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CHAPITRE XVI

Nous avons analysé dans le précédent chapitre l'ouvrage de M. de Rochas sur l'extériorisation de la sensibilité. De l'ensemble des faits qui s'y trouvaient rapportés semblait sortir cette conclusion qu'il existe dans le corps humain une force capable de rayonner à distance, de s'extérioriser plus ou moins loin, et que cette force est celle-là même qui dans le système nerveux est le véhicule de la sensibilité, celle qui transporte aux centres cérébraux les impressions reçues à la périphérie de l'organisme.

Poursuivant ses recherches dans la même direction, mais en suivant une autre voie, M. de Rochas1 s'est proposé, de prouver que la force qui, dans le système nerveux est l'instrument de la motricité, celle qui transporte à la périphérie de l'organisme les impulsions parties des centres cérébraux et qui sans doute est identique en essence à la précédente, peut aussi s'extérioriser à des distances plus ou moins considérables et produire des mouvements, des déplacements d'objets matériels. De part et d'autre, c'est la vérification expérimentale de l'hypothèse mesmérienne du magnétisme animal, à laquelle la science officielle n'oppose encore aujourd'hui que des négations systématiques, ou, ce qui est pire, l'indifférence et le silence du parti pris.

Le fait que M. de Rochas prétend établir d'une façon spéciale dans ce livre, c'est selon la définition qu'il en donne lui-

1. De Rochas, L'extériorisation de la motricité. Paris, Chamerot.

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même « la mise en mouvement sans contact d'objets inertes, à l'aide d'une force émanant de l'organisme de certaines personnes », et les preuves expérimentales de ce fait sont divisées par lui en deux groupes; le premier contient toutes les expériences faites sur Eusapia Paladino, et dont les plus récents l'ont été en 1895 par M. de Rochas lui-même à l'Agnélas, en compagnie du Dp Dariex et de plusieurs autres expérimentateurs ; le second rapporte des observations et expériences plus anciennes, notamment celle du comte de Gasparin en 18oi, celle de la Société dialectique de Londres en 1869, celles de W. Crookes, les expériences faites avec Slade, celles de Mac-Nab, de Pelletier, du Dr Paul Joire de Lille, enfin le cas des femmes électriques et celui des maisons hantées où la même force paraît se manifester.

Nous ne pouvons entrer ici dans l'examen détaillé de tous les phénomènes dont le livre de M. de Rochas contient la minutieuse énumération : qu'on nous permette seulement d'en signaler deux qui nous paraissent typiques et que nous empruntons au récit des expériences de l'Agnélas.

« Eusapia, les pieds et les mains tenus, prévient qu'elle va tirer la clé du bahut placé à sa gauche, et trop éloigné d'elle pour que sans se pencher très fortement elle puisse l'atteindre soit avec les mains, soit avec les pieds. D'ailleurs M. de Watteville est placé entre le médium et le bahut, si bien que le médium ne saurait atteindre le bahut qu'en passant à côté de M. deW... ou même en le poussant. En outre, la lumière est suffisante pour qu'on puisse voir nettement si Eusapia dirige un de ses membres vers le bahut. Aussitôt on entend grincer distinctement la clé clans la serrure, mais la clé, mal engagée, refuse de sortir. Eusapia prend d'une main le poignet gauche de M. Sabatier et des doigts de l'autre main lui entoure l'index. Elle produit autour de ce doigt des mouvements alternatifs de rotation auxquels correspondent des grincements synchrones de la clé tournant tantôt dans un sens, tantôt dans un sens contraire.

Quelques minutes plus tard, Eusapia saisissant de ses deux mains la main de M. S..., qui est assis à droite, par des gestes saccadés de va-et-vient, comme pour ouvrir la porte du bahut située à gauche à un mètre de distance environ et derrière M. de W... Aussitôt la porte du bahut s'agite et produit des sons saccadés et tumultueux comme ceux d'une porte qu'on s'efforce

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d'ouvrir, mais qui résiste, la serrure n'étant pas ouverte. A ce moment, M. de W... demande s'il n'y a pas lieu de dégager directement la clé du bahut, que les efforts d'Eusapia n'ont pu que faire tourner sans l'ouvrir. Sur avis conforme des observateurs, M. de W... tourne la clé, ce qui rend libre la porte du bahut. Alors sur un nouveau geste d'Eusapia, la porte s'ouvre. Eusapia, s'inclinant vers M. S... placé à sa droite, met chacune de ses mains sur la joue correspondante de M. S... Les pieds sont toujours bien tenus, le droit par M. S..., le gauche par M. de W... Eusapia trappe des deux mains en cadence les joues de M. S... La porte de l'armoire s'ouvre ou se ferme alternativement en cadence. Un coup sur les joues l'ouvre, le coup suivant la ferme. Les mains sont parfaitement vues et senties, les mouvements de la porte sont également vus et entendus, car la porte vient frapper en s'ouvrant contre la chaise de M. de W.., assis devant le bahut (entre le bahut et Eusapia) et en se fermant contre le bahut luimême. Les mouvements de la porte sont proportionnés comme vivacité aux mouvements des mains. Après un certain nombre de coups ainsi portés, Eusapia pousse vivement la tète de M. S... vers le bahut, la porte se ferme avec violence. »

Voici le second phénomène qui n'est pas moins significatif que celui dont on vient de lire la description et qui nous semble avoir été observé dans des conditions tout aussi satisfaisantes.

« Sur la table du salon d'un mètre de longueur environ, lourde et bien calée, est placée, vers l'une des extrémités, une forte lampe à pétrole donnant une belle lumière et munie d'un abat-jour en mousselineblanche. Latable est brillamment éclairée. 11 est six heures et demie environ. On va passer pour le dîner dans la salle à manger qui est à côté ; Eusapia est en état normal et non en transe.

«Sont présents: MM. de Rochas. Dariex, Sabatier,de Grammont, de Watteville.

« M. de G... demande à Eusapia si elle se sent capable, dans cet état normal et en pleine lumière, d'agir par la simple imposition des mains sur un pèse-lettres à plateau et à bascule qu'il a dans sa valise de voyage. Eusapia répond qu'elle n'en sait rien, mais qu'elle est disposée à l'essayer. Les membres de la commission expriment le désir qu'une semblable expérience soit faite immédiatement, car le contrôle en est excessivement facile, son caractère improvisé ne permettrait pas de soupçonner la préparation préalable d'un artifice, et son succès ferait dans leur esprit disparaître bien des doutes. M. de G... vient chercher son trébuchet à plateau dans sa chambre au premier étage, et l'instrument est

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placé sur la table à 60 centimètres de la lampe à pétrole, de manière que l'observation en soit très facile pour tous les observateurs. Le trébuchet est muni d'un plateau et d'un contrepoids placé à l'extrémité d'un levier coudé. Le mouvement d'une longue aiguille sur un cadre indique le poids correspondant au degré d'abaissement du plateau. La situation la plus abaissée du plateau correspond à un poids de 50 grammes placé sur le plateau. Eusapia se met debout, près de l'extrémité de la table où est placé le trébuchet dont l'aiguille marque o... MM. de Hochas, S..., de G..., et de W... se disposent autour de la table et portent leurs regards très attentifs sur le plateau et sur les mains d'Eusapia. Eusapia essaie d'abord infructueusement de le faire mouvoir en plaçant une seule main à quelques centimètres audessus du plateau. Réunissant alors en pointe les doigts de chacune des mains, elle place celles-ci l'une à droite, l'autre à gauche du plateau et concentre sa volonté sur ce point. L'extrémité des doigts de chacune des mains est distante de 3 ou 4 centimètres au moins des bords du plateau, et se trouve absolument sans contact avec ce dernier. Eusapia esquisse avec les mains quelques faibles mouvements de haut en bas. Au début le plateau est immobile ; bientôt il oscille à plusieurs reprises, synchroniquement avec les mains. Enfin Eusapia ayant abaissé les mains, le plateau s'est abaissé à fond, c'est-à-dire jusqu'au point extrême de sa descente et est ensuite remonté. Pendant ce temps le médium n'a fait aucun autre mouvement des mains; la table, solidement calée, n'a subi aucune espèce d'ébranlement.

<, Immédiatement après et dans les mêmes conditions d'éclairage, l'expérience est recommencée. Le Dr Dariex, qui n'a pas assisté à la première, est venu ajouter son contrôle à celui des quatre observateurs. » Elle donne le même résultat.

« D'ailleurs, en présence des mêmes observateurs, l'expérience a été reprise avec de nouveaux moyens de contrôle. Pour s'assurer des mouvements des mains et pour les maintenir à distance du pèse-lettres, M. S... s'est placé derrière le médium et passant les bras de chaque côté de sa taille, a saisi la main droite du médium avec sa main droite, et la main gauche du médium avec sa main gauche, les emprisonnant l'une et l'autre avec ses doigts, et laissant seulement saillir un peu l'extrémité des doigts d'Eusapia réunis en pointe. En outre en se penchant légèrement sur le côté, il voyait très bien le pèse-lettres et les mains. Dans ces conditions, il a accompagné les mouvements des mains du médium et s'est assuré qu'elles se mouvaient bien dans les plans verticaux, sans obliquer vers le pèse-lettres et sans entrer en contact avec lui. Le pèse-lettres s'est de nouveau abaissé à fond pour la troisième fois, et aucun des observateurs n'a pu apercevoir le moindre contact. »

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Deux ou trois faits bien constatés, bien contrôlés, comme ceux dont on vient de lire le récit (et c'est la raison même pour laquelle nous l'avons reproduit textuellement), valent évidemment mieux pour faire la preuve décisive, définitive de Faction motrice à distance que des centaines d'observations plus ou moins douteuses sur lesquelles il est toujours possible d'épiloguer.

Nous ne voyons pas en effet quelles objections les incrédules les plus déterminés pourraient opposer à ces expériences et surtout à la seconde.

On sait que les expérimentateurs de Cambridge ont cru découvrir, disons même, si l'on veut, ont découvert des tentatives de fraude dans certaines séances d'Eusapia qui aurait essayé de soustraire une de ses mains à leur contrôle et fait des mouvements plus ou moins suspects dans la direction des objets qu'elle devait mouvoir. — Admettons qu'il en soit ainsi : a-t-on le droit d'en conclure que les faits observés par M. de Rochas et ses amis, dans les conditions que nous venons de voir, perdent toute valeur probante et qu'il n'y a pas lieu d'en tenir compte? Cette méthode de discussion est vraiment trop sommaire. C'est pourtant celle que les partisans du statu quo scientifique appliqueront très vraisemblablement aux nouvelles recherches de M. de Rochas, comme ils nous l'ont appliquée à nous-même, lorsque rendant compte dans la dernière Année psychologique d'expériences infiniment plus modestes surFaction exercée à distance par un opérateur sur un sujet, on nous a simplement fait remarquer qu'il serait bon de s'adjoindre pour de telles recherches le concours d'un prestidigitateur de profession. — Mais il existe une méthode plus sommaire encore dont nous souhaitons à M. de Rochas de ne pas subir la cruelle application : celle-là supprime purement et simplement toute discussion en feignant d'ignorer les recherches faites et les résultats obtenus. On se contente d'affirmer chaque fois que Foccasion s'en présente, — et cette occasion même on se garde de la faire naître, car on semblerait ainsi s'intéresser à un ordre d'études qu'on dédaigne — que des

faits de cette sorte n'ont jamais été constatés dans des conditions suffisamment scientifiques.

Il faut d'ailleurs le reconnaître, la constatation de ces faits est entourée de difficultés particulièrement redoutables.

Nous ne voulons pas seulement parler ici des supercheries volontaires ou involontaires, auxquelles les médiums vrais ou faux sont soupçonnés d'avoir si souvent recours et contre lesquelles on ne saurait prendre de trop rigoureuses précautions ; nous supposons qu'il s'agit de faits réels, sincères, authentiques. Tels qu'ils se présentent à nous jusqu'ici, ces faits nous apparaissent comme des accidents rares, exceptionnels, essentiellement capricieux, liés à la présence d'un individu déterminé, tel que Douglas Home, Henri Slade ou Eusapia Paladino, sans qu'on puisse être assuré qu'ils se produiront toujours, même quand cet individu sera présent, et en se replaçant dans les mêmes conditions où on les aura déjà vus se produire. Les savants, accoutumés à expérimenter en physique, en chimie, exigent en quelque sorte des faits de la nature qu'ils soient toujours disponibles, toujours prêts à répondre à l'appel du premier expérimentateur venu qui se met dans les conditions requises : ils se défient des phénomènes qu'on ne peut observer qu'à la condition de faire venir à grands frais d'Angleterre, d'Amérique ou d'Italie un certain sujet qui seul a la propriété de les produire, non constamment, mais lorsqu'il se trouve dans un de ses bons jours. Il n'est pas donné à tout le monde, disait un proverbe ancien, d'aller à Gorinthe. On pourrait dire de même qu'il n'est pas donné à tout le inonde d'aller à Carqueiranne ou à l'Agnélas. D'où la nécessité pour tous ceux qui n'ont pas assisté à ces expériences de ne les connaître que par le témoignage d'un petit nombre d'observateurs privilégiés et d'ajouter foi à leurs rapports, s'ils ne peuvent ou ne veulent suspecter soit leur véracité, soit leur clairvoyance. La critique des témoignages, qui est proprement la méthode de l'histoire et des sciences d'érudition, se substitue ainsi à la méthode des sciences expérimentales, c'est-à-dire à Tobser-

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vation directe des laits et à leur reproduction artificielle.

11 semble même qu'à cet égard, les faits spécialement étudiés par M. de Rochas dans le présent livre soient dans une condition plus défavorable que ceux qui faisaient l'objet de son précédent ouvrage, ou en général que les faits ordinaires de suggestion, d'hypnotisme et de magnétisme animal. Ceux-ci en effet, s'ils ne peuvent pas être obtenus avec n'importe quel être humain, sont tels cependant qu'on peut les réussir avec un nombre relativement considérable de personnes : il suffit donc d'expérimenter sur une assez grande étendue pour être certain de les observer ; et quoique leur déterminisme ne nous soit pas parfaitement connu, nous en savons cependant assez pour pouvoir les provoquer à volonté chez des sujets appropriés.

Tout cela est vrai, sans cloute, mais tout cela ne prouve pas qu'on ne doive pas étudier cet ordre particulier de faits et que ceux qui s'appliquent à leur étude soient des esprits faux et chimériques. Bien au contraire, nous devons leur être d'autant plus reconnaissants de leurs efforts qu'ils sont aux prises avec de plus grandes difficultés.

Gardons-nous de croire, comme semblent le faire certains savants, qu'il existe dans la nature deux sortes de faits, les faits scientifiques et ceux qui ne le sont pas, les premiers seuls dignes d'être étudiés, les seconds, hérétiques, excommuniés, bons à traiter par l'indifférence ou le mépris. Un tait, par lui-même, n'est pas scientifique : il est réel, naturel, ou il n'est rien. C'est nous qui le rendons scientifique, le jour où nous avons su découvrir ses propriétés, ses rapports, les conditions nécessaires et suffisantes de son existence. Pour certains ordres de faits, ce travail qui nous incombe se trouve relativement facile; pour d'autres, il est hérissé de difficultés de toutes sortes; mais ceux-ci ne sont ni plus ni moins scientifiques que ceux-là.

Toute la question est donc de savoir si les faits dont nous parle M. de Rochas sont bien réels : s'ils le sont, nous devons les prendre tels que la nature nous les donne, car pourquoi la

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nature serait-elle obligée de s'assujettir à nos convenances et de se plier à nos aises ? Pouvons-nous observer ou reproduire à volonté tous les phénomènes astronomiques, et par exemple le passage de Vénus sur le soleil ? Rare ou fréquent, exceptionnel ou habituel, capricieux ou régulier, un fait est un fait ; à nous de l'étudier et d'en découvrir la loi. Le jour où cette loi nous sera connue, ce qui nous paraissait rare, exceptionnel et capricieux, deviendra fréquent, habituel et régulier. M. de Rochas a donc hautement raison de revendiquer la légitimité de ses audacieuses recherches dans ce monde encore inconnu qu'il s'efforce de conquérir à la science, et nous ne pouvons que sympathiser avec les sentiments qui lui ont inspiré ces belles paroles : « Refuser de s'occuper de certains phénomènes, quand on est convaincu de leur réalité, par crainte du qu'en dira-t-on, c'est à la fois s'abaisser soimême en montrant une faiblesse de caractère méprisable et trahir les intérêts de l'humanité tout entière. Nul ne saurait, en effet, prévoir les conséquences d'une découverte quand il s'agit de forces nouvelles : celle,qui, il y a cent ans, ne se manifestait que par la contraction des cuisses de grenouilles suspendues au balcon de Galvani, n'est-elle point la merveilleuse source de mouvement et de lumière qui, aujourd'hui, anime nos locomotives les plus puissantes et illumine les côtes de nos continents? »

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