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CHAPITRE m

DE l'intelligence SUPÉRIEURE.

Entée sur les dérivations des intelligences primaires et localisée dans la masse celluleuse corticale des hémisphères cérébraux, Tintelligence supérieure est le poste central où la force nerveuse a établi les foyers suprêmes de son individualité.

On se propose d'en étudier :

1« L'objet;

2^ L'organisation ;

3*^ Le fonctionnement général ;

4° L'espèce de fonctionnement appelée sommeil.

OBJET DE l'intelligence SUPÉRIEURE : LA CONNAISSANCE,

Un homme vient au cabinet de son médecin, se plai> gnanty dit-il, de la vue. Remarquez l'embarras avec lequel il décrit son cas : cela lui est venu à telle date plus ou moins brusquement, et c'est à peu près tout ce qu'on peut tirer de lui. Remarquez surtout qu'il ne dit jamais : « Je vois de telle façon, ou bien : « Je vois trouble » ,ce qui est l'affirmation habituelle des gens qui ont la vue malade. Pour qui a l'habitude du diagnostic, il y a, dans l'allure de ce premier interrogatoire, un indice immédiat que complète bientôt Texploration ultérieure. Il est facile, en effet, de le

coDstaler : bien que la vision fasse entièrement défaut à toute une partie du champ visuel, le malade n^en a pas réellement connaissance...

Vous avez bien lu : a Pas connaissance ».

De même, lorsqu'un employé manque inopinément dans une direction industrielle ou commerciale^ celte direction ignore tout ce qui est dans le rayon de son ressort; ainsi, le poste central de la pensée peut ignorer les lacunes survenues dans son sein.

La connaissance, tel est Tobjet de Tintelligence supérieure.

L'émotion de la connaissaiice ou notion.

Instantanéité, subjectivité et objectivité de la connaissance.

Qu'est-ce que la connaissance ?

Nous ne connaissons que les changements de notre individualité. Je connais, par exemple, tout ce qui m'a touché, qui a passé sous mes yeux, a impressionné mon ouïe et mon odorat. Je connais aussi les émotions internes de la réflexion, et je connais, enfin, les actes que j'accomplis. On ne connaît en d'autres termes que des sensations et plus généralement des émotions.

Mais on sait que, connaissance et conscience sont liées d'étroite parenté, ce dont j'ai conscience, je le connais, et ce que je connais j'en ai conscience.

Or, la pensée étante je le rappelle, une force dont Témotion représente les variations, la conclusion s'impose : la connaissance est l'émotion du poste central répondant aux changements de tension ou de conscience qui s'y pro» duisent.

Ici je m'arrête et me prends à méditer sur cette constatation inattendue : « La connaissance est une émotion. »

Il en résulte que la connaissance, comme l'émotion ellemême, est un rapport. Certes, on le sait dès longtemps, et l'on parle couramment de la relativité de la cormaîs^ tance, mais jamais cette vérité ne m'est apparue sous une forme si péremptoire, ni si précise.

Il en résulte encore que la connaissance, comme Témotion en général, est un changement, un acte ou une opération. Or, cette opération a un nom dans le langage usuel, celui de notion, La notion est l'émotion, ou, si l'on veut, en se plaçant au point de vue de la connaissance ellemême, la sensation dans le domaine de la connaissance.

Gomme l'émotion en général, la notion est momentanée, et c'est ce que Ton exprime en parlant de V instantanéité de la connaissance. Sa persistance illusoire ne peut être en réalité que le retentissement de Témotion sur l'organisme psychique entier, ou l'ensemble des opérations qui ont l'émotion primitive pour point de départ, ou encore le fait des polarisations qui font la mémoire ; elle se survit sous cette forme matérialisée et peut être réveillée, ce qui est fort différent de la persistance dans le sens étroit du mot.

II a été expliqué antérieurement (p. 2205} comment les foyers de notre force nerveuse, je veux dire nous-mêmes, sommes actionnés par les autres forces au moyen de leur transformation préalable en force électrique nerveuse. Mais le phénomène de la transformation a lieu à la surface du corps, loin des foyers de la connaissance ; ce ne sont donc pas les forces extérieures qui les touchent directement^ mais bien les seules émotions nerveuses. Notre foyer central ne connaît qu'une force, la sienne propre, et notre connaissance consiste en des changements de cette seule et unique force. Notre connaissance se borne, en dernière analyse, aux évolutions de notre propre pensée et aux relations entre les éléments ou notions qui la composent.

Quelques développements rendront cette vérité plus accessible; ils nous forcent à empiéter sur le domaine de l'harmonie auquel appartient exclusivement, en réalité, le problème des relations entre les émotions. Nous nous bornerons ici à l'exposé des faits les plus élémentaires.

Nous connaissons, dans la force, des différences qui font la lumière forte et faible, le poids grand ou petit, et d*autres analogues. Rien de cela n'est extérieur, et seules les grandeurs des changements qu'une même force apporte en nous, sont phénomènes de connaissance. Nous connaissons, en d'autres termes, l'intensité de la force à l'amplitude relative de nos émotions.

Nous reconnaissons de même le temps à la succession de nos propres émotions^ au moment où se produit la notion que Ton considère par rapport aux moments antérieur et postérieur où s'effectuent les autres notions.

L'espace, enfin, ne peut nous être connu que par le point de notre corps entré en contact avec lui, et le résultat nerveux ainsi apporté dans les foyers du poste central. Le problème est sans doute plus compliqué qu'il ne semble à première vue, et il ne suffît pas, pour le résoudre, de dire qu'à tel point de la surface du corps correspond tel •casier du poste central ; il faut songer aux données multiples fournies par les divers organes des sens et aux relations qui les unissent. Mais, d'une manière générale, il n'en est pas moins indéniable que la position des points de l'espace, et l'espace lui-même qu'ils embrassent, n'est autre, en notre connaissance, qu'un effet de relativité topographique tout interne et nerveux.

Mais, pourtant^ nous connaissons une force lumineuse, une force-pression et d'autres encore. Chacune ne diffère- 4-elle pas pour nous totalement de l'autre? Erreur I II n'y a de différence que dans le lieu touché. Le courant ner-

veux émané de la rétine, et que nous appelons, quand il parvient à notre entendement, de la couleur, est la même espèce de courant électrique que nous appellerons de la chaleur quand il émane de la peau^ le même que nous appellerons de V odeur s'il nous vient de la muqueuse nasale, et ainsi de suite. Lumière, son, pression et le reste n'ont, pour nous, d'autres caractéristiques que d'entrer en notre connaissance par une certaine porte. La qualité des forces est pour nous une notion de topographie interne, un simple affinement de la notion de lieu.

En résumé, l'objet de la connaissance étant Tunique émotion nerveuse considérée dans le poste central de l'intelligence, ses données ou notions, si variées soient-elles, résultent en dernière analyse des seuls rapports que chacune entretient avec elle-même et avec ses congénères, et le thème, nous l'avons dit, en sera développé plus amplement à propos de l'harmonie.

Mais est-ce à dire qu'il faille nier l'objectivité de la connaissance ? Telle n'est en aucune façon ma pensée. Je sais, tout au contraire, que les mouvements du poste central, que nous appelons nos notions, sont le reflet et l'écho des mouvements de l'extérieur. Seules les hallucinations échappent à cette loi, et l'exception la confirme : les hallucinations, produit de désordres nutritifs intérieurs, ne peuvent que reproduire d'anciens reflets, elles ne créent pas de notions.

Tels les mouvements de pression ou d'électricité des machines industrielles : bien que concernant leurs seuls foyers, ils ne font qu'obéir aux mains des mécaniciens. Notre pensée fait de même. Elle obéit au monde extérieur, et c'est là ce qui constitue l'objectivité de la connaissance. Mouvements de la pensée, c'est-à-dire relations instantanées de la pensée avec elle-même, et partant subjectives^

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les notions sont en même temps objectives par les relations qu'elles entretiennent avec le dehors. Vérités incontestables qu'ont^jdéjà sainement jugées nos maîtres, Démocrite et Épicure.

[L'individualité et la personnalité de la connaissance.

Individualité de la connaissance, — Je crois toucher au problème le plus subtil de tout cet ouvrage, peut-être le plus difficile qu'il ait été donné à la pensée de se poser à elle-même. En voici l'exposé simple comme je le comprends :

Nous savons, pour l'avoir déjà démontré page 171, que l'individualité, primordial et essentiel attribut, que d'autres ont appelé la corporelle y d'autres encore la substance^ appartient à la force, et, à ce titre, à la pensée. Mais la force cesse d'être aussitôt qu'elle est équilibrée, c'est-àdire immobilisée ; elle existe seulement par le rapport qu'entretient chacun de ses moments avec le moment qui vient. La substance est donc changeante. Grande vérité entrée dans le monde avec Heraclite et que nul, si je ne m'abuse, n'a, depuis, complètement mise en lumière. Elle sera mieux comprise si je dis de l'être qu'il est un changement d'état ou un acte. On l'exprime autrement encore en disant avec Heraclite que l'être des choses réside dans leur devenir {^(veaOai).

Faisons-en l'application à la pensée.

La pensée, substance-force, existe par le rapport de ses moments. Elle existe en d'autres termes par l'émotion et plus exactement par la notion, nom que porte l'émotion dans le domaine de la connaissance.

La notion possède donc l'individualité. Être et connaître sont synonymes, et le problème de la connaissance

se confond, en dernière analyse, avec celui de l'existence.

Descartes a exprimé cela dans son immortelle formule : Cogito,ergo stim, car la cogitation ou l'acte de penser est un mouvement de la* pensée (de co et a^ere = pousser) , synonyme, lui aussi, de notion, qui est, nous le répétons encore, Tacte de penser appliqué au domaine individuel supérieur.

Mouvoir sa pensée^ c'est donc être et connaître en même temps. L*acte de connaître possède l'être ou l'individualité, parce qu^il est un jeu ou un acte de force, une force vivante, en action^ ou tout simplement une force réelle, par opposition aux forces équilibrées, qui n'existent que virtuellement.

Une liaison étroite unit la connaissance à la conscience antérieurement définie; ces deux problèmes s'éclairent et se complètent mutuellement, comme on va voir.

On mesure une conscience ou tension de vapeur par sa comparaison avec la pression atmosphérique prise pour unité, et ce n'est en réalité qu'une mesure virtuelle de l'émotion qui vient à se produire au moment de l'échappement : un rapport estimé artificiellement à l'avance entre les moments de la force à l'instant delà mise en œuvre et à l'instant qui suit, car tant que la force est captée, elle est en équilibre ou réduite à zéro et partant vl existe pas.

Au contraire, la connaissance est l'expression effective du même rapport appliqué à chaque émotion en particulier. Au lieu d'être une virtualité comme la teiision, elle en est la mise en œuvre.

Personnalité^ attention et inattention de la connaissance. — Ce qui a été dit de la personnalité à propos de la pensée en général ou force psychique, est attribuable d'une façon non moins précise au thème de la connaissance.La continuité de la tension en un même foyer, voilà

quelle est, disions-nous, la caractéristique de l'individu et de sa personnalité. La continuité des émotions^ devonsnous dire maintenant, voilà ce qui caractérise la personnalité de la connaissance.

C'est un fait d'observation que la continuité de nosémo* tions. De Tune à Tautre nos journées se passent, car nous pensons toujours à quelque chose. La connaissance est ainsi une onde qui se promène sans cesse dans le labyrinthe de notre entendement, tantôt ici, tantôt là, parfois multiple, jamais complètement stagnante. On verra plus loin que le sommeil lui-même est un acte de la pensée, une série ininterrompue d'émotions réflexes aptes à entretenir la continuité de la connaissance.

Un lien est enfin établi entre les notions lointaines par les dépôts de la polarisation ou mémoire. Mais ce n'est déjà plus que de Témotion en puissance, et partant pas de la connaissance en action, la mémoire doit être éveillée pour devenir une notion. Mais elle n'en est pas moins le moyen efficace dont use la nature pour nouer entre eui les moments rompus de la connaissance.

On appelle états d'inconscience les temps de repos de la connaissance. Ce terme est impropre, c'est inconnaissance qu'il faut dire. La partie non agissante de notre pensée est en état d'inconnaissance. Il est des états d'inconnaissance absolue, c'est dire que le repos complet de la connaissance peut exister, sans pour cela que le jeu de la pensée inférieure, celui qui préside aux réflexes indispen*^ sables de la vie végétative ne soit entravé. On parle, dans ce cdis^de perte complète de la connaissance. On dit encore : perdre le fit de la connaissance^ pour désigner les inter^ ruptions survenues dans lo cours d'un mouvement de la connaissance, image très exacte et qui mérite d'être relevée.

Je note enfin que les mouvements de la connaissance

sont communément multiples, ce que l'on exprime avec justesse, en disant de la connaissance qu^elIe peut être à plusieurs fils. En effet, le cours d*une série d^idées enchaînées peut être accompagné d'un ou de plusieurs autres enchaînements d'idées. Ainsi, tout en écrivant à ma table et en suivant dans ce but' le fil des pensées que j'expose, je n*en poursuis pas moins les événements extérieurs de la rue; j'entends Tatelier d'en face s'ouvrir et se fermer, notant le cours des heures ; j'entends les cris des vendeurs de journaux et songe à la politique du jour; je vois la lumière éclairer ou assombrir le papier sur lequel j'écris, et raisonne à part moi de la pluie et du beau temps; je chasse la mouche importune; je suis enfin le déroulement des lettres sur mon papier, et je remplace la feuille terminée. Tout cela se passe simultanément sans que mon travail en souffre. L'occupation principale de ma connaissance suit donc son chemin sans interruption, tandis qu'à côté les autres mouvements de ma pensée suivent leur cours, différents seulement par le degré de ce que l'on appelle Vattention,

L'attention est la tendance ou l'entraînement des mouvements de la connaissance vers un axe ou fil commun; Yinattention comprend les mouvements accessoires. Des solutions intellectuelles très subtiles peuvent être obtenues en dehors de l'attention ; il arrive qu'ayant poursuivi avec effort ou grande attention quelque problème difficile, on l'ait abandonné sans succès pour le retrouver plus tard, dans sa propre pensée, brusquement résolu en pleine inattention. Cela prouve les mouvements simultanés de la connaissance. L'expression de psychologie de l'inconscient faussement affectée à cet ordre de phénomènes, est condamnable de tous points ; elle ne saurait en aucune façon supplanter le vieil et excellent terme inattention.

Les notions élémentaires ou facultés du sentiment.

Les notions ont été dotées de noms déjà connus de nous par Tétude de Témotion, car le vocabulaire de celle-ci n*a pu, forcément, être emprunté ailleurs qu*au domaine de la connaissance. Elles représentent les trois facultés fondamentales de la pensée organisée : Timpression, Tintellection et l'expression.

Les impressions^ plus spécialement appelées ici perceptions, marquent la première étape de Témotion dans le domaine de la connaissance. Ce dernier mot, issu du latin «capere » prendre, indique exactement la participation du moi dans l'impression centrale.

Les expressions en sont les étapes dernières et il en est naturellement de deux sortes, suivant que le courant s'éteint en une ultime transformation ou expression motrice, ou bien en un retour sur lui-même, du genre des contrastes: en une réflexion.

Les pures intellectionSy enfin, n'ont pas d'autre caractéristique que d'être intermédiaires entre les précédentes.

On appelle du nom de sentiment, dans son sens le plus général, le foyer de la connaissance et son activité, et les termes entendement, discernement, jugement désignent les parties de ce foyer afférentes à l'impression, à Tintellection et à l'expression, ou, si Ton accepte ce terme usuel, les facultés du sentiment.

Mais le foyer d'intellection étant ici, comme dans toutes les localisations de l'intelligence, le gros œuvre de l'appareil, il en résulte que le terme sentiment désigne, pardessus toute chose, le foyer des opérations de la connaissance intermédiaire entre l'impression et l'expression.

Or, il me souvient que Ton a coutume d'opposer le

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sentiment à la raison et je yeux montrer la parfaite exactitude de cette opposition.

La raison appartient à la mémoire (p. 232) ; elle est ta modalité imprimée par elle aux organes d'intellection. Mais la mémoire est la polarisation ou le dépôt matériel laissé dans la cellule par les émotions antérieures, d'où naît un courant de pôle inverse. La raison est donc Veffet que produisent, sur Tintellection, les courants inverses nés des émotions vécues. Le sentiment, tout à l'opposé de la raison, est le champ actuel, celui de la pure sensation.

On oppose de même la volonté au sentiment, opposition non moins exacte, pour le même motif. La volonté, elle aussi, appartient en effet à la mémoire; elle est la polarisation imprimée aux organes d'expression et se manifeste par une certaine modalité imprimée à leurs actes.

Ëofin^ le sentiment et le savoir sont dans la même relation et opposés de même dans le domaine de l'impression.

Mais il va sans dire, et je m'empresse de l'ajouter, les phénomènes actifs de la mémoire, les courants de dépolarisation, que nous reconnaîtrons bientôt dans l'imagination, le raisonnement et la volition, actes de Vidéation réfléchie^ appartiennent au sentiment, au même titre que les émotions quelconques de la connaissance.

Remarquons que le sentiment n'est pas fait seulement de notions élémentaires, il comprend aussi toutes les harmonies entre les notions, qui constituent elles-mêmes des entités supérieures à étudier ultérieurement et, en particulier, les harmonies terminales qu'on appelle plus spécialement les sentiments. L'élude de ceux-ci doit être renvoyée au livre de l'harmonie.

Mais une vérité s'impose dès maintenant, c'est que le sentiment est l'activité d'un foyer fragmenté, multiloculaire. Déjà nous y avons distingué Tentendement, le dis-

cernement et le jugement; chacune de ces grandes divisions en comporte d'autres plus petites, reliées entre elles comme les précédentes et en relation plus ou moins immédiate ou lointaine. Tout cela prépare les vérités anatomiques qui vont éclore, montrant la fragmentation de la connaissance en des segments multiples, séparés les uns des autres par toutes sortes d'étranglements et reliés entre eux par autant de communications.

La loi générale veut, en effet, que la fonction nerveuse soit proportionnée, d'une part, à la multiplicité des relations entre les cellules et, d'autre part, à la multiplicité de ces cellules. On sait que les différentes parties de notre organisme présentent, à cet égard, la plus grande variété. Comparons, par exemple, Tépiderme de Ton gle avec l' épiderme de la cornée oculaire : Tun est presque dépourvu de tous éléments nerveux, l'autre, au contraire, est le siège de terminaisons et de réseaux en très grand nombre. Quelle n'est pas, au point de vue de la fonction, la différence entre ces deux organes, dont l'un est inerte et l'autre, au contraire, doué de la plus exquise sensibilité! Il en est exactement de même dans le domaine du sentiment. Son développement est en relation, d'une part, avec la multiplicité des relations entre les cellules, représentée anatomiquement par l'abondance des réseaux ou plexus nerveux dans l'épaisseur de l'organe central qui en est le siège et, d'autre part, avec le nombre des cellules nerveuses différenciées en son intérieur.

f96 PSYCHOLOGIE INDIVIDUELLE.

organisation de l*intell1gence sopérieure l l'écorce cérébrale.

L^écorce cérébrale siège de la connaissance.

Les points du cerveau trouvés lésés dans les observations nécroscopiques de sujets atteints de lacunes de la connaissance, appartiennent constamment à Técorce des hémisphères cérébraux. L'écorce cérébrale est, en conséquence, le siège incontesté du poste intellectuel central.

On a relaté, en ouvrant ce chapitre, une obsei*vation du domaine visuel où il s^agissait d*une perte partielle de la connaissance. L'autopsie, si elle avait été faite, y aurait révélé une destruction^ non moins partielle, de Técorce cérébrale, confirmant notre dire de tout à l'heure, que la connaissance est un foyer multiloculaire, dont les segments, bien que reliés entre eux, ont une existence et une vie propres : tel le poste central de certaines grandes industries où la force est produite dans une série de chaudières et de feux alignés à côté les uns des autres, fonctionnant ensemble et pourtant distincts. Les loges qui enferment les foyers du poste central ne sont autres, certainement, que les éléments ou cellules nerveuses de la substance corticale.

Histologie de Técorce cérébrale.

(Fig. 22.)

L'écorce cérébrale est la substance, de couleur grise, qui enveloppe la surface entière des hémisphères. On y décrit essentiellement deux sortes de cellules différentes

cortical

Cellules aplattes

Cellules pyramidales

Cellules pyramidales

Tlexus cortical

ellules aplaties

Cervelet Bulbe olfactif

Bétine

Ncyaulenticulaire Corps optostriés Corps quadrijumeaux

Ganglion rachidien Cellule visuelle CeUale olfactive Cellule auditive

Cames aotérieures Noyaux bulbaires

Fig. 22. — Intelligence sapérienre et schéma général de rintelligenee.

et un plexus, soit, eu allant de la profondeur à la surface

!• Les cellules pyramidales ;

^^ Les cellules aplaties ;

3^ Le plexus cortical (couche moléculaire superficielle des anciens auteurs).

Les cellules pyramidales forment plusieurs couches superposées d'éléments de grandeurs différentes, ayant toutes la forme de pyramides dont le sommet regarde la surface, et la base le centre de Thémisphère cérébral. Leurs expansions sont de trois sortes : superficielles, latérales et profondes. Les superficielles émanent du sommet de la pyramide et vont directement au plexus, après avoir traversé la couche entière des cellules qui leur sont superposées. Les latérales, issues des angles latéraux de la pyramide, vont, de même, au plexus^ mais en s'étalant à de plus grandes dislances. Les profondes, enfin, sortent de la base de la cellule et sont représentées par un cylindre-axe unique, aux terminaisons lointaines, allant s'articuler aux deux étages de l'intelligence primaire, tantôt du côté de l'impression, tantôt du côté de l'expression.

Les cellules aplaties occupent diverses hauteurs, mais se trouvent surtout localisées près de la surface, dans le plexus et immédiatement au-dessous de lui. Appelées tangentielles par les auteurs, elles mériteraient le nom de cellules araignées, si ce terme n'était accaparé par d'autres éléments. Leur disposition générale fait songer, en effet, à des araignées dont les corps seraient tournés vers Tintélieur du cerveau et les pattes vers la surface, comme si elles voulaient marcher sur les parois du crâne. Leurs arborisations appartiennent essentiellement au plexus cortical. Tout cela est naturellement schématisé pour les besoins de l'exposé dogmatique.

Le plexus cortical, enfin, occupe l'extrême surface de Técorce du cerveau sur toute son étendue, et celte dispo-

siiion lui est commune avec le bulbe olfactif et avec le cervelet. Il est le lieu, par excellence, de rendez-vous et d'articulation entre les cellules corticales.

La disposition que nous venons d^esquisser est commune à toutes les parties de Técorce cérébrale.

Les cellules tangentielles en représentent les grains ou organes d'intellection.

Les cellules pyramidales sont tantôt des organes d'impression et tantôt aussi des organes d'expression. Gela ressort nettement des expériences où Ton va voir une partie étroite de Técorce actionner l'expression motrice^ tandis que d'autres, aussi riches cependant en cellules pyramidales, n'intéressent que l'impression ou ses échos immédiats.

Topographie de l'écorce cérébrale.

Les hémisphères cérébraux, dont l'écorce est en cause actuellement, et qui ont, soit dit en passant, la forme d'un quart de sphère (et non d'un hémisphère), représentent deux champignons de cette forme poussés à droite et à gauche sur le cerveau moyen. La croûte de ces champignons est l'écorce cérébrale.

L'écorce cérébrale estplissée, de telle sorte que si on la détachait et qu'on pût l'étaler, elle couvrirait une surface beaucoup plus grande que l'hémisphère. La multiplicité et la profondeur des plis sont en relation avec le degré de l'intelligence : ainsi, les hommes les ont plus développés que les singes et les chiens, et ceux-ci plus développés que d'autres mammifères moins intelligents. Cette disposition assure aux différentes parties du corps et à leurs divers appareils, une représentation corticale plus étendue.

L'anatomie moderne a décrit et étiqueté tous les moin-

dres plis de récorce, véritable étude de géographie fort compliquée, dont nous voulons dessiner seulement les continents. Au sommet de chaque hémisphère est la région pariétale autour de laquelle viennent se grouper : en avant, les circonvolutions frontales; en dehors, les temporales; en arrière, les occipitales, et en dedans, enfin, les limbiques ou circonvolutions du corps calleux.

Tout cela nous intéresse pour autant qu'il a été possible de reconnaître à ces diverses parties des attributs différents, et c'est ce qu'il faut maintenant démontrer.

Si, àTaide d'un courant faradique d'une certaine intensité (courant bien sensible à la pointe de la langue], on excite les différentes régions de la surface cérébrale d'un animal mammifère adulte, on n'observe aucun phénomène appréciable quand les électrodes sont promenées à la surface de Pécorce occipitale ou temporale. Mais vers le sommet, dans les circonvolutions pariétales et frontales qui avoisinent le sillon de Rolando, ou son homologue chez les animaux (sillon crucial chez le chien), l'électrisation donne lieu à des phénomènes moteurs, et, si les électrodes sont très rappi'ochées, le courant d'une intensité donnée, on n'observe que des mouvements localisés dans une région toujours identique pour un même point excité. Tel est le fait indéniable démontré pour la première fois par Fritsch et Hitzig (1), et confirmé par les autres procédés d'excitation chimique ou mécanique. Des excitations durables et plus intenses produisent des convulsions épileptiformes (épilepsie jacksonienne) et de la douleur.

Si, à l'aide du thermocautère ou du bistouri, on opère sur le chien, et que l'on extirpe la zone motrice de la patte

(1) Hitzig et Fritsch, Electrische Erregbarkeit des Grosshùns {Arch. /. Anat,, 1870).

antérieure, zone située en avant du sillon crucial et qu'il est facile de reconnaître par Texcitation préalable avec un courant faradique, on observe, après le réveil de ranimai, une paralysie incomplète de la patte antérieure du côté opposé à la lésion. L'animal peut se tenir debout, marcher, mais sa démarche est chancelante, et, signe caractéristique et constant, il appuie cette patte sur sa face dorsale et non sur la face plantaire. On insiste sur la disparition des mouvements intentionnels. Les mouvements automatiques tels que la marche, peuvent encore se faire, mais il n'en est plus de même de certains mouvements où la connaissance intervient plus directement. Si l'animal avait été dressé à donner la patte, il ne donnera plus celle du côté opposé à la lésion quand on la lui demandera; il ne s'en servira plus pour maintenir l'os qu'il veut ronger, etc.

Quand la lésion a été circonscrite en surface et en profondeur, on voit, chez le chien, les troubles moteurs s'amender et disparaître, et il faut admettre une suppléance par les foyers plus profonds de l'instinct, désormais annexés à la connaissance. Il n'en est pas de même pour le singe, non plus que pour l'homme, à en juger par les observations fortuites delà p athologe.

Les deux sortes d'expériences que nous venons de relater entraînent, pour conclusion toute naturelle, qu'il est, dans l'écorce cérébrale, une région spécialement affectée à l'expression dans sa forme motrice. Elles en précisent en même temps le siège. Supposons, en effet, qu'un anatomiste ait devant lui un hémisphère cérébral, et supposons qu'il l'ait habilement décortiqué en partant de son point d'attache naturel, qu'il ait, enfin, étalé ce manteau en rétirant de tous côtés ; alors il a devant lui un disque dont le centre est la région rolandique, celle-là même dont l'ex-

citation provoque des mouvements, et la destruction, de la paralysie.

Les foyers de l'expression motrice sont au centre de ce disque qui est en même temps le sommet du manteau cortical.

Les foyers de l'impression sont tout autour, et la preuve en est tirée, non plus des expériences de vivisection, mais de l'observation humaine ; car, pour analyser les impressions, distinguer les phénomènes de la connaissance de ceux qui appartiennent aux réflexes instinctifs, il faut le langage affiné de Thomme. Les observations dont il s'agit concernent les nécropsies de sujets reconnus durant leur vie pour avoir été privés de la connaissance afférente à Tun ou à Tautre sens, tout en conservant l'intégrité des réflexes.

On a trouvé des lésions de la région postérieure (lobe occipital) dans les pertes de la vue, de la région latérale externe (lobe temporal), dans les pertes de Touïe. Les autres sens sont moins sûrement déterminés, mais il n^en reste pas moins que la seule région centrale que nous avons indiquée et qui occupe le sommet de Thémisphère, pouvant être considérée comme un foyer d'expression motrice, tout le reste appartient aux opérations les plus variées de l'impression ou à leur retentissement nerveux non moteur.

En résumé, la topographie générale de l'intelligence supérieure réside tout entière dans celte affirmation de l'expérience et de la pathologie : le pourtour du manteau cortical appartient à l'impression et aux opérations qui s'y rattachent, intellections et réflexions; le sommet seul est réservé à l'expression motrice. Est-il rien de plus naturel pour expliquer que les mouvements obéissent simul* tanément aux impressions les plus diverses venues des

points les plus éloignés de la surface du corps ? Rangées en cercle autour des appareils d'exécution motrice, les impressions s'en trouvent également distantes et non moins également placées pour les mettre en activité. Cette disposition est comparable à celle des machines à écrire. Les leviers qui manœuvrent les lettres s*y trouvent rangés en cercle à égale distance autour du point d'inscription, de façon à exiger un même effort pour toutes les lettres, et de façon à éviter en même temps la collision des marteaux. De même, dans Técorce cérébrale, les trajets à parcourir se trouvent uniformisés, raccourcis et simplifiés autant qu'il est possible.

FONCTIONNEMENT DE l'iNTELLIGENCE SOPÉRIEURE : L'iDÉATION.

Les groupes de notions ou jeux élémentaires de la connaissance ont nom idées, un terme dérivé du grec qui signifie ima^e^^ et qui est une comparaison. On a comparé les actes de la connaissance, entités réelles, mais éphémères, à ces autres entités non moins réelles, non moins fugaces : les images lumineuses reflétées des objets. Les organes de la connaissance sont comparés par là même à un miroir réfléchissant. On conviendra qu'ici encore le vieux langage n^aurait pu faire un choix plus heureux ni plus vrai.

Le mécanisme de formation et d'évolution des idées a nom Yîdéation. Il comprend deux étapes essentielles : l'idéation première ou directe et l'idéation réfléchie.

Idéation directe.

LWmpression des idées, — L'idée première appartient à l'entendement ; elle est une impression venue du dehors. Ainsi, celle de lumière est le produit électrique nerveux de la lumière agissant sur la rétine, transmis de celle-ci au domaine de la connaissance, et il en est de même de toutes les idées de première impression ou perceptions premières.

Les foyers corticaux de l'impression occupent, nous le savons maintenant^ le pourtour du manteau cortical. Leur siège doit être ûxé dans les cellules pyramidales de cette région.

Il doit y avoir autant de foyers corticaux d'impression que de différenciations connues de nos impressions. Or, on sait combien l'exercice vient à affiner ces dernières; Texercice a donc pour effet de multiplier le nombre des foyers ou cellules pyramidales du pourtour. Je suis bien persuadé, par exemple, que les perceptions du tact admirable d'un aveugle éduqué sont localisées en foyers distincts bien plus nombreux qu'il n'y en a dans le cerveau du bûcheron voyant, et que l'aveugle, en revanche, sera extraordinairement pauvre en cellules pyramidales de la région visuelle.

L'intellection des idées, — On a vu antérieurement, dans l'intelligence primaire annexe de l'expression ou intelligence des instincts, un premier essai tendant à une répartition générale des effets de l'impression. Les corps lenticulaires et opto- striés qui en sont le siège relient entre elles ces intelligences primaires et provoquent les réflexes compliqués des instincts.

Plus générale et plus parfaite, l'intelligence supérieure

paraît relier entre elles non plus seulement des groupes d'impressions et d'expressions, mais toutes les impressions, si éloignées soient-elles, à toutes les expressions.

Songez donc à cette simple observation. Voici venir un insecte que j'entends, que je vois s*approchant de moi, et qu'aussitôt je chasse pour en éviter la piqûre. Le foyer de perception de l'ouïe, le foyer de perception de la vue, celui enfin du tact où le souvenir douloureux des piqûres s*est polarisé, tous ces foyers placés en des points distincts et éloignés les uns des autres dans l'écorce cérébrale, sont en un instant éveillés et mis en relation pour aboutir, en bien moins de temps que je ne mets à l'écrire, aux foyers d'expression motrice commandant à la main qui va chasser ou même saisir Tinsecte. Tout cela suppose non seulement la communication entre les foyers, mais encore des communications très différenciées. Or, calculez, si vous le pouvez, ce que cela peut signifier comme nombre de fils communiquants ; il n'y a pas de station téléphonique d'une ville populeuse comme Paris ou Londres qui en puisse présenter autant, ni surtout qui présente des relations directes en semblable proportion.

Pour expliquer le mécanisme de ces relations, rappelez-vous d'abord les généralités du premier chapitre de ce troisième livre et en particulier l'intellection des courants de tension différente par des conduits diversement résistants.

Rappelez-vous encore l'amplification incessante de Témotion par le fait seul de sa progression qui s'en va allumant de proche en proche les éléments superposés (avalanche). Elle explique que l'impression visuelle produite par l'ombre d'une mouche et le courant minime qui en est né dans notre rétine, se puisse diviser et multiplier en des effets si considérables, si variés et si lointains.

Mais suivons, à Taide de la figure 22, le sort d'une impression parvenue à la cellule pyramidale.

Communiquée au plexus cortical ou externe, triée et dissociée par lui, Témotion parvient à la cellule tangentielle. La cellule tangentielle de Técorce cérébrale représente les foyers intermédiaires de Tintelligencc supérieure. Elle est Torgane de suprême intellection, ou, si Ton veut, le foyer du discernement. Par elle, Témolion reçue du plexus retourne au plexus et, distribuée en tous sens, elle entre en contact avec les arborisations des cellules pyramidales non touchées par la première impression, et en particulier avec celles de l'expression.

L'expression des idées. — Je suppose Témotion arrivée enfin aux foyers d'expression que nous savons occuper le sommet du manteau cortical. Une double voie se présente alors : celle de l'expression motrice et celle de la réflexion.

Mouvements : L'excitation est transmise au cylindreaxe de la cellule pyramidale d'expression et par lui, soit directement, soit au travers d'autres cellules, aux plaques nerveuses des fibres musculaires, elle y produit son effet ordinaire, la contraction musculaire, et fait agir tantôt en paroles, tantôt en mouvements de quelque autre catégorie.

C'est ainsi que les idées s'expriment en mouvements qui sont des gestes, des sons inarticulés ou enfin des sons articulés et des mots, autres manières de gestes.

Notons les principales catégories de mots qui servent à exprimer notre pensée.

Les idées du domaine de l'impression s^appellent des noms et des substantifs^ ce dernier vocable semblerait indiquer la corrélation exclusive avec des unités matérielles, ce qui n'est qu'une partie de la vérité, car des noms en tout aussi grand nombre répondent à des entités non

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substantielles^ actes ou états. AS adjectifs V article sont des qualificatifs ou déterminatifs du nom.

Les idées du domaine de Texpression sont les verbes\ les adverbes en désignent les modalités qui trouvent aussi à s'appliquer aux adjectifs.

Enfin les conjonctions et prépositions marquent les relations des verbes et des noms, et peuvent être appelées les idées dans le domaine de Tintellection.

Réflexion : II y a une équilibration de Tintelligence supérieure comme de toutes les intelligences ou, en d'autres termes, des contrastes équilibrants réflexes du sentiment semblables aux réflexes sensoriels précédemment étudiés. Ils sont le point de départ de Tidéation réfléchie, objet du paragraphe suivant.

Idéation réfléchie.

L'équilibration, apparue dans la rétine à l'excitation en retour des foyers intellectuels ménagés par la première impression, ne peut que se reproduire par les expansions latérales des cellules de l'expression, quelles qu'elles soient : une partie de courant s'en trouve réfléchie et dirigée dans le cas particulier vers les cellules tangentielles avoisinantes, pour gagner finalement de proche en proche et de réflexion en réflexion l'ensemble des foyers. Ainsi, et de même façon, une couleur quelconque, intervenant en un point du champ visuel, modifie totalement la qualité de la couleur dans le reste du champ.

Ce phénomène a pris, dans la connaissance, le nom de réflexion, terme qui s'adapte on ne peut mieux aux données de la physiologie expérimentale. Il vient se ranger tout naturellement dans l'ordre des réflexes.

Parti des cellules pyramidales du sommet du manteau.

le courant réfléchi traverse en retour le plexus, les cellules tangentielles et de nouveau le plexus, pour être distribué finalement aux cellules pyramidales. De nouvelles perceptions et de nouvelles idées en sont la conséquence et celles-ci, agissant à la manière des impressions premières, provoqueront de nouvelles expressions motrices, et aussi de nouvelles réflexions. Il naît de la sorte un jeu ininterrompu de ridéation : le jeu de l'association des idées, produit naturel de la réflexion.

Gomme la sensation réflexe dont elle est l'application au domaine de la connaissance, la réflexion est dans son essence un processus passif et spontané. Gela est si vrai que Ton peut soutenir avec vérité cet aphorisme : « Pour bien réfléchir, ne pas penser. » La réflexion libre, impartiale, résulte en eflet du jeu spontané des expressions équilibrantes et des associations d'idées que ce jeu soulève. Des impressions nouvelles intervenant dans le jeu de la réflexion la détournent et l'altèrent, c'est le lot habituel ; seule l'inactivité relative, dans le sommeil, lui assure des conditions réellement favorables et c'est Ja vérité que Ton affirme quand on dit que « la nuit porte conseil » .

Mais nous savons, par les faits qui ont motivé la théorie de l'avalanche exposée au livre de l'Émotion, que le courant nerveux n'est pas seulement propagé ; il est aussi allumé tout le long de son parcours, et va croissant en tension comme en intensité, à mesure qu'il progresse. Ainsi l'on explique la longue chaîne des associations d'idées et leur incessante poursuite sans qu'il soit besoin d'impressions nouvelles.

Examinons plus en détail le mécanisme de Tidéation réfléchie.

Mise en jeu de la mémoire par la réflexion.

(Raisonnement, imagination, volition.)

Le courant de réflexion est de sens contraire à l'impression, il suit la direction des courants de dépolarisation et c'est lui en conséquence qui éveille la mémoire.

La mémoire, ou polarisation, est, disions-nous (p. 236), surtout développée dans le domaine central; nous cherchions à en expliquer le motif, par cette comparaison un peu triviale, avec ce qui a heu dans un ministère. Les entrées et sorties de ces grandes administrations ne gardent, en souvenir des visiteurs, qu'un peu de poussière, tandis que des traces importantes et efficaces en restent dans les bureaux. Nous sommes maintenant arrivés dans les bureaux où les impressions visiteuses sont devenues des idées et les traces laissées par elles, des renseignements, le « savoir » , et où les traces de leur élaboration de bureau en bureau sont devenues la « raison », où, enfin, les décisions prises et consignées ont pris le nom de «volonté». Ces faits^ expHqués par la polarisation, prennent l'importance d'un contrôle de la théorie électrique de la pensée, et je ne saurais trop engager le lecteur à en méditer la portée. La polarisation, fait banal et commun à toutes les piles, quelles qu'elles soient, ne pouvant manquer aux sources de l'électricité nerveuse, sa manifestation était un besoin impérieux de la démonstration. Nous devons maintenant en reconnaître l'éveil, ou la dépolarisation f dans les phénomènes de la réflexion.

Reprenons la réflexion à son origine, au sortir des cellules pyramidales d'expression (sommet du manteau vertical).

Sa première rencontre est celle du réseau fibrillaire

cortical et des foyers d'intellection ou cellules tangentielles, siège du discernement. La mémoire a pris, dans ces foyers, le nom de raison. Sa mise en jeu sera le raisorir nement. Le raisonnement est donc la première étape de ridéation réfléchie.

Du plexus cortical, Tonde réfléchie revient en arrière pour aboutir aux cellules pyramidales de première impression, domaine de la perception et de l'entendement. La mémoire y porte le nom de savoir. Sa mise en jeu, reflet posthume de Tirnage inscrite par l'impression première, peut être appelée, d'une façon toute générale, V imagination, malgré la pointe de fantaisie attachée à ce terme. La nuance qu'il implique est, au fond, parfaitement exacte, car, obéissant au raisonnement, l'imagination en subit toujours les efl'ets sous la forme de modifications plus on moins sensibles de l'impression première. L'évocation des images, ou l'imagination, est la résultante des opérations internes qui viennent d'être exposées, elle est un fruit de l'association des idées et de la réflexion des courants du domaine de l'expression à celui de l'entendement, il n'en est pas autrement, alors même qu'il semble nous « venir une idée » , suivant l'expression consacrée. Seule, V hallucination, résultat d'une excitation accidentelle et pathologique de la cellule nerveuse, pourrait être considérée comme une idée spontanée; le rêve lui-même obéit à des associations d'idées.

La mémoire a pris enfin, dans son application aux organes d'expression, le nom de volonté. Sa mise en éveil par la réflexion répond au nom de volition. Modalité exclusivement interne de l'expression, la volition est ellemême un actede réflexion distinct de l'expression effective ou exécution de la volonté, qui peut en être la conséquence. C'est déjà une expression effective que de dire : o je veux »,

car on peut vouloir sans le manifester en paroles. La volition est un courant inverse ou de dépolarisation.

On dit de la volonté qu'elle est libre, et c'est même le fondement reconnu de toute morale, que ne parviennent pas à ébranler les discussions des penseurs. La théorie de la polarisation donne à cette qualification sa vraie portée et nous la voudrions énoncer. Dire que la volition est libre, dans le sens physique du mot, est, sans doute, un non* sens ; mais dire que la volonté est inaliénable, qu'elle est inhérente au sujet, une richesse personnelle et lui appartenant sans conteste, est conforme à la réalité. C'est dire la volonté libre, comme l'homme, quand il n'est pas l'esclave d'autrui, et c'est bien dans ce sens que l'entend le langage vulgaire. La liberté, applicable à la volonté, est une affirmation de possession individuelle. La notion de responsabilité, qui accompagne nécessairement celle de possession, fait la volonté individuelle responsable vis-à^ vis des autres volontés et vis-à-vis d'elle-même. Ainsi, la physique est en accord intime avec le sentiment populaire: elle croit, sinon au libre arbitre dans le sens absolu du mot, du moins à la liberté individuelle qui est la pleine possession des forces psychiques individuelles; elle croit également à la responsabilité individuelle qui en est le corollaire évident. Je ne puis m'empêcher de souligner, chemin faisant, la haute portée d'un pareil enseignement et d'en recommander la méditation aux esprits timides qu'efifraye l'application de la lumière scientifique aux choses de la morale.

Réserves matérielles de Tidéation (mémoire, hérédité,

plasma nutritif).

La mémoire, ou polarisation, dont la mise en jeu par la réflexion vient d'être exposée, représente les premières et

31t PSYCaOLOGlE INDIVIDUELLE.

les plus importantes réserves matérielles de Tidéation. Sans cesse dépensée, elle est aussi sans cesse renouvelée par le cours des impressions intercurrentes.

Mais la mémoire n*est pas la seule réserve matérielle de ridéation.

Songez aux marques imprimées, par les générations antérieures, à la cellule germinative d'où naîtra Tembryon. Le savoir n'appartient il pas aux générations héréditairement préparées ? Le raisonnement et le vouloir ne sont-ils pas, en partie^ la résultante des émotions vécues par les ancêtres? Et, pour parler de choses d'un domaine inférieur, n'est-ce pas un souvenir héréditaire que l'impulsion entraînant le nouveau-né aux premiers actes nécessaires à sa vie : le poulet à marcher et le canard à rechercher Peau? L'hérédité^ en un mot, est liée d'étroite parenté avec la polarisation et peut être taxée de mémoire ancestrale. Nous en toucherons l'explication dans un autre ouvrage, où l'hérédité trouvera sa formule dans une théorie chimique, par conséquent non moins matérielle que la théorie de la mémoire.

Enfin, tandis que la matière mémoire doit être considérée comme un produit de l'activité psychique, et, comme nous venons de le rappeler, un dépôt de polarisation, la matière qu'il reste à considérer, maintenant, représente le métal zinc des piles industrielles. Elle est le plasma nerveux fondamental, fruit de la seule nutrition, celui que le sang tire des aliments et qu'il abandonne aux cellules nerveuses comme à tous les tissus.

Au début des recherches biochimiques, il semblait qu'on dût trouver des aliments particulièrement propices à nourrir la pensée. Ces recherches ont abouti à démontrer qu'il n'existe pas d'aliment spécialement psychique dans le sens d'une psychogenèse. La matière nerveuse est un

produit complexe, emprunté indifféremment aux éléments ordinaires de Talimentation.

Des excitants psychiques.

Si Ton ne connaît pas d'aliments psychiques, on connaît, en revanche, des excitants et des stupéfiants, c'està-dire des aliments propres à favoriser ou à ralentir Téclosion et le mouvement de la pensée, la a psychocinèse » , si le mot est permis. Un usage modéré des stimulants peut favoriser et entretenir une normale circulation des matériaux psychiques que l'existence brutale condamne à l'atrophie. Il fait sociables et bons des êtres que les difficultés et Tisolement condamnent à la pensée bestiale^ empêche la lèvre de se contracter, rend le sourire à la bouche immobile. Ne médisons pas outre mesure de Talcool et de ses congénères, auxquels une partie de la race humaine doit son acuité intellectuelle et ses qualités sociables. Le culte de la pensée active veut que Ton respecte et Ton hygiénise le plus subtil des biens que Thomme ait su arracher à la terre : un bien matériel propre à faire penser.

Il me souvient, à ce sujet, d'une leçon remarquable de Taimable professeur Bouchardat. Usez, disait en substance Bouchardat, de l'excitation en bonne compagnie, pour en être plus affables, plus intelligents ou plus courageux, et vous y pourrez gagner l'habitude de vertus qui ne vous étaient pas familières. Mais gardez-vous d'employer cette excitation à de mauvaises choses, dans de mauvais lieux; elle produit alors l'effet désastreux contraire. Gela vient à dire, en langage mécanique : usez-en pour entretenir noblement lacirculation matérielle des réserves psychiques et vous enrichir la mémoire de généreuses pensées, mais

gardez-vous d*en mésuser ou d'en abuser aux dépens des sources organiques où s'alimente la matière de rintelligence.

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