CHAPITRE VIII
La parole. Mécanisme des réactions verbales. Etude expérimentale des réflexes verbo-moteurs. Les symboles verbaux dans la suggestion et dans l'hypnose. Les gestes et la pantomime. Origine biologique des mouvements expressifs. Rôle biologique de la parole.
Sous le nom de réflexes symboliques nous comprenons les réactions qui établissent des rapports conventionnels avec le monde ambiant, des rapports basés sur une association convenue. Cette catégorie de réactions comprend la parole, les gestes et les mouvements de la pantomime.
La première place appartient ici, naturellement, à la parole dont nous allons maintenant examiner le mécanisme.
La parole. — La parole humaine est une modalité des réflexes associés. Qu'il s'agisse du langage parlé ou du langage écrit ce sont toujours des réactions basées sur une association des traces cérébrales. Les expériences qui ont été faites avec deux excitations simultanées, par exemple avec un contact électrique et une excitation sonore ou lumineuse, montrent que l'association une fois établie, elles peuvent indifféremment se remplacer l'une l'autre. C'est-à-dire, l'excitation associée détermine non seulement la réaction convenue, mais encore la reviviscence des traces laissées par l'excitant direct. Le sujet croit sentir le contact ou la piqûre.
Cela arrive même dans les cas où la réaction initiale est artificiellement établie. Ainsi, un sujet habitué à répondre par la pression du doigt à la présentation d'un excitant lumineux, répondant ensuite à un excitant sonore, affirmait chaque fois avoir vu une lumière.
Tel est le lien qui s'établit entre deux réactions simultanées. Maintenant il est clair que chaque objet agit, chez nous, sur plusieurs sens et qu'il doit en résulter un complexus d'impressions. Prenons, par exemple, une orange. Nous la connaissons pour le moins, de quatre côtés: du côté de la vue, du toucher, de l'odorat et du goût. Gela forme un complexus de quatre traces cérébrales auxquelles peuvent s'ajouter encore d'autres, par exemple, le souvenir du poids, des divisions qu'elle révèle en se pelant, du liquide qui en sort sous une pression, etc., etc.
Ces traces ne sont pas toutes aussi étroitement reliées, ne provenant pas d'impressions d'une égale fréquence, mais elles restent susceptibles de s'évoquer l'une l'autre. Elles forment la notion concrète ou, pour se servir d'un terme objectif, le complexus concret de l'orange.
A celles-ci s'ajoute enfin une réaction verbo-motrice qui devient le symbole de ce complexus et dont l'évocation entraîne la reviviscence partielle ou complète de ce dernier.
Cette réaction verbo-motrice s'étend par de nouvelles associations et finit par former un second complexus. Outre les traces de la réaction auditive il s'y ajoute : 1° les traces de l'impression visuelle produite par le mouvement des lèvres et, chez les gens lettrés, par la lecture du mot sur le papier et 2° les traces musculo-articulaires laissées par l'inscription de ce mot.
Ce complexus est relativement indépendant de l'autre, ce qui lui donne, comme on le verra, une importance toute particulière. C'est-à-dire, l'évocation du symbole peut entraîner la reviviscence des traces sensorielles, mais celle-ci n'est généralement ni aussi vive, ni aussi étendue que lorsqu'elle se produit dans les limites du même complexus. On sait, par exemple, que la vue du citron entraîne facilement une sécrétion salivaire. L'évocation mnésique de ce fruit suffit parfois pour produire cette réaction, mais le mot seul ne la produit généralement point ou ne la produit qu'à un degré très faible. Le complexus symbolique fait naturellement un avec le complexus concret de l'objet, mais se trouve comme inhibé
dans son pouvoir d'évocation, ce qui simplifie notablement l'activité des centres nerveux et présente même une grande économie pour l'organisme. Qu'on songe seulement aux phénomènes émotionnels de nature esthétique tels que la « douleur » ou la « tristesse » ! Les complexus symbolique permettent de les évoquer sans produire les troubles internes qu'entraînerait une reviviscence des complexus sensoriels.
Mais si les réactions symboliques sont limitées dans leur pouvoir d'évocation, elles peuvent s'étendre à l'infini par de nouvelles associations. Le complexus symbolique ne reste pas attaché à un seul objet. Il s'associe à toutes les impressions laissées par des objets similaires, et comme l'association ne dure que lorsqu'elle est dûment renouvelée, les réactions communes aux complexus de la même catégorie finissent par constituer un complexus générique. C'est ainsi que de toutes les oranges aperçues ou goûtées par l'individu se forme chez lui la notion générale de l'orange...
Mais là ne s'arrête pas encore le pouvoir d'association. Deux objets d'espèces différentes peuvent avoir des éléments communs. L'orange et la pomme appartiennent à deux espèces tout à fait différentes, mais produisent des réactions gustatives qui ont des traits communs. Elles les partagent du reste avec d'autres produits de la flore et ces réactions deviennent le noyau d'un complexus encore plus général auquel s'attache le terme « fruit ».
A cette faculté d'association qui dans la psychologie est désignée sous le nom de synthèse, correspond d'autre part une faculté de dissociation qui est la base de l'analyse. Un complexus concret est toujours composite et peut s'évoquer par fragments. C'est ce qui arrive lorsqu'on dit: l'orange est jaune, elle a une peau rugueuse, etc., etc. Ces réactions fragmentaires se détachent même tout à fait et forment des complexus autonomes de nature qualitative, tels que « rondeur», « grosseur », « aigreur», etc. Et chaque complexus de ce genre s'associe, comme nous l'avons déjà dit, à une réaction verbo-motrice.
L'expérience que nous avons de la vie, nous permet d'ajouter que les associations se forment non seulement d'après les
groupements naturels, mais aussi d'une manière toute artificielle. Ainsi, par exemple, les impressions reçues de plusieurs animaux différents peuvent s'associer les unes avec les autres et former uncomplexus artificiel, comme ceux qui portent le nom de « minotaure » et de a dragon ». La formation et la reviviscence des complexus de ce genre sont désignées en psychologie sous le nom d'imagination.
Enfin, il importe de rappeler que tout ce qui a été dit se rapporte non seulement aux impressions externes, mais encore à celles qui ont une origine interne. Celles-là forment aussi des complexes sensoriels auxquels peuvent s'ajouter les réactions verbo-motrices. Tels sont les complexus de la « joie », de la a tristesse », du « bien-être », etc., etc.
Il est évident que l'introduction des réflexes symboliques facilite grandement l'activité neuro-psychique de l'homme. Elle la rend à la fois plus superficielle et plus schématique. Elle évite, comme nous l'avons déjà dit, la reviviscence des impressions qui ont une partie émotionnelle et permet de remplacer les émotions concrètes par une réaction générale . Enfin, l'importance des réflexes symboliques s'accroît encore du fait qu'ils s'attachent non seulement aux impressions, mais encore aux rapports qui s'établissent entre celles-ci. Tels sont, par exemple, les rapports de la similitude, du contraste, de la causalité, de la subordination, etc., etc. Autrement dit, ils servent aussi bien à simplifier les réactions que les relations qui s'établissent entre les processus réactifs. Les réflexes de cette dernière catégorie peuvent être désignés comme complexus symboliques de relation.
Nous insistons particulièrement sur l'étendue des processus réactifs qu'ils remplacent dans ce cas. Prenons, par exemple, le symbole de la « similitude » entre deux objets. L'affirmation de la similitude remplace la comparaison d'un grand nombre de détails, c'est-à-dire toute une série de processus réactifs. Si l'on passe des choses aux hommes, les complexus de relation prennent un sens encore plus profond. Les relations sociales sont basées sur une expérience beaucoup plus étendue qu'une simple comparaison. Lorsqu'on dit qu'on aime ou qu'on
déteste quelqu'un, il se cache derrière le symbole verbal une évocation très complexe de souvenirs et de réactions émotionnelles.
On peut dire avec assurance que le niveau humain de l'activité neuro-psychique n'aurait jamais pu être atteint sans le concours des réflexes symboliques. De même qu'en mathématique l'algèbre a permis de simplifier les calculs et résoudre les problèmes les plus complexes, la symbolique verbale a permis d'opérer avec les réactions les plus étendues et de saisir leurs rapports dans le mécanisme cérébral.
Nous avons déjà vu ce qui correspond ici aux notions usuelles de l'analyse et de la synthèse. Grâce à la symbolique verbale ces processus se trouvent grandement simplifiés- La répétition des mêmes enchaînements permet de sauter les étapes intermédiaires et de trouver du coup la réaction définitive. Ainsi, par exemple, à la vue d'un lièvre, on prononcera sans hésitation : « animal » ; à la vue d'une table — « c'est pour écrire » ; à la vue d'une chaise — « pour s'asseoir ». La forme complète de cette réaction est celle qu'on désigne par le mot syllogisme. Un lièvre court, les animaux courent, donc le lièvre est un animal. Une chaise est un objet dont je me suis servi ; la manière dont je m'en suis servi, s'appelle s'asseoir ; donc une chaise est pour s'asseoir. Ici, point n'est besoin que les réflexes aboutissent à l'articulation verbale, il suffit d une reviviscence des traces cérébrales se traduisant par un état de tension nerveuse qu'on appelle « parole intérieure ». Celle-ci réalise une grande économie de travail musculaire et rend les réactions symboliques particulièrement rapides. Mais outre cela, il peut y avoir, comme nous venons de le dire, une forme abrégée de ce processus, basée sur la connexion directe des réactions verbo-motrices. L'expérience nous a prouvé, de plusieurs manières, que le lièvre est un animal, par le fait qu'il court, par celui qu'il réagit comme un être vivant, par celui qu'il respire, etc., etc. 11 doit en résulter une transmission directe entre l'image du lièvre et la réaction définitive, verbale, qui se produit alors sans même déterminer la reviviscence des traces intermédiaires. Certaines transmissions se tra~
duisent par des réactions verbales appropriées, notamment par des conjonctions « avec », « par», « pour », etc., comme dans le cas que nous venons de citer : « pour s'asseoir », « pour écrire ».
Bon nombre de jugements, analytiques ou synthétiques, se réduisent à des transmissions de ce genre.
D'autre part, les réactions symboliques rendent possibles les enchaînements très étendus qui constituent le développement de la personnalité humaine. Qu'on pense seulement aux relations éthiques, religieuses et juridiques qui s'établissent entre les hommes ! Elles reposent sur la faculté de rattacher des réactions très étendues à des symboles relativement simples. Ceux-ci deviennent des points de repère de l'évocation mnésique et permettent à l'individu de rentrer, pour ainsi dire, en lui-même, en s'arrachant à l'action du milieu.
En cela il doit y avoir naturellement des différences individuelles très prononcées. Nous avons tout lieu de penser que les hommes se divisent tous en deux catégories : la première, caractérisée par la prédominance des complexus symboliques, la seconde, par la prédominance des complexus concrets. Cependant on ne peut pas dire que ce soit tout à fait certain et ce point exige encore des recherches spéciales.
Étude expérimentale des réflexes verbo- moteurs. — Les réflexes verbaux se prêtent, comme tous les autres, à l'étude expérimentale. La désignation verbale d'un objet présente déjà un réflexe associé, produit d'une association de la réaction visuelle avec un réflexe verbo-moteur. L'arc réflexe est formé ici par la transmission du courant nerveux des centres visuels au centre auditif et de celui-ci au centre verbo-moteur où commence le mouvement centrifuge vers la langue et les lèvres. Ce réflexe peut être considéré comme provenant de la simple répétition du nom, c'est-à-dire d'une réaction verbale répondant à une excitation auditive et se trouvant peu à peu associée à une impression visuelle. Si on calcule le temps nécessaire pour la simple répétition du nom, on arrive, à l'aide d'une soustraction, à déterminer celui de l'association symbolique.
Maintenant, on peut obtenir une association un peu plus étendue. On peut demander au sujet de réagir, non pas par le nom propre de l'objet, mais par le premier nom qui lui viendra dans la tête, en association avec celui-ci. Dans ce cas-là, le courant nerveux se trouvera inhibé à l'évocation de la première trace cérébrale et devra déterminer l'évocation d'une autre avant d'aboutir à la décharge verbo-motrice. Ce processus exige naturellement un peu plus de temps que le premier.
La mesure du temps nécessaire pour l'association des réflexes symboliques se fait en général de la manière suivante. On commence par prévenir le sujet qu'il devra répondre au mot inducteur par le premier mot qui lui viendra dans la tête. Ces deux moments se trouvent marqués par la mise en mouvement et par l'arrêt d'un appareil inscripteur ou — ce qui est encore préférable — du chronoscope de Hipp. Dans le premier cas, la personne qui se charge de diriger l'expérience, tient dans la main un des commutateurs et ferme le courant avec l'énoncé du mot inducteur, tandis que le sujet tient l'autre commutateur et interrompt le courant, en prononçant le mot réponse. Le temps se trouve marqué par la ligne inscrite sur le cylindre de Breguet. Dans le second cas les fils électriques se trouvent reliés au chronoscope de Hipp et le temps doit être marqué par le mouvement des aiguilles du chronoscope.
De ce temps on peut déduire celui que demande la réaction verbo-motrice simple, c'est-à-dire la conduction du courant nerveux de l'organe auditif au centre cortical du même nom, de celui-ci au centre verbo-moteur et à l'appareil périphérique de la parole. Le résultat de la soustraction présente le temps propre de l'association cérébrale.
Les expériences montrent que le temps global de la réaction varie entre 0,9" et 1,0". Le temps de la réaction verbale simple est en moyenne 0,225". Par conséquent le temps propre de l'association cérébrale doit varier de 0,7" à 0,9''.
Les expériences faites sur les malades ont montré que ces temps se ralentissent en rapport avec l'affaiblissement psychique. Cependant au début de la paralysie générale on peut trouver aussi une certaine accélération.
Le temps des associations verbales peut être mesuré par un procédé plus simple, naturellement avec moins de précision. Il sufit de donner au sujet le mot inducteur, en lui demandant de prononcer, le plus rapidement possible, ceux qui lui viendront dans la tête, par association. Ces derniers doivent être soigneusement notés et au bout d'un certain temps, par exemple de cinq minutes, on peut arrêter l'expérience pour déterminer la moyenne du temps qui revient à chaque mot. De ce chiffre on déduira de nouveau le temps de la réaction simple, en demandant au sujet de répéter ces mots l'un après l'autre et en divisant le temps écoulé par le nombre des mots.
Dans notre laboratoire ces recherches ont été faites d'une manière plus complète. On tenait compte non seulement de la différence des processus centraux, mais aussi de la différence des excitants et des processus réactifs. C'est-à-dire, comme excitant on prenait tantôt un mot, tantôt le bruit produit par la chute d'une bille, tantôt le son d'un timbre électrique ; comme réponse, tantôt un mot, tantôt un simple mouvement.
Le dispositif variait naturellement selon les circonstances. La mesure du temps se faisait à l'aide du chronoscopedeHipp, mais la fermeture du courant électrique était produite tantôt par la chute de la bille sur une planchette servant de commutateur, tantôt par la prononciation du mot dans l'appareil de Rœmer. L'interruption du courant se faisait à l'aide d'un autre appareil de Rœmer, placé entre les mains du sujet. Les mots inducteurs n'avaient qu'une seule syllabe et devaient être prononcés d'une voix nette et saccadée.
En ce qui concerne les processus centraux, on faisait la distinction que nous avons déjà relevée entre les réactions verbales simples et les réactions compliquées d'une association, c'est-à-dire, la réponse consistait soit dans la prononciation d'un mot convenu, soit dans la recherche d'un mot associé, comprenant la reviviscence consécutive de deux traces cérébrales.
Les résultats de nos expériences se réduisent à ceci \
Si on compare les réactions verbales aux simples mouve-
ments, on voit que les mots les plus courts demandent plus de temps qu'une réaction simplement motrice.
On le constate même pour les monosyllabes, comme « zwouk » (son), «stouk» (bruit), «da » (oui). La construction du mot intervient ici d'une manière très nette. Ainsi le mot « est » (en russe) demande moins de temps que le mot « da », ce dernier moins que le mot « stouk », etc., etc. Evidemment, la prononciation est plus facile lorsque le mot commence par une voyelle.
La longueur des mots et même le nombre de ceux-ci dans la réponse ne créent pas de différence quelque peu sensible.
En ce qui concerne la différence des excitants, les résultats sont également nets. On voit notamment que le temps de la réaction verbale est moindre lorsque l'excitation consiste dans la prononciation d'un mot que dans la production d'un son ou d'un bruit. Cela s'explique par une corrélation plus étroite des centres cérébraux correspondants. Du reste, dans cette voie on peut aller encore plus loin. On trouve que la réponse devient encore plus rapide lorsqu'il ne s'agit que de répéter le mot inducteur. Entre un excitant hétérogène, un excitant homogène et un excitant qui fait partie d une réaction déjà établie, la différence est tout à fait claire.
A cela on a ajouté la distinction entre les cas où le mot inducteur est déjà connu d'avance et ceux où le sujet l'entend, sans être prévenu. Pour rendre l'expérience plus concluante, on demandait au sujet de répéter ensuite le même mot sur la production d'un simple son. Naturellement ce sont ces derniers temps qui ont été trouvés les plus longs. Les temps de réaction des mots qui n'étaient pas connus d'avance, se sont montrés ensuite de 1 1/2 à 2 fois plus longs que ceux des mots connus. Ceci nous fait conclure que la répétition d'un mot qui n'a pas encore été prononcé, exige une mise en train assez laborieuse des centres récepteurs et moteurs.
Enfin, il a été fait une série d'expériences sur les réactions de choix. Le sujet devait trouver un mot répondant à l'excitation reçue et, dans un groupe d'expériences, devait le répéter en réponse à une seconde excitation ; dans un autre groupe, il
devait laisser la seconde excitation sans réponse ; enfin, dans un troisième groupe, il devait trouver un mot différent en réponse à l'un et à l'autre.
Les résultats ont montré que l'écart entre la réaction symbolique simple et la réaction de choix est loin d'être aussi grand qu'on pourrait s'y attendre.
Pour les réactions motrices, l'écart va jusqu'à l,5''-2", tandis que pour les réactions verbales il n'atteint pas même 1
L'explication de ce fait doit être cherchée dans une plus grande habitude d'associer les impressions externes avec les symboles verbaux qu'avec les réactions motrices.
Les symboles verbaux dans la suggestion et dans l'hypnose. — A quel point les symboles verbaux entrent en connexion avec les impressions externes et les excitations organiques, on le voit particulièrement bien dans l'état de passivité et de dépression qui est connu sous le nom d'hypnose.
Dans notre étude sur les signes objectifs de la suggestion dans l'hypnose, nous avons montré que la suggestion verbale d'un état affectif détermine, chez le sujet, la mimique de cet état. Il en est de même pour les variations respiratoires et cardiaques qui accompagnent cet état. Il suffit, par exemple, de suggérer la douleur, en produisant une pression avec le bout rond d'une épingle pour déterminer une contraction bien nette de la face et une dilatation des pupilles1. Ceci indique évidemment une association cérébrale analogue à celles que nous avons établies entre le contact électrique et l'excitant sonore ou lumineux. Le symbole verbal de la piqûre se trouve si étroitement associé au souvenir de celle-ci, que, dans l'état momentané d'affaiblissement psychique, la reviviscence de la première trace suffit pour entraîner la réaction qui se rattache à la seconde.
D'autre part, dans un cas où nous avons suggéré l'impression d'une couleur, il a été obtenu ensuite l'illusion de la couleur complémentaire avec tous les phénomènes de l'induction colorée.
1. W. Bechterew. L'hypnose comme moyen thérapeutique. Westn. Psych., 1905.
Ce résultat a été confirmé par des expériences ultérieures de notre laboratoire (Dr Sreznewsky) où la première illusion a été suivie par une seconde de nature complémentaire. Dans un certain nombre de cas on a relevé, pareillement, les phénomènes de l'induction et, dans un cas isolé, même la distinction des différentes phases et des contrastes de coloration.
Un fait non moins surprenant est l'apparition d'un eczéma sur une simple suggestion verbale dans l'hypnose.
Ayant suggéré l'insensibilité nous avons constaté l'absence des réactions pupillaires à la piqûre et, dans quelques expériences faites avec le Dr Narbouth, le défaut des variations respiratoires et cardiaques qui, normalement, se produisent en pareil cas.
Par contre, si on suggère l'hyperesthésie, les excitations cutanées, même insignifiantes, déterminent des variations très vives du pouls et de la respiration.
Dans ces cas-là on est évidemment en présence d'un complexus de réactions qui répond à l'impression d'une douleur et se trouve inhibé ou exalté selon la nature du symbole verbal associé.
Bref, sous l'effet de la suggestion, un symbole verbal peut évoquer tout le complexus réactif qui suit les excitations réelles.
Si, dans la vie courante, l'action des symboles verbaux est beaucoup moins forte, cela tient évidemment aux inhibitions cérébrales qui, à l'état de veille, jouent un si grand rôle.
De même que les symboles verbaux peuvent produire chez l'homme des réactions mécaniques tout à fait indépendantes de sa volonté, les réactions verbales peuvent se produire aussi d'une manière purement mécanique. Et cela dans l'état normal, en dehors de toute hypnose. Nous parlons, comme on a dû le deviner, des erreurs du langage.
Les erreurs du langage. — Là-dessus, on a fait, chez nous, quelques recherches expérimentales.
Comme sujets on avait pris quatre adultes, dont deux avec instruction supérieure et les deux autres simplement lettrés.
Ils devaient répondre par un mot ou une phrase, se rapportant à l'excitation reçue qui pouvait être de trois sortes : lumineuse, produite par l'illumination d'une lampe électrique (15 bougies), sonore, produite par un timbre électrique, ou tactile, produite par le contact du levier d'un appareil spécialement construit à cet effet. Ainsi, en réponse à la première, le sujet devait dire « lumière » ou bien « je vois une lumière » ; en réponse à la seconde « son » ou « j'entends un son » ; en réponse à la troisième « pression » ou « je sens une pression ».
Le sujet était assis dans une chambre obscure, ayant devant lui, sur la table, un appareil qui inscrivait les mots prononcés sur la bande mobile d'un cymographe. A quelques pas devant lui se trouvait la lampe électrique ; le timbre électrique était dans la même pièce et le levier se mettait en contact avec sa main. A l'aide d'appareils électriques et de marqueurs spéciaux chaque excitation s'inscrivait également sur la bande du cymographe de sorte que toute l'expérience était graphiquement représentée.
Dans une catégorie d'expériences on répétait les coups du timbre à des intervalles réguliers, puis les arrêtait subitement. On les remplaçait par des excitations lumineuses. Le sujet devait répondre par un mot approprié. Or, dans un cas comme dans l'autre, on a pu constater des méprises. Au lieu de répondre, à la suite du changement, «non» ou « lumière », ! il continuait de dire « son ». L'excitation sonore s'est montrée très puissante, car après un essai où les sons se succédaient de 0,5 sec. en 0,5 sec, on a obtenu le même résultat avec des intervalles plus grands.
Dans une autre catégorie d'expériences, on a essayé de faire alterner les excitations sonores avec les excitations lumineuses, à des intervalles de 2,5 sec, soit en changeant chaque fois, soit en procédant par séries. Les méprises se sont montrées également fréquentes et, dans le premier cas, où on changeait chaque fois, on les a vu se produire même avec des intervalles plus longs.
Si le mot réponse était remplacé par une phrase : «j'entends
un son» ou «je vois une lumière», les méprises devenaient encore plus faciles, ce qui prouvait bien que la réaction était purement motrice.
Dans une troisième catégorie on a fait alterner les excitations simultanées, deux ou même trois, avec l'excitation sonore toute seule, en demandant au sujet de ne marquer que celle-ci par le mot «son». Ici les méprises ont encore été plus fréquentes, surtout lorsqu'aux deux premières s'ajoutait encore l'excitation tactile. Les sujets répondaient constamment de travers.
Enfin, on a essayé de faire intervenir dans l'expérience des facteurs qui détournent l'attention. Dans ce but on demandait au sujet de compter en même temps les coups d'un métronome, mentalement, bien entendu.
Les résultats n'ont révélé aucune action sur le nombre des méprises, mais la nature de celles-ci a été plusieurs fois changée. Au lieu de répondre de la manière convenue, le sujet énonçait le nombre des coups qu'il venait de compter. Là aussi se révèle clairement le caractère moteur des processus d'idéation.
En résumé, on a vu que les méprises verbales dépendent avant tout de la vitesse des excitations ; ensuite, aussi, du nombre des excitations appliquées simultanément.
La simple interruption s'est montrée moins favorable aux méprises que la substitution d'une nouvelle série. La présentation par séries, moins favorable que le changement continuel. Enfin on a vu que les méprises étaient grandement favorisées par la longueur de la réaction verbale.
Pour en finir avec la symbolique verbale, rappelons qu'on peut l'étudier également au point de vue de la richesse et de la variété chez les différents sujets.
Dans ce but on compose un tableau de mots inducteurs et les présente un à un, notant ceux qui viennent en réponse. Les expériences ont relevé ici des différences individuelles très marquées, pouvant être ramenées aux différences de milieu et d'éducation, mais la synthèse de ces résultats est encore loin d'être faite. Notons seulement, comme observation générale,
que les symboles des réactions sthéniques entraînent des associations plus rapides et plus nombreuses que les symboles des réactions asthéniques.
Les gestes et la pantomime. — Les gestes et la pantomime sont le complément direct de la parole, en tant qu'ils concourent à renforcer l'effort de cette dernière. Le fait est que la parole n'est généralement vive et plastique que si elle est renforcée par des mouvements expressifs. Les gestes présentent, pour la plupart, des mouvements volontaires reproduits au gré des associations cérébrales. Il en est de même pour les mouvements de la pantomime, ce qui fait que bon nombre d'auteurs les confondent dans la même catégorie. En réalité, ces derniers présentent des réactions plus étendues, de nature descriptive ou imitative, et méritent d'être examinés à part.
La plupart des gestes ont pour origine soit un mouvement j d'agression, soit un mouvement de défense ou de concentration nerveuse. Ainsi, la colère fait serrer les poings, se projeter en j avant et frapper du pied, tout comme si on attaquait un ennemi . Pour marquer le refus d'une proposition offensante on rejette | la tête en arrière et fait un mouvement de recul, comme j si on se trouvait devant un obstacle ou un danger imprévu, j Pour chasser une vision importune on porte la main sur les j yeux, comme pour les préserver, on les frotte légèrement, I comme pour en expulser un grain de poussière. Devant une | scène qui fait peur, on se couvre les yeux avec le revers de la main, comme devant un geste de menace. Pour désigner un | objet on tend la main et étend un doigt, comme on le fait pour le toucher. Pour faire sentir la supériorité de quelqu'un on élève la main droite au-dessus de la tête, comme on le fait pour indiquer un objet placé en haut. Pour exprimer l'indignation et le désir de détruire quelque chose on tend le poing, comme pour porter un coup.
La fierté s'exprime par un redressement du corps et de la tête, ce qu'on fait aussi pour paraître plus grand que les autres. L'humilité s'exprime, au contraire, par l'abaissement de la
partie supérieure du corps, ce qu'on fait aussi pour passer sous une voûte un peu basse. Le toussottement exprime parfois un embarras de la pensée, mais en réalité c'est un réflexe produit par l'embarras de la respiration. Le grattement de la tête exprime parfois un effort intellectuel et le désir de se libérer de quelque chose, mais en réalité c'est un mouvement de concentration nerveuse qui répond à une excitation du cuir chevelu.
On pourrait citer encore bien d'autres exemples, mais au fond c'est toujours la même chose. Bornons-nous à relever quelques gestes qui semblent plus éloignés d'un simple réflexe, mais en réalité proviennent d'une association de même genre. Le baiser, ce geste d'amour qui semble une invention de l'homme, n'est que la reproduction du réflexe qui a lieu chez l'enfant en contact avec le sein maternel. Les caresses qu'on donne en signe d'attachement ou de consolation, ne sont qu'une reproduction des mouvements de contact par lesquels on cherche d'habitude à calmer sa douleur. Les embrassements de la rencontre et de la séparation ne sont qu'un souvenir de l'étreinte sexuelle.
Les mouvements de la pantomime présentent la reproduction de réactions plus étendues que les gestes descriptifs, imitatives ou simplement accompagnatrices. Qu'on observe, par exemple, un homme qui joue au billard ! En suivant des yeux le trajet de la boule, il fait des mouvements comme s'il la poussait ou la détournait de quelque contact. La main, la tête, tout le corps prend part à cela. C'est la reproduction exacte des mouvements qu'il aurait faits pour la diriger. Qu'on observe un peu la mimique qui répond à une nouvelle douloureuse ou imprévue ! Au mouvement purement instinctif s'ajoutent généralement des exclamations : oh ! ah! hélas !, etc., qui présentent la Teproduction des concomitants dune sensation violente ou d'une douleur physique.
Voici, plus loin, les mouvements associés que font les mâchoires lorsqu'on coupe un papier ou une toile avec des ciseaux, que font les lèvres lorsqu'on apprend à ramer, etc., etc. Il s'agit ici d'une extension du rythme aux mouvements acces-
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soires du corps qui se trouvent ensuite associés au mouvement principal et se reproduisent d'une manière purement
réflexe.
Enfin, voici une mimique qui par son extension et sa complexité dépasse toutes celles que nous venons de citer : c'est la mimique d'un chef d'orchestre.
Dans la musique comme dans le chant le rythme accéléré s'associe à l'impression d'un mouvement rapide; les sons hauts, à un mouvement d'élévation ; les sons bas, à un mouvement d'abaissement. C'est là-dessus que se trouve basée la direction des chœurs et de l'orchestre. Chez le dirigeant, la lecture du morceau se traduit par les mouvements associés des bras et du corps ; chez les exécutants, la perception de ces mouvements provoque des réactions d'ensemble dans le sens indiqué ; pour l'un comme pour les autres, c'est là l'expression mimique du morceau musical.
Du reste, la parole n'est à l'origine qu'un produit de la même tendance, de traduire les impressions des divers sens par des réactions motrices. Elle ne perd ce caractère qu'avec le développement autonome de la symbolique verbale et le conserve jusqu'à présent dans le vocabulaire des sourds-muets, comme aussi dans le langage de certains groupements secrets : des voleurs, des contrebandiers, des conspirateurs, etc.
Origine biologique des gestes et des mouvements expressifs. — En ce qui concerne l'origine biologique de ces phénomènes, la plupart des auteurs ne séparent pas la mimique symbolique de la mimique proprement dite. Parlant de celle-ci, nous avons r déjà indiqué la littérature de ce problème et n'avons plus à y revenir. Pour nous, la mimique symbolique se distingue nettement de la mimique simple et a une origine sensiblement différente. Cette dernière ne comprend que la reproduction des .mouvements réflexes et répond aux seuls besoins de la vie physique, tandis que l'autre est basée sur la reproduction des mouvements volontaires et se développe principalement dans les conditions de la vie sociale.
Le fait est que si les gestes et autres mouvements expressifs
ne sont pas indispensables pour la conservation des individus, ils sont nécessaires pour l'interaction qui s'établit entre eux et la formation des groupements sociaux.
En tant que ces derniers constituent, à leur tour, un besoin de l'espèce, la mimique symbolique se présente à nos yeux comme une nécessité biologique. En tant qu'ils favorisent le développement des individus, elle prend le caractère d'une nécessité sociale.
Cette thèse se confirme du reste par l'uniformité de son développement chez les individus de la même espèce.
Gomme la mimique symbolique se développe surtout avec le langage articulé, elle est pauvrement représentée dans le règne animal et ne trouve son entière expression que dans la race humaine, Ici l'uniformité est complète au début, mais peu à peu cède la place à une toujours plus grande différenciation.
Au dire de Mantegazza, « les traits principaux de la mimique expressive sont partout les mêmes : partout, chez tous les peuples de l'univers, on rit et on pleure, on prodigue des caresses pour exprimer l'amour, on montre le poing ou la langue pour témoigner la haine ou le mépris ». Certaines exclamations même ont beaucoup de ressemblance, ce qui prouve l'origine commune du langage.
Mais cette uniformité n'est complète que dans la mimique simple, réflexe ou psycho-réflexe. Dans les gestes et les mouvements de la pantomime, les différences sont assez fréquentes. Ainsi, Darwin et d'autres anthropologistes signalent les Australiens, les Taïtiens, les Somalie, les Esquimaux et les anciens Japonais comme des races qui ignorent le baiser. On sait d'autre part que certaines peuplades, comme, par exemple les Malais, s'expriment la bienveillance mutuelle en mettant leurs nez en contact. Les embrassements diffèrent beaucoup, même chez les peuples civilisés. Comme dit Mantegazza « tantôt on saisit tout le corps avec les deux bras, tantôt on passe un seul bras par-dessus l'épaule, tantôt on embrasse chaque côté du corps à tour de rôle ».
Ces différences s'expliquent par l'intervention des facteurs
sociaux qui varient plus d'un pays à l'autre que cela n'a lieu pour les facteurs biologiques.
Rôle biologique du langage. — En ce qui concerne le rôle biologique du langage, il est évident que ce dernier devient bien vite le meilleur moyen de l'expression symbolique et le principal instrument des rapports sociaux. Par contre, on ne peut accepter sans réserve l'opinion courante que le développement de la pensée va côte à côte avec celui du langage1. Les complexus concrets doivent se former avant l'accession de la parole ; nous avons tout lieu de les admettre chez les animaux, comme aussi chez les sourds-muets de naissance. La mimique et les gestes de l'enfant qui ne sait pas encore parler, témoignent dans le même sens.
En ce qui concerne les complexus génériques, les avis sont partagés. Certains auteurs pensent que les notions générales des choses ne se forment qu'avec la faculté de parler (Lock, Romanes). D'autres citent des faits qui semblent prouver que, sous une forme élémentaire, elles apparaissent même avant. Le fait est que les signes vocaux entrent en usage chez l'enfant bien avant que n'arrive à se former le langage articulé, et ceux-ci peuvent bien contribuer à la formation des complexus génériques. Et avant les signes vocaux il y a déjà la mimique et les gestes qui peuvent jouer le même rôle ! Pour nous, il y a là un appui suffisant à la formation aussi bien des complexus concrets que des complexus génériques.
Qu'on pense seulement aux sourds-muets qui se forment, sans contredit, une notion générale des choses ! Nous ne pouvons la refuser même aux animaux en ce qui concerne les êtres et les objets qu'ils voient en certain nombre. Chez un chien, on a tout lieu de supposer un complexus générique du chat, puisque souvent il fait la chasse aux chats inconnus et ne touche pas à celui qui habite sous le même toit.
Nous concluons donc, d'accord avec Preyer, mais en termes différents, que les complexus génériques peuvent se former