DÉMONSTRATION ET DÉTERMINATION DE LA FORCE PSYCHIQUE
On se propose de rechercher à quelle espèce de force appartient la pensée et d'en poursuivre la détermination dans ses principaux foyers : 1° la cellule nerveuse des. animaux supérieurs; 2® la cellule autonome des protozoaires ; 3" les éléments plastidulaires de tous les ordres de cellules.
DÉMONSTRATION ET DÉTERMINATION DE LA FORCE PSYCHIQUE A SES MANIFESTATIONS CELLULAIRES NERVEUSES.
Les courants électriques de l'activité nerveuse.
Il est un fait incontesté, c*est que la pensée a son siège de prédilection dans cette partie de notre organisme que Ton appelle le système nerveux, La preuve en est fournie par des expériences innombrables établissant la liaison la plus étroite entre la cellule nerveuse et le phénomène psychique. Nous allons donc naturellement faire appel» tout d'abord, aux manifestations de cet ordre et y chercher la solution du problème qui consiste à déterminer à quelle espèce de force appartient la pensée .
Déjà Ton parle couramment de « force » nerveuse. Comment ferait-on autrement pour désigner l'impulsion qui, des extrémités, vient s'imprimer au cerveau par le canal
des nerfs et qui, sans sortir du domaine des cellules nerveuses, dont est formé cet organe central, revient aux extrémités par la même voie pour s*y imprimer en retour sous mille formes variées ? Cette impulsion représente évidemment Teffet d'une force, car telle est la qualification consacrée de ce genre de phénomènes.
Mais cette force, qui ne quitte pas un même ordre de cellules, ne subit, du fait de son passage dans le cerveau, aucune espèce de transformation. Elle est, par conséquent, la pensée elle-même. Force nerveuse et pensée, force nerveuse et force psychique sont autant de synonymes désignant une seule et même entité. On aura donc résolu le problème de la détermination de la pensée en démontrant de quelle espèce est la force nerveuse.
Le neurone, c'est le nom que Ton donne aujourd'hui à la cellule nerveuse, est formé d'un corps cellulaire muni de prolongements ou expansions. Le corps de la cellule occupe les centres nerveux : cerveau, moelle et ganglions; il y a son noyau. Les expansions sont en forme de fibrilles multiples et diverses. Les unes, déliées et plus courtes, mettent en contact les cellules avec leurs voisines; les autres, plus épaisses, forment Taxe central ou cylindreaxe des fibres nerveuses, ainsi qu'il a été démontré par M . Ranvier dans ses leçons de 1876 (1) ; leur longueur est celle des nerfs eux-mêmes.
La cellule nerveuse n'est point une substance homogène ; elle est faite, au contraire, d'éléments ou plastidules différents, au point de vue de la composition chimique, du milieu qui les baigne. On le démontre par les colorations différentes qu'imprime dans la cellule l'action des réactifs colorants, et que révèle aisément l'observation micros-
(1) L. Ranvier, Leçons sur V histologie du système nerveux. Paris, 1878, Savy, éditeur.
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copique. Je rappelle les disques deFromman ou la striation noire et blanche des cylindres-axes provoquée par le nitrate d'argent et surtout les hétérogénéités récemment révélées par Nissl à l'intérieur même du corps cellulaire.
L'activité de la cellule nerveuse est reconnaissable à divers signes, soit directement à la sensation dont elle est Tobjet et que nous subissons, soit indirectement à de la contraclion musculaire ou à telle autre des expressions de la pensée qui feront l'objet de notre étude ultérieure.
Nous apprendrons bientôt à considérer cette activité comme un mouvement de la force nerveuse. Mais déjà nous pouvons en escompter la démonstration, et, decon^ nivence en ceci avec le langage physiologique, parler de courants nerveux, synonymes évidents de mouvement ou de translation de foi'ce.
Or, les phénomènes de l'activité nerveuse sont accompagnés de la formation de courants électriques, la chose est indéniable. Je ne veux pas insister sur les discussions et théories sans fin écloses à ce propos^ mais retenir seulement la démonstration des faits.
Si Ton place un nerf quelconque dans un circuit galvanométrique et qu'il soit mis en état d'activité d'une façon également quelconque, Ton constate une variation d'état électrique. Ce fait comprend et résume tous les autres.
Du-Bois-Reymond l'a démontré le premier pour le cas des excitations artificielles électriques (1) .
Les excitants rétiniens d'Holmgren lui appartiennent : ceux que nous avons déjà utilisés pour édifier la théorie de la couleur et que l'on démontre, je le rappelle^ à chaque intervention de la lumière sur la rétine (2).
(1) E. Du-Bois-Reymond, Untersuchungen ueber Thierische Electricitaet, 1848-1860, Untersuch. z. Naturlehre, t. II et III.
(2) Voir page 91.
J'en rapproche les expériences de Tarkhanoff(l), d'après lesquelles des courants électriques seraient produits dans la peau sous Tinfluence d'activités nerveuses diverses, bien que l'auteur croie devoir expressément les attribuer à des phénomènes de sécrétion.
J'en rapproche enfin, et surtout, un fait de science vulgaire et de démonstration courante : la crépitation élec» trique produite dans certaines circonstances par le toucher exercé sur la peau des chats vivants. Qui a caressé un de ces animaux par un temps bien sec de mistral sait à quoi s'en tenir sur Textrême netteté du phénomène. On sent et l'on entend crépiter sous la main des étincelles qu'il est aussi possible de voir dans l'obscurité. Cette expérience est, à mon avis, pour le tact, le pendant de l'observation galvanométrique d'Holmgren pour la vision. Elle prouve que des phénomènes électriques accompagnent l'impression tactile.
L'idée est venue naturellement, en présence de ces faits, d'identifier Je courant nerveux et le courant électrique, et l'on n'a trouvé à y opposer effectivement qu'une objection, c'est l'extrême lenteur du premier comparé i l'incalculable vitesse du second. Mais c'est là une objection vaine, car, nous le verrons au livre suivant en étudiant le mécanisme propagateur de l'émotion, la lenteur de propagation de l'onde électrique nerveuse trouve son explication naturelle dans la structure même des éléments nerveux et l'espèce de courant qui s'y produit.
(1) J. de Tarkhanoff, Décharges électriques dans la peau de Vhomme sous Vinfluence de l'excitation des organes des sens et de différentes formes d'activité psychique, (Comptes rendus de la Société de biologie, 29 juin 1889.)
Identité do la force norvoiuo ot do la force électrique.
Tandis que la lumière ne peut mettre en activité les nerfs sans Pintermëdiaire de Torgane de production photoélectrique que nous avons appris à reconnaître dans Tépithélium de la rétine ; que la force chimique est inapte à provoquer des sensations gustatives et olfactives sans Tintermédiaire d'appareils analogues de transformation situés à la surface des muqueuses; il n'en est absolument pas de même de Télectricité. Toutes les cellules nerveuses, qu'elles soient de terminaison, cordon de conductibilité ou organe central^ sont excitables directement par l'électricité. Mise en contact avec elles, l'électricité produit ici une sensation, là une contraction musculaire, partout l'activité ; elle est un excitant universel et comme banal de la force nerveuse.
Je prétends être en droit de reconnaître, en ce fait, un argument péremptoire établissant l'identité des forces nerveuse et électrique. En effet, l'on ne peut actionner une force qu'avec des éléments de même espèce : ce n'est qu'avec de l'électricité en plus ou en moins que l'on déplace l'électricité, qu'avec de la chaleur que l'on échauffe ou refroidit, avec de la pression que l'on comprime, et ainsi de suite. Lorsqu'il paraît autrement, la cause en est une intervention étrangère, une transformation de la force, pour laquelle un intermédiaire est indispensable. L'intermédiaire manquant, les deux forces différentes en présence cessent d'agir l'une sur l'autre. Si une électricité de tension suffisante est toujours, et sans exception, et en l'absence notoire de tout moyen de transformation, capable d'exciter la force nerveuse, c'est dire qu'elles sont toutes deux de même nature.
Mais voici, dit-on, que la pression, aussi bien que Télectricité, paraît réussir à éveiller universellement les cou-
rants nerveux : ]a pression de Tœil éveille la sensation lumineuse sous forme de phosphènes ; le pincement d'un nerf tactile produit la douleur; celui d*un nerf musculaire la contraction, etc. Cette affirmation est-elle réellement bien exacte? Soit l'exemple du goût : j'ai beau presser la langue, la frotter entre mes dents, jamais cela ne me donne la sensation spécifique du goût que me procure si aisément l'action de l'électricité. Soit encore l'exemple de l'odorat : jamais les poussières inertes n'y produisent l'olfaction, qu'un courant électrique est au contraire très apte à éveiller. Au reste, il n'importe; j'admets même n'avoir pu trouver un exemple indiscutable établissant l'inaptitude de la pression à exciter les foyers nerveux et n'en avoir pas donné en son lieu (i ) l'explication par des causes inhérentes à la structure anatomique des éléments, en résulte-t-il pour cela qu'il faille mettre en balance l'électricité et la pression et supposer, ne fût-ce que pour un instant, la force nerveuse être de la pression ? Certainement non, car rien, absolument rien ne vient à l'appui de cette hypothèse burlesque. Elle voudrait que nos nerfs fussent des tiges rigides, cequ*ils ne sont pas, ou des conduites de vapeurs et de liquides, ce qu'ils ne sont pas davantage.
La pression n'entre donc nullement en compte, et l'électricité est bien l'excitant physiologique universel seul capable, en toutes circonstances, de mettre en mouvement la force nerveuse. Une pareille vertu implique nécessairement l'identité de ces deux forces.
Il nous paraît que nulle contestation n'est possible sur ce point fondamental : la force nerveuse est de l'électricité.
Mais force nerveuse, force psychique, pensée, tout cela ne fait qu'un. La pensée est donc physiquement déter-
(1) Voir livre suivant, chapitre i.
minée. Moi qui pense à cette heure et qui par cet acte entends affirmer mon existence individuelle et personnelle y je ne crains pas de dire^ convaincu que telle est la vérité :