Bourdon. Année psychologique
produites parle déplacement des membres, en rapport avec la force du mouvement, avec sa vitesse, sa durée, avec son angle et la position du membre1. Comme principal résultat il a trouvé que le maximum d'exactitude revient aux mouvements usuels, c'est-à-dire pratiqués souvent dans la vie. Outre cela il a confirmé que pour les mouvements d'extension le seuil est plus bas que pour les mouvements de contraction.
Dans notre laboratoire, le Dr Joukowski a fait des expériences sur le seuil de la sensibilité dans les mouvements passifs de l'avant-bras 2. Les sujets avaient les yeux bandés et le coude mollement couché dans un appareil qui glissait en avant ou* en arrière sur un arc divisé en centimètres. Les résultats ont montré que les mouvements d'extension étaient mieux perçus que les mouvements de contraction. En ce qui concerne l'optimum d'appréciation on a vu qu'il variait avec les dimensions du mouvement, mais sans être dans un rapport constant avec ces dernières.
Les recherches sur l'appréciation des mouvements actifs ont été faites chez nous par le D1' Schoumkoff 3.
Il jugeait de l'appréciation par la faculté de reproduction, se servant pour cela du même appareil que Joukowski. En ce qui concerne la grandeur des mouvements, il a trouvé que les plus exactement reproduits étaient ceux dont l'angle variait entre 1° et 20° ; puis venaient les mouvements dont l'angle allait jusqu'à 40° et les moins exacts étaient ceux dont l'angle variait de 41° à 60°. Dans la première catégorie, l'inexactitude se manifestait sous forme d'augmentation, dans la seconde et la troisième, sous forme de diminution du mouvement.
Quant à l'intervalle de temps, l'optimum pour la reproduction des mouvements de contraction était de 45'', pour la reproduction des mouvements d'extension, de 0".
1. Falck. Versuche ïiber d. Raumschâtzung m. Hulfe v. Armbewegungen. Thèse, Dorpat, 1890.
2. Joukowski. La mémoire des mouvements passifs (en russe). Obozr . Psych., 1899, n° 5.
3. Schoumkoff. Reproduction des mouvements actifs en rapport avec le temps. Thèse, St-Pétersbourg, 1909.
Appréciation des poids. — L'appréciation des poids est une des questions les plus avancées en psycho-physiologie. Elle a été le point de départ des recherches de Fechner qui Га résolue d'une manière très intéressante par la méthode des cas vrais et faux. On se rappelle qu'il demandait aux sujets de comparer, les yeux fermés, deux poids qu'il leur mettait successivement dans la main. Par exemple, un poids de 300 grammes et un poids qui avait 12 grammes de plus.
Les expériences ont montré que le nombre des réponses justes dépendait du rapport de l'augmentation au poids initial. Ainsi, pour les poids de 300 et 312 grammes les réponses justes étaient au nombre de 60 p. 100. Pour un poids double le même nombre de réponses justes ne pouvait être obtenu que si l'augmentation était de 24 grammes. Autrement dit, on a vu que la perception de la différence était déterminée par un rapport constant de l'augmentation au poids initial.
Naturellement il fallait tenir compte encore des conditions externes de l'expérience où un certain rôle a été reconnu même à la température des poids. Le contact avec le froid produit une réaction plus vive et l'appréciation des poids semble ici s'accentuer quelque peu.
Ce dernier fait nous ramène aux conclusions de Goldscheider, concernant le rôle des impressions cutanées dans les jugements sur la position des membres. Nous serions tentés d'attribuer ici, pareillement, une certaine part d'influence aux impressions cutanées, tout en reconnaissant, avec lui, que l'appréciation des poids se fait principalement d'après l'effort des tendons et celle de la résistance, d'après la compression des articulations.
Mais revenons encore à la loi de Fechner qu'il a établie sur la base élaborée par E. Weber. On a cru d'abord qu'elle s'appliquait aux données de tous les sens, mais l'expérience a démontré qu'elle avait une valeur bien plus restreinte. Ainsi, les recherches spéciales sur les rayons lumineux d'amplitude moyenne ont permis d'établir pour l'augmentation un rapport constant de 1 : 120, mais pour les rayons plus faibles, comme aussi pour les plus forts, il a été trouvé un rapport
plus élevé et, pour les rayons rouges, même beaucoup plus élevé. Pour les impressions auditives il s'est montré assez constant, mais pour les excitations du palais, de nouveau très variable. Enfin, pour les impressions de poids elles-mêmes, la loi de Weber-Fechner ne s'est justifié que dans certaines limites. Le rapport de l'excitation en poids initial n'a été trouvé constant que pour les poids moyens allant de 100 à 10 000 gr. Pour les poids plus bas, comme aussi pour ceux qui dépassaient cette limite, il a été reconnu un peu différent.
En résumé, ce qu'il importe de retenir dans l'intérêt de la psychologie objective, c'est que l'appréciation des différences de poids se fait à l'aide de réactions qui augmentent de force dans une proportion géométrique.
Appréciation des distances. — Passant à l'appréciation des distances rappelons avant tout un fait concernant l'excitabilité tactile. La plupart des auteurs considèrent les cercles tactiles de Weber comme étant un produit de la structure physique des différentes régions du corps. Le fait est que l'étendue de ceux-ci dépend beaucoup de la richesse des téguments en corpuscules tactiles et terminaisons nerveuses.
Mais à côté de cela certains endroits tout à fait dépourvus de corpuscules tactiles, comme par exemple les cicatrices, restent tout de même sensibles à l'application des excitants cutanés. Il faut en conclure que l'étendue des cercles tactiles relève non seulement des conditions anatomiques de la perception, mais encore du développement fonctionnel et, pour être plus précis, de l'établissement des réflexes associés à l'excitation des surfaces réceptrices.
Il en est ainsi pour l'appréciation des distances non seulement sur la surface du corps, mais aussi dans l'espace. Aux réactions musculo-articulaires dont il a été déjà question plus haut (p. 402) il faut ajouter ici les réflexes visuels et tous ceux que l'expérience antérieure de l'individu peut avoir associés à ceux-ci.
En ce qui concerne les réflexes visuels, il faut tenir compte aussi bien de l'appréciation directe des distances que de
l'appréciation des formes qui s'affirme de plus en plus comme étant de nature essentiellement motrice. C'est ce qui ressort aujourd'hui des travaux de l'optique physiologique. Parmi les successeurs immédiats d'Helmholtz, Wundt avait déjà reconnu que les perceptions spatiales résultent aussi bien de la formation d'une empreinte rétienne (« Netzhautbild ») que des réactions motrices produites parcelle-ci (« Beweggungsbild ») l. Mach s'est prononcé d'une manière encore plus catégorique en ce sens 2. Pour lui, l'innervation oculaire est le substratum même des perceptions spatiales. Du travail capital de B. Bourdon qui résume un grand nombre de recherches expérimentales, il ressort aussi que la distinction des formes est déterminée par les réflexes de l'organe visuel 3. L'auteur reconnaît encore un certain rôle aux impressions rétiniennes dans le.ças où l'œil est tout à fait immobile, par exemple sous l'effet d'un éclairage instantané, mais les expériences qu'il cite plus loin sur les aveugles-nés après l'opération de la cataracte, réduisent ce rôle pratiquement à néant. Elles prouvent notamment que chez les opérés qui ne possèdent pas encore l'expérience motrice de l'œil, les perceptions spatiales sont tout à fait incertaines. Dans les expériences bien connues d'Hirschbergon avait montré à l'opéré des objets qui lui étaient familiers au toucher : un couteau, une fourchette et une cuiller. Il précisa bien la couleur, mais ne put pas distinguer leur forme, ni deviner leur usage. Quant à la distance, au dire des opérés, les objets leur semblaient tous également rapprochés. Ils les sentaient comme des masses confuses presque en contact avec leur corps. Bourdon conclut de tout cela que les perceptions spatiales se rattachent aux processus moteurs qui ont pour effet la convergence des axes visuels, et Nuel va encore plus loin dans cette voie, distinguant les réflexes oculaires des réflexes cérébraux et affirmant que ce sont ces derniers qui déterminent la perception consciente des objets 4.
1. W. Wundt. Physiologische Psychologie, vol. II, p. 668 et suiv.