Cf. chap. vu, vin et x
pothèse du magnétisme animal. « La suggestion, disait le professeur Bernheim, est la clë de tous les phénomènes de l'hypnose », et par suggestion il entendait la parole ou le geste de l'opérateur suscitant dans le cerveau du sujet une idée capable de s'imposer à son système nerveux et de se réaliser dans son organisme. Mais voilà que certains sujets paraissent obéir à la volonté ou à la pensée de l'opérateur, sans qu'aucune parole, aucun geste les leur révèle, parfois même hors de sa présence et à des distances plus ou moins considérables ; et les savants de Paris et de Nancy commencent à se demander s'il n'y a pas lieu d'admettre une forme particulière de la suggestion dite suggestion mentale dans laquelle la pensée ou la volonté de l'opérateur se communiquerait directement au sujet sans les intermédiaires habituels de la parole et du geste. Là-dessus les savants anglais font remarquer que cette communication de deux cerveaux à travers l'espace peut aussi se produire spontanément, comme en témoignent les cas relativement fréquents de télépathie ; et une Société se fonde, la Société des Recherches psychiques [Society for psychical research), pour étudier spécialement les phénomènes de télépathie et de suggestion mentale. Or, que sont ces phénomènes, sinon un groupe particulier des effets du magnétisme animal ?
Il est vrai que les savants anglais et français qui les admettent et les étudient ne s'en doutent pas encore, ou n'en conviendraient pas volontiers. Us n'y voient pas autre chose qu'une forme particulière, un cas extraordinaire, de suggestion, ou peut-être aussi d'hypéresthésie. Ils ne remarquent pas que ce qui caractérise avant tout ces phénomènes, c'est qu'ils impliquent la possibilité pour un cerveau de rayonner à distance, non pas sans doute la volonté ou la pensée, mais une influence susceptible de transmettre ou de reproduire la volonté et la pensée, comme des courants électriques envoyés par une pile le long des fils télégraphiques transmettent ou plutôt reproduisent la dépêche à l'autre extrémité. Si le cerveau de l'opérateur n'envoie rien au cerveau du sujet, et si
l'espace intermédiaire ne contient rien qui les mette en relation l'un avec l'autre, cette communication de deux consciences est un phénomène surnaturel, suprascientifique, qui ne se rattache à aucun autre dans l'ensemble de notre expérience et dont il faut dès maintenant renoncer à trouver jamais l'explication. Aussi, quand les membres de la Société des Recherches psychiques opposent gravement entre elles les deux hypothèses de Yef/luence et de la thought-tramference, c'est-à-dire du magnétisme animal ai de la télépathie, nous ne pouvons nous empêcher de voir ici un nouvel exemple des illusions produites par les mots sur les plus excellents esprits. N'est-il pas évident que la thought-transference n'est qu'une forme particulière de Yef/luence, à savoir une effluence cérébrale et mentale, nécessairement plus compliquée et plus obscure que la simple effluence nerveuse et vitale ?
Nous voyons, quant à nous, beaucoup plus d'inconvénients que d'avantages à aborder le problème par ce côté. Les partisans exclusifs de la télépathie semblent croire que le pouvoir d'influer à distance appartient uniquement dans l'organisme au cerveau, considéré dans son unité fonctionnelle comme l'organe propre de la volonté et de la pensée. Qu'ils s'en rendent compte ou non, c'est à l'élément psychique (abstraction ou même exclusion faite de l'élément nerveux) qu'ils attribuent cette mystérieuse propriété. — Aucune manière de voir, ne peut, à notre avis, être plus défavorable à la recherche scientifique. Si c'est l'âme, comme telle, qui, indépendamment de tout mécanisme, peut ainsi faire sentir son action à distance, nous pouvons bien constater le fait ; mais ce fait échappe à toute explication scientifique, bien mieux à toute recherche expérimentale; car il n'y a d'explication et d'expérimentation possibles, selon la profonde remarque de Claude Bernard, que là où les phénomènes sont absolument déterminés dans leurs conditions matérielles.
D'ailleurs, si nous nous plaçons au point de vue philosophique, il n'y a absolument rien dans la nature de l'âme qui justifie une pareille conception. De ce qu'une certaine pensée
est en moi (par exemple le principe d'un raisonnement), on conçoit à la rigueur qu'une autre pensée doive s'ensuivre, par exemple, la conclusion de ce raisonnement, attendu qu'il n'y a ici aucun intervalle, aucun espace ; mais de ce qu'une certaine pensée se produit dans mon esprit, comment s'ensuivrait-il qu'une autre pensée (identique ou non en espèce) dût se produire dans tel autre esprit, séparé du mien par toutes sortes d'intermédiaires ? Du moment qu'il est question d'espace, nous sortons de la sphère immatérielle de la conscience pour tomber dans le domaine de la matière et du mouvement ; l'explication mécanique des phénomènes, leur détermination expérimentale, deviennent immédiatement possibles et nécessaires .
Mais cette conception de la télépathie nous paraît tout aussi peu soutenable au point de vue physiologique. Sans doute, le cerveau a dans l'homme un rôle prépondérant et en quelque sorte unique ; il est l'organe de la vie consciente, de la vie intellectuelle et morale. Toutefois, ses fonctions psychologiques (si l'on peut les nommer ainsi) ont évidemment pour base et pour condition les propriétés physiologiques des éléments qui le composent. Ni les sensations ni la volonté ne seraient possibles si les fibres nerveuses ne possédaient par elles-mêmes la propriété de conduire le mouvement, si les centres nerveux ne possédaient celle de le recevoir et de le réfléchir en le transformant. Or ces propriétés ne sont pas particulières aux seuls éléments du cerveau ; elles sont communes à tous les éléments du système nerveux ; elles sont les propriétés générales des neurones. Dès lors, si la volonté, si la pensée, peuvent en effet se communiquer d'un cerveau à un autre, toutes les analogies non seulement nous autorisent, mais encore nous obligent à ne voir dans ce phénomène qu'une conséquence particulière de quelque propriété générale des cellules cérébrales et nerveuses, antérieure pour ainsi dire à la volonté et à la pensée elles-mêmes ; et en quoi pourrait consister cette propriété, sinon dans une sorte de rayonnement ou d'expansion de la force nerveuse que les phéno-
Eoirac. — Psychologie inconnue. 16
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mènes de chaleur, de lumière et d'électricité nous rendent relativement facile à concevoir ?
Or, ce qu'il faudrait étudier en premier lieu, à notre avis, d'abord pour en prouver l'existence, ensuite pour en déterminer les lois, c'est cette propriété générale d'agir à distance, que, sous le nom de magnétisme animal, on doit, croyons-nous, attribuer au système nerveux.
Nous ne pouvons que répéter ici ce que nous avons déjà dit ailleurs :
« Dans toute science, un certain ordre s'impose ; tant qu'on ne l'a pas trouvé, on erre au hasard. Certes, nous ne voudrions pas décourager les chercheurs qui s'appliquent avec tant d'ingéniosité et de persévérance à éclaircir les mystères de la télépathie, de la suggestion mentale, de l'extériorisation de la sensibilité ou de la motricité ou d'autres phénomènes plus extraordinaires encore, mais nous avons bien peur qu'ils ne prennent la question par le mauvais bout. Il faut, dirionsnous, commencer par le commencement, c'est-à-dire par les faits les plus simples et les plus aisés à connaître; or, il semble bien que les phénomènes de télépathie, de suggestion mentale, etc., soient parmi les plus compliqués et les plus obscurs. »
« Supposez un moment que nos savants ignorent absolument tout de l'électricité; ils ont seulement entendu parler d'un appareil en usage, au dire de certains voyageurs, en des pays lointains, tel qu'il suffit d'y prononcer quelques paroles pour être entendu instantanément aux plus grandes distances par les personnes avec lesquelles on désire converser, et pour entendre soi-même leurs réponses (on a reconnu le téléphone) Faut- il croire de pareils récits? La plupart des savants les traitent de fables et haussent les épaules. Quelques-uns cependant font une enquête : ils prient tous ceux qui ont pu avoir quelques renseignements sur ce merveilleux appareil de vouloir bien les leur communiquer, et ils espèrent par ce moyen non seulement s'assurer qu'il existe, mais encore surprendre le secret de son mécanisme. Là-dessus, nombre
de voyageurs leur envoient le récit détaillé des conversations qu'ils ont eues par téléphone, mais sans pouvoir expliquer, car ils l'ignorent eux-mêmes, comment se iait la communication. N'est-il pas évident qu'on n'arrivera jamais ainsi à découvrir l'électricité ? Il faut pour cela commencer par le commencement, c'est-à-dire constater tout d'abord que le frottement développe dans certaines substances la propriété d'attirer les corps légers, ou tout au moins que le zinc et le cuivre, mis en [contact avec de l'eau acidulée, dégagent une force particulière, etc. — Pareillement, si l'on doit comprendre un jour les phénomènes de la télépathie, ce sera seulement après avoir expérimentalement constaté les effets les plus simples et les plus directs de l'action que les êtres vivants peuvent exercer à distance les uns sur les autres, et non en collectionnant à l'infini, comme le font la Société anglaise des Recherches psychiques et ses imitateurs français, des récits plus ou moins authentiques et circonstanciés des cas de télépathie spontanée. »
On échappe sans doute à la plupart de ces confusions et de ces difficultés, lorsqu'on ramène, comme le fait M. Gasc- Desfossés, la question du magnétisme vital au second des deux problèmes dont nous avons donné plus haut la formule : et là surtout réside, selon nous, l'originalité de ce travail. Tant qu'on agit sur des êtres humains, sur des sujets, quelques précautions que l'on prenne pour exclure de ces expériences toute trace d'hypnotisme ou de suggestion, il est plus ou moins possible d'objecter que ces agents, et surtout le dernier, interviennent encore, même à l'insu et contre la volonté de l'expérimentateur; et telle est, en définitive, l'objection perpétuelle des partisans de la télépathie (ou suggestion mentale) à l'ex^, plication des phénomènes par le magnétisme animal. Mais quand on agit sur des objets matériels, sur des appareils de physique, pourra-t-on encore prétendre que ces appareils se laissent hypnotiser ou suggestionner à la façon des sujets? Et si les phénomènes qu'on y observe sont liés d'une façon régulière, mais sans contact et sans intermédiaires matériels,
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à la présence, aux mouvements, aux efforts volontaires de l'opérateur, ne faudra-t-il pas avouer que la force biomagnétique de l'organisme humain est la seule cause possible de tels effets ? L'auteur du Magnétisme vital a donc grandement raison d'appeler l'attention de tous les savants sur les belles expériences faites par M. de Puy fontaine avec son galvanomètre. Il en a vu et en fait voir la capitale importance pour la vérification définitive du magnétisme animal. Elles font, pourrait-on dire, entrer la question dans une phase nouvelle, et peut-être, si les savants consentaient à les examiner et à les reproduire, suffiraient- elles à décider quelques-uns d'entre eux à entreprendre, avec toutes les ressources des méthodes scientifiques, une étude, à notre avis aussi intéressante et aussi féconde en découvertes, pour ne pas dire davantage, que les plus hautes parties de la physique et de la physiologie. Le magnétisme animal attend encore son Claude Bernard ou son Pasteur. Puisse ce livre le lui donner ! Si ce souhait se réalisait, j'aurais été mauvais prophète en prédisant à sa tentative le même sort qu'à celles qui l'ont précédée : combien je serais aise qu'il fit mentir ma prédiction !