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CHAPITRE XV

On sait que Mesmer attribuait les effets singuliers produits sur un grand nombre de personnes par le regard, les passes, l'imposition des mains, etc., à une influence émanée du corps humain et de même nature que celle qui émane de l'aimant : de là le nom de magnétisme animal souvent donné à sa théorie. Braid a cru ruiner cette hypothèse par sa découverte de Y hypnotisme : du moment qu'on peut endormir une personne par des procédés tout physiques, par exemple en lui faisant fixer les yeux pendant un certain temps sur un point brillant, il n'est nullement nécessaire, semble-t-il, de supposer que les yeux, les mains, etc. de l'opérateur émettent un fluide quelconque. Sa conviction s'est imposée à tous les savants qui appartiennent à l'école de Paris. Sans admettre la même explication des phénomènes hypnotiques dont la suggestion, c'est-à-dire l'imagination, lui paraît être la cause unique et suffisante, l'école de Nancy se refuse de même à admettre aucune analogie entre ces phénomènes et les effets produits par l'aimant ou par l'électrité : peut-être même à cet égard va-t-elle plus loin dans la négation que sa rivale.

Cependant un certain nombre de chercheurs sont restés convaincus que l'hypothèse de Mesmer n'était que le pressentiment d'une grande vérité, et ils s'efforcent d'en donner la vérification expérimentale. Celui de nos contemporains qui aura le plus contribué à avancer la solution du problème est certainement M. de Rochas.

Pour prouver l'existence réelle, objective de l'influence

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magnétique, on peut sans doute employer plusieurs méthodes. M. de Rochas semble avoir repris et perfectionné la méthode imaginée par le baron de Reichenbach, célèbre chimiste allemand, qui, d'abord tout à fait éloigné des idées de Mesmer, fut en quelque sorte forcé par les faits eux-mêmes à y revenir. Cette méthode consiste à utiliser la sensibilité supérieure de certaines personnes (celles qu'on appelle des sensitifs ou des sujets) pour la perception des effluves magnétiques. Elle est sujette à une objection très grave : c'est qu'elle nous condamne à croire les sujets sur parole quand ils nous rendent compte de leurs impressions ; or, tout sujet est plus ou moins apte par nature soit à subir des suggestions, soit à se suggestionner lui-même. Dès lors, quand un sujet nous assure qu'il voit des effluves bleus ou rouges, on peut toujours se demander si ses perceptions sont bien réelles ou si ce n'est pas nous qui les lui avons inconsciemment suggérées par nos questions, et même si elles ne sont pas des effets spontanés de son imagination. Cependant la difficulté n'est pas insurmontable, et M. de Rochas l'a très ingénieusement surmontée. Tout le premier chapitre du livre1 qu'il a consacré à se sujet, contient l'exposé d'une série d'expériences destinées à prouver l'objectivité des effluves magnétiques, et peut être donné comme un véritable modèle de l'application de la méthode expérimentale à un ordre de recherches où ce n'est pas trop des efforts combinés du physicien, du physiologiste et du psychologue pour arriver à la découverte de la vérité.

Voici le résumé de ces expériences, qui ont porté principalement sur les effluves des électro-aimants et des aimants :

« 1° Au moyen de F électro-aimant nous faisons naître, ou nous supprimons, ou nous intervertissons à volonté, à Tinsu du sujet, les pôles magnétiques du noyau de fer doux ; non seulement les descriptions de l'effluve concordent parfaitement avec ces opérations, dans les vingt-deux expériences exécutées, mais le sujet constate même le passage du courant

1. M. de Rochas, L'Extériorisation de la sensibilité. Paris, Chamuel.

à un moment où l'opérateur croyait l'avoir supprimé. Avec un noyau d'acier que le sujet ne pouvait pas cependant distinguer du fer doux, des effluves décrits au moment du passage du courant persistent ensuite.

« 2° L'extrémité des doigts et les pôles d'un aimant puissant, placés devant la fente du spectroscope, donnent lieu à des colorations très nettes ; on vérifie que la description de chaque coloration concorde bien avec la position de l'oculaire qui permet seule d'admettre dans le champ la radiation lumineuse correspondante; on vérifie aussi que le sujet ne voit plus rien dès que, à son insu, on éloigne et l'on détourne de la fente du spectroscope ce qui est, d'après les descriptions antérieures du sujet, remplacement de l'effluve.

« 3° L'axe commun des deux niçois est dirigé au-dessus ces pôles d'un gros aimant, avec les précautions nécessaires pour que le champ ne contienne pas autre chose qu'un fond sombre ; le sujet voit ce champ éclairé en bleu au-dessus du pôle nord et en rouge au-dessus du pôle sud. Si on fait tourner le polariseur ou l'analyseur, le sujet décrit très nettement, et sans aucune hésitation, des variations d'intensité de ces lumières, et on constate que les positions des maxima et minima décrits correspondent bien à celles qui résultent des lois de la polarisation. Si l'appareil est dévié de la direction des pôles, le sujet ne voit plus rien. »

Ces expériences ont été faites par deux opérateurs dont les attributions étaient nettement séparées, l'un s'occupant seulement de placer le sujet dans l'état convenable, l'autre exécutant les opérations (aimantation par un courant, réfraction et polarisation de la lumière) à l'insu du sujet et aussi du premier opérateur, sans s'occuper en aucune façon de la partie hypnotique.

Afin d'éliminer l'influence de la suggestion, aucune parole susceptible d'influencer le sujet n'était prononcée devant lui, soit à l'état de veille, soit à l'état hypnotique.

Enfin ce sujet présentait cette particularité remarquable qu'il pouvait dessiner et peindre, au moment même de l'obser-

DoiUAC. — Psvcholojric inconnue. 18

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vation et d'après nature, les effets qu'il disait apercevoir.

Dans ces conditions, l'objectivité des effluves ne nous paraît pas contestable.

On remarquera cependant que les expériences ont surtout porté sur les effluves des aimants et des courants électriques et accidentellement sur les effluves de la main. Tout en souhaitant que M. de Rochas fasse méthodiquement pour ceux-ci ce qu'il a fait pour ceux-là, il n'en paraît pas moins établi par ces expériences mêmes que la main envoie des effluves tout à fait analogues à ceux des aimants et des courants.

C'est là un fait d'une importance énorme, car une fois bien établi, il prouve, contrairement aux assertions de l'école de Nancy et de l'école de Paris, que l'agent magnétique existe dans le corps humain. De là à conclure que cet agent intervient dans la plupart des phénomènes jusqu'ici attribués exclusivement par ces écoles à l'hypnotisme et à la suggestion, il n'y a qu'un pas, et ce pas, croyons-nous, la science, sous la pression des faits, finira bien par le franchir.

Est-ce à dire que la suggestion, si on ne prend pas les précautions nécessaires pour l'exclure, ne puisse pas toujours interférer ses effets avec ceux de l'agent magnétique? M. de Rochas est si loin de le nier qu'il a institué une série d'expériences spéciales expressément destinées à vérifier cette influence de la suggestion, et voici la conclusion qu'il en tire : « 11 est absolument indispensable de ne rien manifester devant le sujet, en paroles ou en actesr qui puisse l'influencer dans ses descriptions, et cela quel que soit l'état de veille ou de léthargie apparente dans lequel il se trouve. » C'est faute d'avoir scrupuleusement observé ces précautions que les partisans du magnétisme ont fait pour ainsi dire le jeu de ses adversaires. S'ils s'étaient toujours astreints à cette rigoureuse méthode, il y a longtemps que la question du magnétisme animal, dont on discute encore, et qui est même tranchée par la plupart des savants dans le sens de la négative, serait définitivement résolue par les faits, lesquels prouvent .jusqu'à l'évidence,, quand on sait bien les interroger, la vérité

de l'hypothèse mesmérienne (réduite à ses grandes lignes"1 et l'erreur profonde, insoutenable, des partisans exclusifs de la suggestion.

Faut-il cependant parler en toute franchise ? Nous regrettons que M. de Rochas, dans le chapitre qui porte pour titre : Extériorisation de la sensibilité, se soit départi ou ait paru se départir de la rigueur de la méthode qu'il avait si admirablement appliquée jusque-là. Certes, nous sommes convaincu de la réalité du phénomène qu'il a le premier observé et décrit sous le nom d'extériorisation de la sensibilité ; nous lavons nOus-même reproduit et constaté dans des conditions qui ne nous laissaient aucun doute à cet égard ; mais nous savons aussi que chez un grand nombre de sujets et dans bien des circonstances, la suggestion, si on ne prend pas le .soin de lui fermer la porte, se glisse dans ce phénomène, soit pour le compléter, soit même parfois pour le simuler à Finsu de l'opérateur et du sujet.

C'est pourquoi nous voudrions qu'on s'attachât à l'obtenir en quelque sorte à l'état de pureté absolue, dût-il par cela même paraître moins précis, moins parfait aux yeux d'observateurs superficiels (comme le sont malheureusement presque tous ceux qu'on appelle à venir vérifier et contrôler les expériences des savants qui se sont au contraire spécialisés dans cet ordre de recherches) ; on serait sûr du moins de savoir très exactement en quoi consiste et jusqu'où va l'extériorisation de la sensibilité, abstraction faite de tout élément étranger. „->■•-"

La science de ces faits extraordinaires, quel que soit le nom que lui réserve l'avenir, nous parait avoir déjà dépassé la période des observations et des expériences approximatives, et ce sont justement des travaux comme ceux de M. de Rochas qni sont la principale cause de ce progrès; aussi ne pouvons-nous plus, comme les anciens partisans du magnétisme animal, lesquels soupçonnaient à peine la puissance de la suggestion, nous contenter avec des « à peu près » en fait de preuves. Cette rigueur est d'autant plus

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nécessaire que les négateurs sont ici légion. Le devoir de ceux qui étudient ces phénomènes avec la conviction bien fondée qu'ils sont réels est d'aller au-devant de toutes les objections, de toutes les critiques ; c'est à eux de multiplier, d'exagérer les précautions, bien assurés qu'elles n'en serviront que mieux à faire éclater la vérité. Ces réserves faites, nous ne pouvons que signaler au lecteur comme dignes de la plus sérieuse attention tous les faits si intéressants, si nouveaux, rapportés par M. de Rochas dans le second chapitre de son livre.

Les chapitres qui suivent, et qui portent pour titre l'Envoûtement, la Poudre de sympathie, la Guérison magnétique des plaies par la transplantation et les théories de Maxwel, font honneur à l'extraordinaire érudition de M. de Rochas et présentent un grand intérêt historique, mais nous craignons qu'ils ne nuisent plutôt, dans l'esprit de la plupart des lecteurs, à l'impression que devrait leur laisser la physionomie de cet ouvrage. Ne seront-ils pas moins sensibles au caractère méthodique et scientifique des recherches de l'auteur qu'à l'étrangeté souvent extravagante ou fabuleuse des légendes et anecdotes dont il leur inflige le compromettant voisinage ? Sans doute lui-même déclare qu' « il ne saurait trop insister sur ce qu'il n'affirme nullement la réalité des faits contenus dans les récits qu'il rapporte; il est simplement le chroniqueur d'une tradition (à propos de l'envoûtement) qui, par sa persistance et son universalité, mérite d'attirer au moins l'attention de ceux qui étudient les progrès et les aberrations de l'esprit humain », mais il n'en est pas moins vrai que tous ceux qui sont indifférents ou hostiles à cet ordre de recherches ne verront pas ou ne voudront pas voir sa déclaration, et confondront dans la même incrédulité les faits patiemment observés et scrupuleusement contrôlés des premiers chapitres et les histoires invraisemblables et invérifiables des derniers.

Tel qu'il est, ce livre apporte la preuve d'une vérité dont on ne saurait exagérer l'importance et qui transformera singulièrement, le jour où elle sera connue de tous, les pro-

blêmes si troublants, comme les appelle M. de Rochas, de l'existence de l'âme et de la nature de ses rapports avec le corps. « Jusqu'ici, ajoute-t-il, les philosophes ont envisagé la question du côté métaphysique; j'essaie de l'aborder par la méthode expérimentale. » Les résultats qu'il a déjà obtenus nous font espérer qu'il continuera à éclairer de plus en plus par ses travaux cette obscure question des rapports du physique et du moral, qui s'impose de jour en jour avec une insistance croissante à l'étude de la science et de la philoso phie contemporaines.

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