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ESTIMATION DE LA FORCE PSYCHIQUE

Procédé direct d'estimation.

Mesurer la tension de la force à Tintérieur du neurone, au moins à son point de départ, n'est pas un problème hasardeux, quelque présomptueux qu'il puisse paraître.

L'électricité psychique peut être estimée comme Ton estime la tension d'un foyer quelconque à la force de même nature extérieurement placée, lui faisant équilibre. Veuton mesurer la pression d'une chaudière à yapeur, on l'estime au poids dont il faut charger la soupape pour l'empêcher de s'ouvrir. Veut-on estimer la tension d'un foyer électrique, on la peut mesurera la force similaire, qui, mise en contact avec la première, ne lui fait subir ni augmentation ni déperdition.

Or, existe-l-il quelque signe auquel on puisse reconnaître une variation de la force électrique nerveuse? Oui, sans doute, il en existe même plus d'un, et ces signes sont ceux de « l'émotion » ou variation de l'état électrique à l'intérieur de la cellule nerveuse étudiée au livre suivant.

Quand on intercale une partie de nerf sur le trajet d'un courant électrique, les deux foyers, s'ils sont inégaux, doivent se mettre en équilibre comme feraient deux pressions inégales mises en contact, et Ton observe en ce moment une variation dans la tension électrique du nerf, une émotion.

Si, au contraire, ils sont égaux, il n'y aura pas de varia-

lion, et, partant, pas d'émotioa ; la mesure de la tensM» nerveuse peut donc être estimée à la puissance ducoimat électrique exactement suffisant pour ne prov<M{uer aucune augmentation ni diminution de force dans le foyer électrique que représente le nerf, c'est-à-^ire aucune émotion. Les praticiens de Télectricité piiysiologique connaissent des degrés de tension électrique nécessaires pour produire rémotion, mais ils savent compter aussi avec les résistances essentiellement variables des enveloppes nerveuses^ et seraient peut-être embarrassés pour apprécier en queile proportion elles viennent à influencer le résultat; c'est comme si la soupape d'une chaudière, étant chargée par un premier poids inconnu, on n'avait, pour en estimer la pression, que la valeur des poids additionnels nécessaires pour retenir la vapeur. Tout procédé direct d'estimation nous parait, en conséquence, entaché de cette cause d'erreur.

Procédés indirects d'estimation.

L'étude de la vision fournit plusieurs méthodes d'estimation indirecte de la force nerveuse à l'état de repos. J'appelle cette estimation indirecte, parce qu'elle fait état, non directement, de valeurs électriques, mais des valeurs de forces quelconques dont la transformation électrique sert de point de départ à la sensation.

L'une de ces méthodes sera exposée au livre suivant, où elle trouve naturellement sa place.

En voici d'autres.

Mesure de la force nerveuse à l'état de repos. Seuil de rexcitation. — On cherche quelle est la plus faible lumière sensible, ou, comme on dit, la lumière limite//, une quantité qui peul être appréciée si l'on mesure la distance à

laquelle Tunité de lumière est encore reconnaissable dans robscurité complète.

Cette distance étant trop considérable pour être mesurée dans nos laboratoires, j*ai eu recours à l'artifice réalisé par l'appareil que voici : « Un tube de lunette long d'un mètre porte, à ses deux extrémités^ un verre dépoli, dont Tun, Toculaire, de surface égale à 1 millimètre carré, inférieure au diamètre de la pupille, et Tautre, Tobjectif, de surface égale à 1 centimètre carré. » L'observateur, regardant au travers de la lunette, se rapproche d'une source lumineuse, égale à Tunité, jusqu'à ce qu'il perçoive la première trace de lumière, et le calcul a lieu suivant la formule 4 t: H*, qui mesure la surface des sphères. A une distance de i mètre, l'objectif reçoit une fraction de photo

égale à Tâ^^âii ^^ Toculaire, cent fois plus petit, reçoit un

centième de la même fraction de la lumière précédente,

i256t)4x 125 664X100' soit environ 1,6 trillionième de photo (.--=75 — THîi]'

Je prends la liberté de reproduire ces chiffres parce qu'ils expriment la limite de visibilité normale telle qu'elle m'est apparue. Je cessai , en eff^et , de distinguer la lumière aussitôt que la source fut éloignée à plus de 1 mètre de l'objectif. II en résulte que la plus petite lumière sensible équivaudrait à une fois et demie la trillionième partie de l'unité photo, laquelle équivaut très approximativement au carcel-mètre.

Mais la plus petite excitation sensible correspond à ce que Ton nomme le seuil de r excitation^ expression métaphorique empruntée, d'après Wundt, à Herbart. « Ce philosophe nommait seuil de la conscience cette limite que

doivent franchir les représentations . pour devenir conscientes. Fechner Ta appliquée à la mesure de la sensation (1). » ^

Le seuil de Texcitation mesuré, non plus en force extérieure, lumineuse ou autre, mais en force nerveuse, représente la force nerveuse à Tétat de repos augmentée de la plus petite quantité sensible.

Or, la plus petite augmentation sensible de la force nerveuse est une proportion connue. Bouguer (2), après avoir préalablement reconnu que les plus petites différences sensibles d'une force extérieure quelconque, sont une fraction constante de la force en jeu, a estimé cette fraction

égale à un soixante-quatrième (zy-j • Arago (3) a remarqué

que, dans le mouvement, on peut distinguer des différences encore plus petites, etHelmho]tz(4)a atteint^ dans ces conditions, la limite extrême d'un cent soixante-septième (n^7J- Nous pouvons donc dire que la plus petite différence sensible correspond à la moyenne d'un centième [tttJ -

Mais, si telle est la loi générale, elle est certainement applicable au seuil de l'excitation. Celui-ci doit être en augmentation d'un centième sur la force nerveuse à Tétat de repos.

Il est donc permis de conclure, avec toute justesse, que la force nerveuse à Tétat de repos représente une grandeur équivalente à celle que développe, par sa transformation

(1) Wundt, Éléments de psychologie^ I, p. 342.

(2) Traité d'optique sur la gradation de la lumière publié par de la Caille. Paris, 1760, p. 81.

(3) Œuvres complètes, X, p. 235.

(4) Optique, p. 418 (315 de rédition allemande).

i9é PSYCHOLOGIE INDIVIDUELLE.

en force éteetriqoe neryeuse, le plus petit degré de farce esiévieure sensible diminué de la minime fraction d'un centième.

C'est, enfin, être très près (à un centième près) de Fexacte Térité, que d'estimer la forée nerveuse de rep«s, à Vextrémité des neurones optiques terminaux : l'électricité développée dans chacun des bâtonnets qui les représentent pmr la trUliênième partie étvne unité carcel-mHre^ c'està-dire par le minimum de lumière sensible trouvé tout à L'heure.

im. laisse à penser combien infime est la puissanee au CMwant né de pareille action sur la photopsine contenue dans l'épaisseur d'un cône ou d'un bâtonnet de la rétine^ et combien minime est, en conséquence, la force habituelle dui neurone rétinien terminal, nécessairement inférieure à cause des pertes subies par l'acte de la transformation.

« D'après un calcul de M. Gh.-Ed. Guillaume, une petite calorie, entièrement transformée en radiation verte, serait susceptible de produire, dans un œil reposé, une sensation perceptible pendant cent quatre-vingts millions d'années (1).» Je lis bien cent quatre-vingts millions d*an^ nésts* Quoique ignorant des procédés de ce calcul cité de aecoBd« main, j'ai tout lieu de le croire exact, y voyant une illustration frappante de ce qui précède.

Mesure de la force nerveuse en un moment quelconque» —» La loi de Bouguer, évoquée tout à l'heure, comporte une autre application.

Si les plus petites oscillations sensibles équivalent, d'une manière toute générale, au centième de la force en jeu (loi de Bouguer, expériences d'Helmholtz), il est exact d'estimer la force nerveuse à chaque instant au centuple

(1) Revue générale des sciences, 1898, p. 36.

des plus petites osciiiations appréciables. La même tnéthode de mesurer la puissance des foyers nerveux trouvera donc à s* appliquer en toutes circonstances, dans le plein fonctionnement des sensations, comme a leur premier point de départ.

Les calculs demeurent niaturellement indirects, puisque nous ne mesurons pas les oscillations nerveuses ellesmêrnses^ mais seulement celles des forces extérieures employées à leur transformation nerveuse.

Je n'ai pas eu le loisir de pratiquer les mesures de cette espèce, et dois me borner à les recommander aux amateurs d'expériences psycbopbysiques. Ils n'oublieront pas que^ passé un certain degré, les accroissements de sensation ne répondent plus aux accroissements de la force. Ce point répond au summum utilisable de l'excitation. Mais déjà je puis faire entrevoir cette conclusion : que les foyers nerveux croissent en puissance avec le renouvellement ou la durée de l'excitation.

la sensi^hté narvetis».

L'extrême minutie de la force nerveuse, considérée à son point de départ, détermine la sensibilité de ses foyers.

Sensibilité, tel est, en effet, le terme consacré pour exprimer en langage psychologique courant la tension des foyers nerveux à l'état de repos, et plus précisément l'inverse de cette tension. Je voudrais rendre cette vérité plua claire par une comparaison.

Voici, par exemple, deux ressorts différents : l'un d'eux est fortenoent tendu, il est très peu modifié par des pressions légères, sa sensibilité est faible en d'autres termes ; Fautre est faiblement tendu, il est au contraire modifiable par des pressions très légères, sa sensibilité est grande.

La sensibilité nerveuse est énorme; il suffit pour l'émouvoir de Tinfime force représentée par la trillionième partie de la lumière émise par une lampe ordinaire.

Clavier merveilleux que celui de notre pensée dont les touches, estimées non plus en force lumineuse, non plus en force électrique, mais en vulgaire pesanteur, ne vaudraient guère au poids des balances. Songez à la plus délicate des plus minuscules entre les mouches, fait pour elle et pour exprimer en son le moindre de ses mouvements, un clavecin que seuls pourraient faire chanter des doigts de fée. Vous êtes loin de compte. La pensée est plus subtile en son être, plus subtile en son jeu. La nature se montre en ce domaine d'une délicatesse suprême, dont seule donne une idée la délicatesse de notre propre sensibilité.

Mais enfin, si faible soit-elle^ la force pensée n'en existe pas moins, et la conclusion finale de ce chapitre réside dans cette affirmation, c*est que la pensée ou force psychique n*est point importée du dehors; elle est un élément interne et continu^ élément de force minime, mais de tension bien nettement déterminée et persistante autant que la vie.

On me permettra de m'attarder quelques instants à réfléchir sur renseignement nouveau contenu dans ce chapitre, et ses conséquences au point de vue de la psychologie tout ordinaire de nos conversations habituelles. Il est maintenant bien évident que Têtre le plus sensible au point de vue qui nous occupe, est celui dont la force neiTeuse au point de départ est la plus faible. Le bœuf campagnard, lourd et insensible, représente, en ses terminaisons nerveuses, des foyers de force plus considérables qi;e le muscadin de nos cités populeuses, et, pour prendre nos sujets sur un même individu, la peau insensible de notre dos,

comparée à celle qui recouvre délicatement la pulpe de nos doigts, représente également des foyers de force très différents; ils sont bien plus puissants dans le cas de sensibilité obtuse que dans le cas de sensibilité délicate.

Ce dernier exemple pourrait paraître mal choisi, car, cela est notoire, la sensibilité est aussi en raison directe du nombre des terminaisons nerveuses, et celles-ci sont exceptionnellement rares dans la région du dos. Je ne puis cependant m*empécher de l'énoncer, ayant vu les terminaisons plus n(fmbreu8es être communément aussi plus effilées, et croyant pouvoir, en conséquence, attribuer leur extrême sensibilité, non pas seulement à leur nombre, mais aussi à leur ténuité qui en fait des foyers de moindre capacité.

La plume qui vole au vent exige, pour être sentie, un toucher plus subtil; son poids est minime, il faut, pour que nos sens en soient affectés, que leur force à eux soit également d'ordre infinie. Pour sentir la pierre ou le coup de poing, notre dos suffit, la force, en ses foyers nerveux, atteint à de pareilles hauteurs. Que la force nerveuse soit égale à 1000 et augmentée d*une unité, Teffet est dans la proportion d*un millième. Cette même unité, appliquée à une force égale à 10, produirait un effet d'un dixième, cela explique la relation inverse de la sensibilité et de la force nerveuse au départ. Mais, déjà, nous empiétons sur le domaine de Témotion, et il nous tarde de Taborder.

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