Tracy. The psychology of childhood. Boston
Le contrôle de l'ouïe n'est pas exclusif, il n'est que prépondérant. C'est ce qui explique qu'au point de vue de la perception du langage, on distingue, depuis Lemaître, quatre types différents : auditif, visuel, moteur et visuel-symbolique. Chacun de ces types représente un ensemble de dispositions congénitales qui retentissent aussi sur le développement du langage.
En ce qui concerne la formation des mots, il a été émis plusieurs hypothèses. La philologie a établi, dans bon nombre de cas, une filiation qui remonte jusqu'au babillage des nouveau-nés. M. Schoof a reconnu, par exemple, que la désignation des différents degrés de parenté a des racines dans ce dernier. On a cherché d'autre part à établir une parallèle entre le développement du langage chez l'enfant et l'évolution linguistique des races humaines. Mais tout cela est assez vague et ce problème ne s'éclaircit réellement que lorsqu'on se place au point de vue du développement des réflexes.
Origine biologique du langage. — Darwin a été le premier à reconnaître que le langage humain est sorti de l'évolution des mouvements expressifs. Nous pouvons ajouter que cela s'est fait par la voie de l'association des réflexes et de l'adaptation progressive de l'appareil vocal. Les réactions vocales ont dû s'étendre peu à peu par de nouvelles associations et l'appareil vocal a dû s'adapter progressivement à sa nouvelle fonction.
Pour retrouver l'origine de ce processus il faut remonter à l'évolution des mouvements expressifs dans le règne animal.
Sur l'existence même d'un langage animal il ne peut plus y avoir le moindre doute. Les animaux possèdent, à des degrés différents, la faculté de communiquer entre eux comme l'ont prouvé de nombreuses observations. Pour ne parler que des vertébrés, il suffît de rappeler la connexion qui existe chez eux entre les sons, la mimique et les mouvements expressifs. Chacun sait que les états émotionnels, comme, par exemple, celui d'attaque, de défense ou d'attraction sexuelle, s'expriment chez eux par une attitude spécifique renforcée de
mouvements ou de cris que leurs congénères comprennent parfaitement.
Chez les vertébrés supérieurs, notamment chez les primates, les cris prennent une importance particulière. L'enregistrement phonographique des cris proférés par les singes a permis d'y constater une grande variété et de les assimiler à un langage primitif.
De ces cris alliés aux gestes a dû se développer chez l'homme primitif, le langage articulé.
Naturellement ce progrès n'a pu s'accomplir qu'avec une certaine transformation de l'organisme.
La fonction crée l'organe. Le développement de l'activité neuro-psychique, se manifestant sous forme de nouvelles habitudes, a dû entraîner des adaptations successives de l'organisme.
Un tel changement a dû être réalisé d'abord par le passage à la station debout du corps. Le second pas a été fait, sans doute, avec le développement de l'appareil brachial. Les extrémités antérieures, une fois libérées de leur fonction primitive — de soutenir le corps — ont fourni à l'homme un merveilleux instrument de réaction et d'expression.
Nous avons tout lieu de penser que le langage primitif de l'homme était le langage des gestes et que ces derniers l'ont grandement aidé à communiquer avec ses semblables. Il aura appris à réagir par des mouvements non plus réflexes, mais associés de manière à désigner les objets, et le développement fonctionnel de la main aura préparé celui de la langue.
En ce qui concerne la transition du langage mi-réflexe, miimitatif, au langage psycho-réflexe composé de réactions associées, l'ancienne théorie, qui voyait ici le produit d'une convention, est aujourd'hui totalement abandonnée. Elle a été réfutée sur le terrain même de la philologie К On a essayé de considérer le langage comme présentant l'expression des états subjectifs — des sensations et représentations — mais ceux-ci ne peuvent être séparés, comme nous l'avons vu, des
d. Voir Max Millier. Nouvelle série de conférences à Vlnstitut Royal Britannique, 1863, conf. 7, p. 291.
réflexes cérébraux. Gela fait que l'explication doit être cherchée dans les conditions de fonctionnement des réflexes verbo-moteurs.
La parole a dû être, au début, un simple complément de la mimique et des gestes, une fonction secondaire de l'appareil respiratoire et du gosier. Les mouvements d'expiration portant sur les cordes vocales et se différenciant selon l'ouverture de la bouche ont dû fournir les voyelles, les mouvements de mastication combinés avec ceux de la langue, du palais et des lèvres, tout ce qui était nécessaire pour la prononciation des consonnes.
L'exactitude des répétitions devait être garantie parle contrôle de l'ouïe, ce qui est prouvé par le fait que les enfants frappés de surdité après avoir appris à parler, redeviennent peu à peu pareils aux sourds-muets.
Gomme sons fondamentaux de la langue, il faut considérer les voyelles. On les reconnaît déjà dans les cris réflexes des nouveau-nés et dans ceux de certains animaux. Mais chez l'homme ils sont beaucoup plus variés et cela s'explique par la différence de conformation de la cavité buccale et du gosier.
Le développement des parties osseuses, comme aussi du système musculaire de la langue et du gosier, doit être mis en rapport avec le mode de nutrition de l'espèce. Sans parler des vertébrés inférieurs, ne voit-on pas que le bec des oiseaux répond aux besoins de casser l'écorce des grains qui sont avalés sans être mâchés ? La langue ne jouant qu'un rôle accessoire dans l'acte de déglutition, reste très peu développée. Parmi les mammifères, les carnassiers se trouvent pourvus d'une dentition acérée répondant au besoin de déchirer la chair, mais comme ils l'avalent de nouveau sans mâcher, la langue et les lèvres sont, chez eux, bien loin de la mobilité qu'ils atteignent chez l'homme. La mastication apparaît bien chez les herbivores, mais elle est encore très grossière. Ils ne séparent pas différentes espèces d'aliments, se contentant de les déplacer de manière à les broyer plus commodément avec les dents. Aussi voit-on chez eux les mâchoires garder toute leur prépondérance.
Il n'en est pas de même chez l'homme qui bénéficie du passage à une nourriture à la fois plus tendre et plus variée. Nous avons tout lieu de penser que dès l'époque préhistorique où il avait appris à se servir de sa main et acquis l'usage du feu, il était passé de la nourriture naturelle à une nourriture préparée. Celle-ci rendait l'assimilation plus facile, mais nécessitait un travail de dégustation tout à fait inconnu aux espèces inférieures. Il a dû en résulter un développement de la langue et du palais qui, joint à la transformation du système dentaire, rendait possible la prononciation des nasales, des dentales et des sifflantes. En même temps devaient se trouver réalisées les conditions de résonance nécessaires pour la différenciation des voyelles.
Mais tout cela ne représente que la base anatomique des réactions qui ont dû sortir elles-mêmes d'une série d'ébauches, produites comme réponses aux différentes excitations de l'organisme.
Les premières ont dû être purement réflexes. On peut s'en convaincre en comparant les sons fondamentaux de la langue aux réactions qui se produisent dans les états affectifs ou sous l'effet de certaines excitations.
Commençons par les voyelles.
Le son « о л correspond exactement à celui qu'on pousse en guise de gémissement. Il est produit par l'arrêt d'un mouvement d'expiration avec ouverture de la bouche et relâchement des cordes vocales, correspondant à l'affaiblissement général de la sphère motrice.
Le son « a » correspond à celui qu'on pousse sous l'effet d'une surprise ou d'une frayeur. Il résulte d'une contraction des muscles pectoraux suivie d'un mouvement d'expiration à travers les cordes vocales.
Le son « ou » (en russe) rappelle un gémissement qui trahit l'état d'extrême fatigue. Il est traduit par un mouvement prolongé d'expiration interrompu par une vibration des cordes vocales.
Chacun de ces sons peut être produit par un mouvement du gosier et des lèvres sans le concours des muscles pectoraux,
mais c'est là un procédé secondaire dont on reconnaît facilement le caractère dérivé.
Les sons « e » et « i » exigent, comme on sait, une position de la langue qui, au premier abord, paraît tout à fait conventionnelle, mais, à l'observer de plus près, on y reconnaît le mouvement qui se produit lorsqu'on a avalé de travers : on se sent pris d'un toussottement. Dans les voyelles correspondantes il se trouve simplement épuré, c'est-à-dire détaché du crachotement que nécessite l'obstruction de la gorge.
Les consonnes proviennent, pour la plupart, d'un développement des réflexes précités, aboutissant à une barrière nasale, dentale et labiale (on, an, op, ad, etc., etc.).
D'autre part, on peut citer certains sons représentés par des liaisons de consonnes, comme reproduisant des réactions aussi directes que celles qui se trouvent à l'origine des voyelles. Tel est, par exemple, le son «br» qui n'est que la répétition du réflexe produit par la sensation du froid, ou le son « gm » (en russe) qui est le résultat d'un effort de faire passer le souffle par le nez. Il en est de même pour les sons gutturaux si répandus dans la langue russe (kh, gh, etc.), qui reproduisent différentes formes du toussottement. Ce sont des réflexes dont l'origine psychologique est tout à fait claire.
Nous pouvons aller même plus loin et dire que certaines syllabes sont fournies par des mouvements tout à fait réflexes de l'enfant. Telle est par exemple la syllabe « am » qui se rencontre dans les différents noms donnés à la mère ou à la nourrice («marna», «maman», « amme », etc.). Pour nous, ce n'est que la reproduction du cri que l'enfant pousse en s'emparant du sein. Il en est de même pour la syllabe « nou » qui reproduit une réaction verbale (russe) concomitant de l'effort physique. Les syllabes « ba» et « pa » qui sont également très fréquentes dans le vocabulaire enfantin (par exemple « papa »), semblent reproduire une phonation réflexe, résultant des premiers mouvements faits avec les lèvres.
Transition du langage réflexe au langage psycho-réflexe. — Ces mêmes réflexes, on les retrouve un peu plus tard, associés
aux impressions externes ou aux états internes qui ne comportent pas de décharge verbale. Voilà ce qui constitue, pour nous, la transition du langage mi-réflexe, mi-imitatif au langage psycho-réflexe qui forme le rudiment de différentes langues humaines.
Naturellement, l'association se complique ici par de nouvelles extensions du processus réactif. Gomme telle on peut signaler tout d'abord la répétition des syllabes : pa-pa, ma-man, nounou, comme aussi bo-bo, do-do, lo-lo, sont des mots évidemment inspirés par la facilité des reproductions. D'autres extensions sont dues au développement du processus imitatif. On sait que l'enfant désigne souvent les êtres et les objets de son entourage par les sons qui leur sont propres. Il dit « miaou» pour le chat, « ham-ham» pour le chien. C'est d'ici que proviennent les mots tels que : « cocorico », « tic-tac », « tamtam », etc.
Les mouvements réflexes de la voix, joints aux reproductions et aux associations que nous venons de signaler, fournissent les racines des mots qui se retrouvent dans différentes langues et attestent la communauté de leur origine .
Dans la suite, les réactions verbales ainsi établies commencent à se produire sur des impulsions personnelles et entrent par là dans une nouvelle période de différenciation. Le fait est que tant que l'individu vit sur les impressions reçues du dehors, il peut se contenter d'un petit nombre de réactions verbales. Le même réflexe peut lui servir de réponse à la perception de plusieurs objets de la même catégorie. Qu'importe la différence tant qu'il ne s'agit que de l'impression du moment ! L'observation des peuples primitifs confirme cette hypothèse, car il paraît que chez eux le même symbole verbal sert fréquemment à désigner l'espèce et l'objet particulier. Mais avec la mise en action de la personnalité qui comprend les traces des réactions antérieures, la situation devient toute autre. Il devient nécessaire de distinguer les impressions de la même catégorie et cela entraîne une différenciation des réactions verbales. Celles-ci s'éloignent encore plus de leur caractère primitif et prennent celui des simples signes.
Ce qui constitue le principal stimulus pour le développement de la symbolique verbale, c'est l'économie qui en résulte dans la dépense de l'énergie nerveuse. 11 est bien plus simple de prononcer un mot que d'évoquer par la mimique ou les gestes la reproduction des complexus sensoriels. Aussi est-ce par ce procédé que s'est établie principalement l'interaction entre les hommes et comme celle-ci augmentait toujours avec le développement de la vie sociale, on conçoit que le langage symbolique ait été porté à se perfectionner indéfiniment.
Cette évolution continue jusqu'à nos jours et continuera, sans doute, tant que durera l'espèce humaine.
Elle consiste, en partie, dans la création des mots nouveaux et de formes nouvelles par voie de différenciation, en partie, dans l'adoption des mots et des formes créés par d'autres peuples selon les conditions particulières de leur existence.
Le fait même que les langues continuent de se développer ne présente pas le moindre doute. Il a été attesté par les savants les plus autorisés en matière de philologie. Citons, à titre d'exemple, les paroles de J. Sreznewsky, Péminent professeur de langues slaves : « Lorsqu'on examine les mots nouvellement formés, dit-il, on ne peut s'empêcher de reconnaître qu'aussi bien dans les idiomes des Slaves de l'Ouest que dans la langue russe, il se crée jusqu'à présent des mots tout à fait nouveaux, sans le secours des racines anciennes. L'imagination populaire les crée tout à fait spontanément, sans réflexion, et, malgré cela, parfois avec tant de succès qu'ils restent dans la mémoire du peuple et lui deviennent vite tout à fait indispensables1. »
Nous n'avons qu'une réserve à faire au sujet de cette affirmation. Nous ne voudrions pas dire que ces mots nouveaux surgissent du néant. Ils sont tout de même plus ou moins déterminés par l'expérience antérieure du peuple. Dans le cas où il ne s'agit pas de simple imitation, ils se forment par voie d'association, provenant, ne fût-ce qu'en partie, d'une réaction verbale antérieure.
1. Sreznewsky. Observations sur V histoire de la langue russe et des idiomes slaves.
Corrélation entre la phylogénèse et l'ontogenèse delà langue.
— Ce qui vient d'être établi au sujet du développement de la langue humaine, paraît s'appliquer très bien au développement de la parole chez, l'enfant. L'observation montre que l'enfant repasse à peu près par les mêmes étapes. Notre propre expérience nous permet d'affirmer que chez les nouveau-nés on n'entend, au début, que des cris réflexes composés de voyelles. Ceux-ci se complètent bientôt par l'adjonction de quelques consonnes que forment avec les premières le contenu du babillage enfantin.
Puis vient la reproduction des sons proférés par les adultes et les premières tentatives d'association en vue de désigner un objet ou un autre.
La transition au langage psycho-réflexe se renforce, comme dans l'évolution de la race humaine, par la mise en action de la sphère personnelle. Les symboles déjà formés se différencient selon les besoins de l'évocation mnésique et de la comparaison. La phonétique change naturellement avec les progrès d'articulation et avec une reproduction plus exacte des mots enseignés1.
Il est bien entendu que les termes abstraits ne se lorment que longtemps après la désignation concrète des objets. Au début, comme le montrent les recherches sur le vocabulaire enfantin, le même terme sert parfois à désigner plusieurs objets de la même catégorie, mais ce sont toujours des objets concrets. La désignation générique ne devient possible qu'avec une certaine extension de l'expérience chez l'enfant.
En résumé, la parole n'est autre chose qu'une catégorie spéciale de réflexes se compliquant au gré du développement fonctionnel et des associations cérébrales.
Rôle du langage dans l'activité neuro-psychique de l'homme.
— Il nous reste à préciser le rôle du langage dans l'activité neuro-psychique de l'homme.
1. Dans sa Vôlker psychologie, Wundt ne reconnaît comme cause du parler enfantin que l'inexactitude de la reproduction, ne reconnaissant aucune importance au défaut d'articulation, mais cette conception nous parait, à nous, beaucoup trop étroite.
Il est généralement reconnu que la symbolique verbale est pour beaucoup dans le cours et le développement des processus cérébraux qu'on désigne sous le nom de pensée ; quant à la pensée abstraite elle se réduit d'habitude entièrement aux symboles verbaux.
Gela fait que depuis l'antiquité on a maintes fois identifié le langage avec la pensée. Notre époque a vu aussi des défenseurs convaincus de cette thèse. Ainsi, M. Muller dit catégoriquement que, pour lui, «il n'y a pas de pensée sans parole, ni de parole sans pensée 1 ». D'après lui, toute l'évolution de la pensée humaine peut être réduite à l'étude de la langue.
Nous n'avons pas besoin d'insister sur ce que cette opinion a d'exagéré. D'après Ribot, la forme inférieure de l'abstraction représentée par l'image générique se passe tout à fait du mot ; dans la catégorie moyenne, les notions inférieures peuvent se former également sans le concours du mot ; à un degré plus haut le schéma représentatif s'efface peu à peu devant le symbole verbal ; enfin, les abstraits supérieurs se confondent tout à fait avec le mot. La preuve est fournie, d'après lui, par l'observation des êtres privés de parole : des animaux, des enfants, des sourds-muets 2.
Wernicke, ce connaisseur profond des troubles du langage, se prononce aussi résolument contre l'opinion que la pensée, c'est-à-dire le cours logique des associations, ne peut exister sans le concours des mots 3.
D'après lui, rien n'est plus dangereux que de voir un trouble de l'intellect dans les cas où on constate l'aphasie ou quelque symptôme analogue d'une lésion en foyer 4. Les troubles de l'intellect supposent une lésion très étendue, entraînant la perte des données psychiques, tandis que les troubles de la parole ne concernent que l'expression verbale de ces données. Les réactions centrales peuvent rester intactes malgré les défauts de l'expression, et, inversement, dans les cas de