des expériences dont je viens de faire le récit ; puis, voulant donner au moins un exemple matériel d'action à distance, j'écrivis sur un tableau : « Je vais le réveillera distance »; et le sujet, que j'avais laissé seul sur sa chaise endormi à l'autre bout de la salle, se re veilla en effet en moins d'une minute.

Tels sont les faits sur lesquels je me borne aujourd'hui à appeler l'attention des lectures; j'essaierai plus loin (ch. xx) d'en donner une interprétation.

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