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LES FORMES

On appelle formes, dans le domaine de la couleur, les sensations harmoniques, harmonies ou accords, qui nous donnent les premiers renseignements sur la relativité topographique des notes de valeur : le pomt de valeur, la ligne et la figure.

Le point de valeur.

Angle visuel- limite, — Contrairement au point géométrique, auquel on n'attribue pas d'étendue, le point de

valeur préseivte une certaine étendue de champ visuel, « la plus petite dont nous puissions distinguer les contours». Sa dimension est déterminée par Tangle que forment entre elles les deux lignes qui, du point nodal oculaire, joignent ses bords. C'est Tangle-limite de distinction ou angle visuel-limite.

Elément harmonique de Tordre des formes, le point de valeur peut donc être défini le champ visuel de plus petite distinction, et estimé angulairement ainsi qu'il appartient à tout ce qui concerne les mesures de ce champ.

Acuité visuelle. — L'angle-limile détermine la faculté de distinguer ou acuité visuelle. On sait celle-ci d*autant plus grande que Ton peut distinguer des points plus petits et plus rapprochés. Un angle-limite d'une minute correspond à la vision normale. Le calcul en a été établi d'après le plus petit écartement sous lequel les astronomes distinguent les unes des autres les étoiles à Tœil nu, et aussi d'après celui qui sépare les traits dans les caractères d'imprimerie. Un angle-limite de plus en plus grand correspond à des degrés de plus en plus faibles de l'acuité visuelle ; mais il n*est pas vrai, comme on pourrait le croire d'après le langage des échelles visuelles courantes, qu'une simple proportion inverse relie ces deux quantités. L'angle-limite et l'acuité visuelle sont, au contraire, reliés par la relation habituelle de la sensation à l'impression qui est, nous l'avons déjà vu, une relation logarithmique. J'ai établi ailleurs (1) le calcul de cette relation en prenant pour point de départ :

Angle-limite V = l' correspondant à acuité visuelle VSs=l. — V = 10' — — VS=:0,1.

(1) Comptes rendus f 16 mai 1892.

Le premier de ces poinls de départ correspond à la vision normale; le second répond à une approximation calculée d'après les limites de la vision centrale ou vision nette utilisable. On obtient ainsi les relations suivantes :

Progression géométriqae de TaDgle-limite V.

Progression arithmélique de Tacuité visuelle V S.

L'acuité visuelle, premier degré dans les relations sensorielles de Tordre harmonique des formes, obéit donc à la même loi logarithmique de progression qui régit les sensations élémentaires de valeur.

Echelle photomélrique basée sur la mesure de Vacuité visuelle, — J'ai construit et publié dans ma collection d'échelles visuelles une échelle de l'acuité visuelle d'après les principes qui viennent d'être exposés et, la soumettant à des éclairages différents, j'ai noté, pour moi et pour d'autres, comment varié l'acuité avec les changements de l'intensité lumineuse. Il a été trouvé que l'acuité visuelle décroit d'une unité arithmétique tandis que la lumière baisse elle-même d'une unité géométrique ; cela est assez exact et assez frappant pour qu'une mesure de l'éclairage puisse êlre donnée par ce moyen. Mon échelle photométrique, qui n'est qu'une application particulière de celle de l'acuité, est basée sur ce fait (1). L'acuité visuelle obéit donc à la loi logarithmique dans deux directions à la fois : et dans celle de l'écartement angulaire des lignes visuelles qui limitent le point, et dans celle de l'intensité lumineuse, qui en est le second facteur.

()) Société d'édilioDS scientlflques. Parie, 1894.

La ligne.

La ligne est la sensation harmonique née des relations de points conligus se suivant un par un. Elle est une harmonie de points.

Dans la ligne droite, les points se suivent dans une direction unique.

Dans Ja ligne courbe, les points se suivent en changeant de direction. Les variétés de courbe sont déterminées par ces changements, dont la géométrie sait établir les formules.

Les combinaisons de lignes font la figure, oii l'harmonie apparaît dans les relations entre les lignes.

La iigure.

Loi de proportionnalité des lignes dans la figure. — La figure est un composé harmonique de lignes. Obéissant aux lois générales de l'harmonie, que nous étudierons plus tard, les figures présentent des rapports fondamentaux analogues aux tierces, quintes et octaves de l'acoustique, et des rapport^ secondaires nés de la relation entre les précédents.

Dans l'octave, le nombre de vibrations des deux sons qui font l'harmonie, est dans le rapport de 2/i ; il est de 3/2 dans la quinte, et de 5/4 dans la tierce. Tels sont les intervalles fondamentaux dans lesquels rentrent tous les autres par l'opération très simple de leur mise en relation réciproque; ainsi, la quarte 4/3 est le résultat du rapport de 3/2 avec 2/1 , et ainsi de suite pour tous.

Voyez la figure qui dessine la coupe d'une église, et comparez avec elle les figures de tous ses détails ; sans nul

i« PSYCHOLOGIE SENSORIELLE.

doute, VOUS serez frappé de trouver que toutes les proportions sont, entre elles, dans des relations bien définies. La largeur et la hauteur des portes y sont d*abord dans une relation simple, de même la hauteur et la largeurdes fenêtres, celles aussi de la nef et celles du clocher, puis toutes ces figures sont elles-mêmes en relations simples les unes avec les autres. Considérez ensuite tous les agréments : clochetons, ornements de façades de portes et de lènéires. Us sont à leur tour des diminutifs diversement fractionnés des figures principales, de telle façon que cliaque détail est, en dernière analyse, un intervalle ou un accord dont la genèse doit être cherchée dans les proportions des figures fondamentales ou dans les rapports de ces figures entre elles.

La construction intérieure des bâtiments^ le mobilier et aussi les moindres figures de Tart humain, obéissent constamment à ces principes.

Yoici, par exemple, le papier cloche sur lequel j^écris, et la page même du livre que vous lisez : la largeur est, à sa hauteur, dans le rapport de 2 à 3, qui est un rapport de quinte, et il en est de même du papier à lettre que j'ai dans mon tiroir, ainsi que de l'enveloppe allongée, tandis que l'enveloppe dite carrée présente le rapport de 3 à 4 qui estune quarte.

Voici encore la porte de mon cabinet, une porte ordinaire à deux battants. La hauteur est sensiblement égale au double de sa largeur et représente, par conséquent^ un rapport d'octave ; la figure des panneaux qui lui servent d'ornement est elle-même telle, qu'une division en croix la partage verticalement et horizontalement par le milieu, formant quatre segments rectangulaires ayant mêmes proportions d'octaves. Puis, tandis que les deux segments supérieurs restent indivis, donnant place chacun à un

seul panneau, les segments inférieurs sont occupés par deux panneaux : le supérieur, plus étroit, remplit encore la moitié delà hauteur occupée par Tinférieur. Mais, considérant involontairement Tentrecroisement nouveau formé par le sectionnement des demi-panneaux inférieurs comme étant celui d'une porte nouvelle, et divisée elle-même en quatre parties égales, il advient que cette porte imagi-

Fig. 1. — Accord parfait majeur partiel de forme.

naire est une figure plus petite que la précédente des deux tiers. La coupure du segment inférieur introduit donc dans la figure un fractioqnement de 3/2 qui est celui de la quinte.

Enfin, si je compare la hauteur du demi-panneau inférieur à celle du segment total auquel il appartient, le rapport devient également 312, proportion que Ton retrouve entre la somme des deux panneaux supérieurs et

la porte entière. Ma porte, divisée approximativement, suivant les rapports 3/i et 2/1, en quinte et en octave^ représente donc un exemple d'accord parfait majeur partiel de la forme. Qu on n*aille pas en ceci chercher des vétilles mathématiques : la physiologie nerveuse des harmonies visuelles de la forme sait s'accommoder de rapports approximatifs, et il le faut ainsi pour qu'elle ne soit pas troublée par les changements de perspective; nous le verrons bien en parlant plus loin des inflexions de la symétrie.

Un exemple plus complet encore est fourni par l'encrier que j'ai devant moi. C'est un bloc de verre taillé dans une pyramide tronquée à quatre pans, et faite de telle sorte que les rapports 2/1, 5/4, 3/2*, de l'accord parfait majeur y soient représentés. Le rapport 2/1 existe entre les largeurs à la base et au sommet ; le rapport 3/2 est donné par une coupure en escalier destinée à servir d'étagère pour les plumes et qui divise la hauteur suivant ces proportions. Le rapport 5/4 est enfin entre la largeur de la pyramide à la base et au niveau de l'étagère, ou, si l'on veut, le rapport entre les bases des deux tronçons de pyramide ainsi superposés. Mon encrier est donc un exemple d'accord com))let majeur de la forme.

D'autres formes sont plus compliquées ; ainsi ce chandelier Louis XYI, dont j'ai fait le socle d'un buste miniature, me donne les chiffres 24, 12, 6, 4, 3 et 2, faisant les rapports 12/1, 8/1, 6/1, 2/1 et 3/2. Tous les objets de l'art humain obéissent à la loi fondamentale des rapports simples; je n'en finirais pas si je voulais multiplier les exemples, et je m'arrête, non sans toutefois dire un mot de l'écriture.

L'écriture nous importe à divers titres : d'abord nous y puiserons plus tard des documents de la plus haute im-

LES GAMMES DE LA COULEUR. îl

portance concerDant le lieu du système nerveux où siègent les sensations harmoniques de la forme; puis étant universellement répandue, l'écriture est un docuin<-nt naît et, si possible, plus naturel de ce genre d'harmonies. Voyez chaque partie de lellre, elle est toujours en relation simple avec l'entier; et comparez les lettres entre elles, ne rentrent-elles pas harmonieusement Us unes dans les autres? Chaque type d'écriture enfin a ses harmonies propres, qui sont elles-mêmes en relation avec l'ensemble et qui en marquent le caractère.

Fig. t. — itoti pirFa|l majenr complet de iorme.

Explication de la loi de proportionnalilé. — Voici enfin, derni^T argument, le fait capital des relations des diverses parties du corps si merveilleusement étudiées dans l'ancienne statuaire grecque. Chaque petit élément est en relation simple avec la partie dont il est composé et celle-ci en relation avec le tout. Les Grecs n'onl-ils pas trouvé déjà celte formule qui permet aux naturalistes modernes de déduire la taille du sujet de la dimension du plus petit des os de la main ou de tout autre partie du corps? Mais ici, dira-ton, c'est la nature qui opère et point nous dans la création de l'harmonie. Je veux pré-

cisément montrer que nous n*opérons pas autrement que la nature elle-même.

Si les diverses parties du corps sont entre elles dans des rapports simples, c'est que les nécessités de leurs fonctions les y ont ainsi pliées. De même, les relations simples des lignes que nous choisissons et que nous appelons harmoniques sont celles que les nécessités de la fonction visuelle nous apprennent à choisir. Dérivant les unes des autres, et rentrant aisément les unes dans les autres^ leurs images s*articulent et se soutiennent sans se troubler mutuellement dans des enchevêtrements inextricables. Le jeu de notre pensée en est rendu plus simple et plus facile. De même, le jeu de nos membres est d'autant plus parfait que les proportions en sont plus harmoniques, et^ comparaison plus triviale, il est plus facile d'enfermer dans une même boite d'autres boîtes de plus petit volume, si les rapports de celles-ci entre elles et avec l'enveloppe obéissent à des formules simples.

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