DONNÉES PRÉLIMINAIRES
Définition.
La notion primordiale de valeur répond à l'entité unique: « puissance de sensation lumineuse ».
Considérée en progressant des valeurs sombres aux valeurs claires, cette gamme est ascendante et représente la gamme des clartés ou « des valeurs physiologiques » ; considérée en sens inverse, elle est descendante et représente la gamme des obscurités ou « valeurs picturales » .
Valeurs picturales.
Ne maniant pas des faisceaux lumineux comme les physiciens, mais des pigments plus ou moins saturés,
les artistes estiment la valeur, non au degré de clarté, mais au degré d'obscurité.
Les artistes jouent des oppositions et dégradations de valeur comme de Télément fondamental de toute peinture. C*est en elles que résident la vigueur et le modelé du dessin, et c*est en elles aussi que repose la formule harmonique générale de toute œuvre : dessin, peinture ou sculpture, appelée à impressionner nos rétines. Tel use de la gamme entière, des notes les plus claires aux plus foncées de la palette ; tel autre, au contraire, se restreint et se cantonne en des notes moins éloignées les unes des autres. Tel répartit la lumière et Tobscurité de façon à marquer fortement les différences ; cet autre, au contraire, ménage les transitions. Tel enfin fait prédominer la lumière sur Tobscurité quand Tautre fait le contraire. Ce ne sont là qu'utilisations des seules valeurs ou intensités du clair-obscur.
Eugène Fromentin définit remarquablement le rôle des valeurs en peinture : « .... Bien colorer, c*est surtout savoir habilement rapprocher les valeurs des tons. Si vous ôtiez d'un Véronèse, d'un Titien, d'un Rubens, ce juste rapport des valeurs dans leur coloris, vous n'auriez plus qu'un coloriage discordant, sans force, sans délicatesse et sans rareté. A mesure que le principe colorant diminue dans un ton, l'élément valeur y prédomine. S'il arrive, comme dans les demi-teintes où toute couleur pâlit, comme dans les tableaux de clair- obscur outré où toute nuance s'évanouit, comme dans Rembrandt, par exemple, où quelquefois tout est monochrome, s'il arrive, dis-je, que l'élément coloris disparaisse presque absolument, il reste sur la palette un principe neutre, subtil et cependant réel, la valeur pour ainsi dire abstraite 4es choses disparues, et c'est avec ce principe négatif,
incolore, d'une délicatesse infinie, que se font quelquefois les plus rares tableaux.
« Ces choses terribles à énoncer en français et dont vraiment l'exposition n'est permise que dans un atelier et à huis clos, il m'a fallu les dire, puisque sans cela je n'aurais pas été compris. Or, cetle loi qu'il s'agit aujourd'hui de mettre en pratique, n'imaginez pas qu'on Tait découverte; on l'a retrouvée parmi des pièces fort oubliées, dans les archives de Tart de peindre. Peu ^e peintres, en France^ en ont eu le sentiment bien formel. Il y eut des écoles entières qui ne s'en doutèrent pas, s'en passèrent et ne s'en trouvèrent pas mieux ; on le voit maintenant. Si j'écrivais l'histoire de l'art français au dix-neuvième siècle, je vous dirais comment cette loi fut tour à tour observée, puis méconnue, quel fut le peintre qui s'en servit, quel est celui qui l'ignora, et vous n'auriez pas de peine à convenir qu'on eut tort de l'ignorer.
« Un peintre éminent, trop admiré quant à sa technique, qui vivra, s'il vit, par le fond de son sentiment, des élans fort originaux, un rare instinct de pittoresque, surtout par la ténacité de ses efforts^ Decamps, ne s'est jamais occupé de savoir qu'il y eut des valeurs sur une palette ; c'est une infirmité qui commence à frapper les gens un peu avisés et dont les esprits délicats souffrent beaucoup. Je vous dirais également à quel observateur sagace les paysagistes contemporains doivent les meilleures leçons qu'ils aient reçues ; comment, par une grâce d'état charmante, Corot, cet esprit sincère, simplificateur par essence, eut le sentiment naturel des valeurs en toutes choses, les étudia mieux que personne, en établit les règles, les formula dans ses œuvres et en donna de jour en jour des démonstrations plus heureuses.
(( ... Je ne sais pas quel était, doctrinalement parlant.
l'opinion de Pierre de Hooch, de Terburg et de Melzu sur les valeurs, ni comment ils les nommaient ni même s'ils avaient un nom pour exprimer ce que les couleurs doivent avoir de nuancé, de relatif, de doux, de suave, de subtil, dans leurs rapports. Peut-être le coloris, dans son ensemble, comportait-il à la fois toutes ces qualités, soit positives, soit impalpables. Toujours est-il que la vie de leurs œuvres et la beauté de leur art tiennent précisément à remploi savant de ce principe.
« ... De leur temps, on n'attachait au clair-obscur un grand prix et un grand sens que parce qu'il paraissait être l'élément vital de tout art bien conçu. Sans cet artifice, où fimagination joue le premier rôle, il n'y avait pour ainsi dire plus de fiction dans la reproduction des choses, et partant Thomme s'absentait de son œuvre, ou du moins n'y participait plus à ce moment du travail où sa sensibilité doit surtout intervenir. Les délicatesses d'un Metzu, le mystère d'un Pierre de Hooch tiennent, je vous l'ai dit, à ce qu'il y a beaucoup d'air autour des objets, beaucoup d'ombres autour des lumières, beau* coup d'apaisements dans les couleurs fuyantes, beaucoup de transpositions dans les tons, beaucoup de transformations purement imaginaires dans l'aspect des choses, en un mot, le plus merveilleux emploi qu'on ait jamais fait du clair-obscur, en d'autres termes aussi, la plus judicieuse application de la loi des valeurs (1). »
Valeurs physiologiques.
Les peintres estiment la valeur au jugé et y acquièrent une très grande habileté. C'est chose aisée entre valeurs
(1) Eug. Fromentin, les Peintres d'autrefois , p. 237. E. Pion, Nourrit et CS 1893.
d'une même lumière, plus difficile entre lumières de composition différente et exigeant alors un long apprentissage.
Les physiologistes, en quête de mesures exactes, ont recherché des principes de comparaison où la valeur fût isolée le plus possible, de façon à entrer seule en ligne de compte. De cet effort sont nés le procédé des « acuités égales » et celui des « ombres égales ». Par le premier, deux surfaces sont estimées de même valeur lorsque Tacuité de distinction entre points ou traits noirs y est mesurée par un même écartement angulaire. Par le second, les valeurs sont estimées identiques lorsque des ombres étroites projetées sur les. deux surfaces par un même objet y présentent la même force apparente.
C'est ainsi que Ton a établi d*une façon très concordante la distribution approximative des valeurs dans Télendue d'un même spectre solaire et placé son maximum dans le jaune au voisinage de la ligne D, où des mesures déjà anciennes Tavaienl indiqué.
Mais les mesures par ces procédés ont promptement confirmé une vérité picturale ancienne comme la peinture elle-même : la grandeur de la sensation n*est pas une fonction unique des quantités de lumière en jeu. Étudiée dans ses rapports avec l'intensité lumineuse objective, la valeur obéit, sans doute, d*une manière générale à la loi fondamentale de relation entre la sensation et Texcitation, qui est un rapport logarithmique longuement étudié dans la suite. Mais à cette loi générale, et dans des limites compatibles avec elle, il y a des variantes concernant les diverses radiations spectrales : il n'y a pas parallélisme entre l'intensité lumineuse et la valeur, si l'on compare entre elles les diverses parties du spectre.
Or, remarquez que le moindre dessin présente toujours
d(^ux qualités de lumière : celle du trait et celle du papier. Et remarquez encore, d'autre part, que^ s'agît-il d'une grisaille faite des nuances d'une substance unique plus ou moins mêlée de blanc, s'agit-il même des parties inégalement éclairées d'un marbre uniforme, il n'y aura jamaisdeux tons différents de quantité qui soient absolument conformes pour le reste.
Il en résulte que les questions de valeur ne permettent presque jamais de solution absolue, mais se compliquent, en réalité, des mille yariations fournies par les sensations accessoires.. L'artiste a reconnu cela de bonne heure et a su l'exprimer. C'est sur ses traces que nous devrons nous engager, dans la suite, pour éclaircir les problèmes plus compliqués du clair-obscur qui appartiennent au chapitre des hauteurs.
On étudiera dans ce chapitre : t° Les valeurs proprement dites; !2° les accords de valeurs ou formes; 3^ les accords de formes ou conformations.
l'échelle des valeurs.
Il importe, pour établir cette échelle ou gamme, de s'entendre tout d'abord sur le choix d'une unité pholométrique. Ce point étant établi, on cherchera à déterminer quel est le point de départ de la gamme, quelle en est la progression et quel en est enfin le point terminus.
Unité de lumière, le photo.
J'ai proposé qu'on prenne pour unité la lumière exactement suffisante pour assurer à Toeil normal la netteté moyenne de la vision, et l'ai appelée le «photo».
LES GAMMES DE LA COULEUR. ii
Or la netteté moyenne de la vision a été fixée par l'expérience; elle correspond à la vision qui permet de distinguer les points écartés l'un de l'autre, par un angle visuel d'une minute de degré.
D'autre part, la lumière varie, on le sait, avec la distance, et, plus exactement, en raison inverse de son carré. Il faut donc, si Ton veut choisir pour unité un foyer de lumière, déterminer à quelle dislance celui-ci doit être placé des objets qu'il s'agit de distinguer. On a choisi naturellement l'unité de distance, qui est le mètre.
Ceci étant, nous définissons le photo^ a la source qui, placée à un mètre des objets, suffit, à un œil regardant seul, pour distinguer les points vus sous un angle d'une minute ».
Le photo répond pratiquement à la lampe Garcel ou la bonne vieille lampe de famille à placer au milieu de la table, par conséquent, à un mètre environ des objets que l'on regarde, et permettant, à cette distance, la lecture des caractères ordinaires d'imprimerie.
Limite inférienre ou lumiôre-limite ll.
Le point de départ inférieur de la gamme des valeurs est la plus petite quantité de lumière sensible ou «lumièrelimite » //. Celle-ci doit être déterminée en raison de l'unité de lumière.
La lumière-limite est une fraction très faible de la quantité émise par une pareille source. Si Ton en recueille la valeur d'un centimètre carré à la distance d'un mètre par un verre dépoli et que Ton en éclaire un autre verre dépoli placé de nouveau à un mètre du précédent, dans un tube noirci^ la lu uiière ainsi précisée se trouve être, d'après la formule qui mesure la surface des sphères, égale à
1,G trillionième de photo (voir, pour les calculs, 2* partie, liv. II, chap. m). Celte lumière, placée immédiatement au-devant de la pupille, est la plus petite que nous ayons perçue.
La plus petite quantité de lumière perceptible peut donc être estimée à quelque chose comme la trillionième partie des rayons émis par la source qui sert habituellement d'unité. C'est le point de départ de la gamme des valeurs.
Loi d'accroissement ou du logarithme.
La valeur de la sensation lumineuse croît et décroît avec les variations de la lumière objective. C'est là une vérité banale. Mais quelles proportions relient ces deux quantités? Voici comment on peut résoudre ce problème.
On dresse, au lavis d'encre de Chine, deux tons de couleur : l'un clair et l'autre foncé. Puis, entre ces deux tons et toujours avec la même encre, on intercale en dégradation régulière une série de tons successifs, tels qu'ils paraissent former une série uniformément progressive, présentant de l'un à l'autre une différence apparente égale à celle qui le sépare de celui qui vient après. On a fait ainsi une échelle progressive des valeurs, dans laquelle chacun des tons successifs est en accroissement sur le précédent d'une quantité égale. Cela représente ce que Ton appelle, en mathématique, une /progression arithmétique.
Cette échelle est maintenant bordée d'un fond tout à fait noir, et exposée aux effets d'une lumière d'abord lointaine, puis progressivement approchée jusqu'à faire apparaître le ton le plus clair. On noie l'écartement de la source lumineuse à ce moment, puis on continue à l'approcher jusqu'à rendre sensible la surface plus foncée suivante. On note de même la distance à ce moment. Et
Ton fait de même pour toutes les autres, de façon à obtenir une échelle des distances correspondantes à chaque degré de Téclielle des valeurs.
Nous savons déjà que la lumière croit en raison inverse du carré de la distance. Il est donc aisé de calculer les quantités relatives de lumière que représente chaque distance. Si Ton fait ce petit calcul, on obtient une échelle des quantités objectives de la lumière correspondantes aux degrés de Téchelle des valeurs. Il ne reste plus, pour résoudre le problème que nous poursuivons, qu'à comparer les deux échelles.
Or, il se trouve que, tandis que les valeurs suivent, ainsi que nous Tavons dit, les relations d'une progression arithmétique, de leur côté, les lumières correspondantes sont trouvées se succédant suivant le rapport constant d'une progression géométrique. Le rapport entre les deux progressions est analogue à celui qui relie entre eux les nombres et leurs logarithmes.
Ce fait est l'application d'une loi générale que nous retrouverons dans toutes les sensations, et dont nous expliquerons en son lieu la genèse : « Le principe de la sensation proportionnelle au logarithme de l'impression.» Il règle la gamme des valeurs dans ses rapports avec la lumière qui les fait naître.
Limite supérieure, phénomène de l'éblouissement.
On a jugé de l'extrême délicatesse de la vision à la quantité minime de lumière qui lui sert de point de départ; une pareille sensibilité ne saurait supporter les excès contraires.
A partir d'un certain degré, les accroissements de valeur commencent à retarder sur la loi du logarithme, puis ils cessent tout à fait, et, finalement, la sensation déchoit
avec les augmentations de la lumière. Il se produit alors ce qu^on appelle éblouissementy état dans lequel le trop de lumière rend la vision incertaine.
Les degrés supérieurs de Téblouissement ne vont pas sans une déprédation permanente de la fonction. La fixation directe un peu prolongée du soleil en fournit des exemples. Mais, sans aller jusque-là, on a souvent Toccasion de constater qu'une trop grande clarté nuit à Tappréciation des valeurs; on en fait l'observation journalière dans notre Midi ensoleillé, où le secours des verres fumés est parfois indispensable pour bien voir. Il est, parexemple, impossible de reconnaître la présence dos bateaux à l'horizon de la mer du côté de la grande lumière, alors que cela devient aisé à travers des verres suffisamment noircis.
La loi du logarithme est donc vraie seulement dans les limites étroites des clartés faibles et moyennes. A partir de ce point, la courbe des valeurs subit une ascension plus lente, puis elle devient horizontale et enfin elle s'abaisse et s'éteint.