OU LES CHALEURS DE TON
La gamme des chaleurs de ton.
Dans le dédale des variétés infinies que le mélange des sensations inspire à la palette du coloriste, il y a un fil conducteur d'ordre spécial répondant à ce que les peintres appellent, en couleur, chaud et froid^ notion tout à fait étrangère aux propriétés calorifiques de la lumière.
Toute lumière est par elle-même chaude, froide ou neutre.
Toute lumière est aussi chaude ou froide par opposition à la lumière voisine qui Test moins ou davantage.
Il en est ainsi exactement comme pour les acceptions chaud et froid^ dans l'appréciation des températures.
Si Ton demande aux peintres quelle est la distribution du chaud et du froid dans le spectre, ils répondent sana hésiter que la notion chaude présente son maximum dans le jaune vif, son minimum dans le bleu^et la notion froide inversement son maximum dans le bleu et son minimum dans le jaune, près de Torangé.
A partir du jaune, la chaleur du ton va diminuant vers les radiations plus réfrangibles : vert et bleu sont de plus en plus froid ; mais ici Tardeur se relève : violet est plus chaud que bleu.
La chaleur du ton va diminuant également à partir du jaune vif dans l'orangé et le rouge. Je sais telle peinture d'un champ de genêts, dont on connaît la belle couleur jaune. Les notes froides y sont figurées par un jaune plus orangé. Décanis, qui en est l'auteur, me l'avait narré bien avant que l'idée même en ait germé dans mon esprit. C'est, du reste, un fait incontestable, qu'il est impossible d'obtenir avec des rouges et même des orangés des effets de soleil aussi éclatants qu'avec des jaunes.
Ce que les peintres appellent chaleur de ton répond donc à la courbe suivante marquée par un trait fort, le trait faible rappelant, à titre de comparaison, le tracé des tensions.
Voilà quelle est la distribution spectrale du phénomène. Mais quel est-il en réalité? Car il ne suffit pas de l'énoncer comme un fait que savent très bien reconnaître les gens de métier, et sur lequel ils s'entendent sans se donner
la peine de le jamais préciser, il faut encore le définir et l'exprimer de -façon que tous, professionnels et autres, le puissent reconnaître. Pour répondre, je fais appel encore à Fexpérience de la peinture, et relève un fait étroitement lié à celui qui nous occupe sans qu'il y paraisse de prime abord.
Qui a vu peindre d*après nature a pu s'apercevoir que les peintres qualifiés coloristes ont fort Thabitude de fixer à côté de Tobjet dont ils veulent apprécier ce qui sera
hauteur^
Violet Bleu Vert Jaiiiie Orangé Rouge Fig. 6. — Distribution spectrale des ehaleurs de ton.
appelé tout à l'heure sa teinte : ils en jugent autrement ainsi, disent-ils. On cligne des yeux pour apprécier les valeurs, on les ouvre tout grands pour juger des teintes, etc. C'est donc que la teinte du champ visuel, dans son ensemble, n'est pas tout à fait la même que celle du champ étroit de fixation et que, pour bien déterminer la coloration respective des objets, il importe de négliger cette vision centrale aflfectée surtout à la distinction exacte.
Tels sont les enseignements de la peinture, voyons la physiologie.
La physiologie connaît également une différence de teinte entre le centre et le pourtour du champ visuel. Donders Ta signalée comme une lacune de la sensation bleue apparaissant au centre sous la forme d'une tache foncée quand on fixe un champ de cette couleur.
La physiologie va plus loin encore. Charpentier (i) a montré qu'à cette tache correspond en réalité un affaiblissement quantitatif de Ja sensation : des lumières étroites, très faibles, reconnafssables, quand elles sont à côté du point fixé, disparaissent quand on les fixe.
Enfin, il résulte des recherches esthésiométriques communes à M. Macé de Lépinay et à moi qu'il existe au centre du champ visuel une plage mesurant les trois quarts d'un degré angulaire, pour laquelle seule la gamme des hauteurs de tension présente le tracé indiqué dans l'article précédent. Au delà de cette plage et dans tout le reste du champ visuel, le pouvoir de différenciation des valeurs, c'est-à-dire la hauteur du ton, obéit au tracé modifié indiqué tout à l'heure comme étant pour les peintres celui des chaleurs de ton.
Si donc on se place au point de vue exclusif du clairobscur, point de vue qui est en ce moment le nôtre, on constate que la sensation de hauteur, reconnaissable aux indices qui ont fait Tobjet du chapitre préc<^dent, subit, en dehors du centre, une modification essentielle représentant la gamme des chaleurs de ton.
On définira les chaleurs de ton en disant : c'est une gamme excentrique de tonalité, distincte de la gamme centrale des hauteurs à un tracé particulier avec maximum dans le jaune et minimum dans le bleu, au lieu du tracé
(1) Aug. Charpentier, Sw la production de la sensation lumineuse. Comptes rendus, 1878.
avec maximum à I*extrémité du rouge et minimum à Textrémité du violet, qui est celui des hauteurs.
Telle est la troisième et dernière des gammes de tonalité (valeurs, hauteurs et chaleurs de ton), simple aherration excentrique de la gamme des hauteurs, mais plus importante qu'elle au point de vue pratique, parce qu'elle fait la loi à l'ensemble hémisphérique du champ visuel, hormis le seul point minuscule central mesuré par l'étendue d'une fraction de degré. Les peintres, appelés à juger d'harmonies qui s'étalent en larges surfaces, ignorent presque complètement la hauteur proprement dite, ou ne la veulent connaître que comme une source d'erreur, dont il faut se méfier ; ils ont, au contraire, sans cesse à la bouche les mots chaud et froid.
Documents complémentaires.
Les parties tout à fait centrales de la rétine sont moins sensibles aux radiations bleues que les régions voisines. Donders (la source bibliographique n'en a pu être retrouvée) Ta constaté à Tapparition d*une tache survenant au point fixé quand on regarde fermement la région bleue d'un spectre suffisamment étendu. D'après Charpentier, cette faiblesse relative du centre se manifeste également d'une façon absolue, c'est-à-dire pour une lumière blanche : une pareille lumière très faible et de petite étendue disparaît quand on la fixe, pour réapparaître dans le regard à côté.
Ces deux manifestations d'un phénomène évidemment unique et qui mérite d'être appelé phénomène ou scotome de Donders-Charpentiery sont les premières en date d'un fait longuement étudié par Macé de Lépinay et Nicati. C'est dans l'étude du phénomène de Purkinje que ces
auteurs l'ont rencontré. Leur expérience fondamentale est Ja suivante :
(( Les deux sources qui éclairaient la petite tige ombrante étaient, d'une part, une source jaune (lampe modérateur et verre jaune); d'autre part, la lumière Drummond tamisée à travers une dissolution étendue de sulfate de cuivre ammoniacal. La lige ombrante avait 8 millimètres de haut sur 1 millimètre de large. Après avoir obtenu l'égalité aussi parfaite que possible <ies deux ombres, l'observateur étant à 30 centimètres de l'écran, il suffisait que l'observateur s'approchât ou s'éloignât pour que l'égalité de clarté cessât immédiatement. L'observateur se rapprochant de manière à faire croître l'étendue des images rétiniennes, Tombre bleue devenait de beaucoup plus brillante que l'ombre jaune. L'observateur s'éloignant au contraire, ce qui revenait à diminuer l'étendue de ces images, Tombre bleue devenait debeaucoup plus sombre que l'ombre jaune. » (Deuxième mémoire, p. 10.)
Un examen plus approfondi aboutit à deux lois^ qui sont :
« Première loi, — Les coefficients d'égale clarté dépendent de l'étendue impressionnée de la rétine : ils diminuent dans le rouge et augmentent dans le vert, le bleu et surtout l'indigo^ à mesure que cette surface diminue.
a Deuxième loi. — Si l'on fait varier en progression géométrique l'étendue des images rétiniennes, la variation des coefficients d'égale clarté, rapide d'abord, puis plus lente, s'arrête lorsque la surface de cette image a atteint un certain degré de petitesse.
<c Ces variations sont énormes lorsqu'on passe d'un spectre de 8 milUmètres de haut à 4 millimètres. Pour en juger, supposons que l'on compare la radiation rouge (X=:0i/.,670) à l'indigo (X = 01^,430) . Le rapport des
PSYCHOLOGIE SENSORIELLlil.
coefficients d'égale clarté passe de la valeur 1,599 à la valeur 2,717, c'est-à-dire varie dans le rapport de 1 à 1,730. « Mais toute difficulté disparaît et le rapport des coefficients d'égale clarté de deux radiations simples quelconques devient constant ou, du moins, n'est plus soumis qu'à la seule influence du phénomène de Purkinje, du
Jaune
[Rouge IVcrt
Violet
Bleu
Fig. 7. — Marche relative des intensités apparentes dans les changements de l'intensité luminense objective (vision excentrique).
moment que les images rétiniennes sont plus petites que 2 millimètres, ou, ce qui revient au même, du moment que l'ouverture du cône sous lequel on voit l'une ou l'autre des ombresest plus petite que 45 minutes environ.» {Eod, loc, p. 44.)
La loi des hauteurs est donc trouvée constante seulement dans le champ de vision directe =45 minutes, cor-
respondant à la vision avec la fossette centrale de la rétine. En dehors de ce champ, il intervient un fait nouveau.
Yient-on à figurer pour le champ de vision excentrique, comme nous Tavons fait pour le phénomène des tensions, les accroissements et diminutions de la sensation de valeur par rapport aux changements de la lumière objective, on n'obtient plus la disposition régulière de la figure 3, mais la disposition intervertie de la figure 7, avec rouge et vert au même niveau entre jaune et violet, jaune et bleu occupant les deux extrémités.
Vient-on à dresser pour le même champ excentrique de vision par une courbe continue de distribution spectrale le degré de stabilité des sensations de clarté par rapport aux variations de l'intensité photométrique, celte courbe, différente de celle des hauteurs, a son maximum dans le jaune et son minimum dans le bleu, elle s^abaisse dans le rougeet se relève dans le violet. C'est, en résumé, la courbe en trait fort de la figure 6, qui est la courbe de distribution spectrale, échelle ou gamme des notes de couleur connues sous le nom de chaleurs de ton.