Ebbinghaus. Ueber dus Gedàchtniss
et qu'on aurait tort de se fier en cela au témoignage de cette dernière.
D'autre part, il est évident que la conscience d'autrui échappe à l'étude subjective. Cette dernière n'a pour l'étudier aucun moyen direct. Un des auteurs auxquels nous venons de faire allusion le reconnaît lui-même, en termes suivants. « Si on parle de la conscience d'une autre personne, si on se propose de l'étudier, dit-il, cela n'est possible qu'en supposant que les autres possèdent une faculté de connaissance analogue à la nôtre ; nous ne pouvons le réaliser qu'en nous mettant à leur place et en essayant d'imaginer ce que nous aurions senti dans leur situation. Gela veut dire que, pour être un bon psychologue, il faut savoir s'observer soi-même, et, voudrions-nous ajouter, posséder un peu d'imagination »
Il s'agit donc ici, en fait d'étude, d'un jugement par analogie, et tout le monde comprend combien peu l'analogie est de mise lorsqu'il s'agit de deux consciences différentes. Nous l'avons du reste exposé en détail dans une étude antérieure.
Somme toute, Richet a parfaitement raison lorsqu'il affirme que l'observation intérieure, « si puissante qu'elle soit quand elle s'adresse à la conscience, ne peut s'appliquer qu'à un seul objet, la connaissance du moi. Hors de là, dit-il, elle est stérile et dangereuse... Le moi se connaît, s'étudie; il se regarde, se juge, mais il lui est interdit de sortir de cette sphère, si vaste que les découvertes à faire encore y sont innombrables, si étroite que sa curiosité mal satisfaite se porte avidement plus loin. Plus loin c'est la science seule qui peut avancer avec ses méthodes rigoureuses, ses appareils" de précision, ses mensurations exactes. En un mot, l'observation intérieure ne peut espérer connaître que les faits de conscience. Les propriétés générales de la matière vivante, inerte ou pensante, lui resteront inconnues ; elles sont du ressort de la physique, de la chimie ou de la physiologie. »
Et, malgré cela, il finit par tomber dans la même erreur en concluant que la psychologie générale doit se servir selon les
1. Ch. Richet. Essai de psychologie générale. Paris, F. Alcan, 1887, Introd., p. xiii.
cas « soit de l'étude objective, soit de l'expérience, soit de l'observation intérieure » !
Nous croyons par contre que la psychologie ne doit pas s'attacher exclusivement aux faits de conscience. Loin de se limiter au domaine de la conscience, elle doit étudier tous les phénomènes psychiques, qu'ils soient conscients ou non, et tous ceux qui se produisent en rapport avec la vie psychique. Outre cela elle doit étudier les conditions biologiques de leur manifestation .
Nos mouvements, qu'ils soient volontaires ou automatiques, expressifs ou instinctifs, ne rentrent-ils pas dans le domaine de la psychologie ? Les phénomènes respiratoires ou cardiaques n'en forment-ils pas objet, surtout si l'on tient compte du rôle qu'ils jouent entre les phénomènes psychiques et les processus corporels ? Les recherches sur l'état des organes internes et sur leur fonctionnement en rapport avec l'activité psychique ont leur place toute marquée dans la psychologie.
Qu'est-ce donc que la psychologie ?
De notre point de vue c'est la science de la vie neuro-psychique en général et non seulement de ses manifestations conscientes. Elle doit avoir pour objet les processus psychiques dans le sens le plus large du mot, comprenant les conditions biologiques de leur manifestation. D'autre part, il s'agit, bien entendu, non seulement de la vie individuelle, mais encore de la vie des collectivités (de la foule, des sociétés, des peuples, etc.), non seulement de la vie humaine, mais encore de la vie animale. D'où résulte la division de la psychologie en individuelle, sociale, psychologie comparée des différents peuples et psychologie zoologique. Outre cela, comme la psychologie individuelle s'occupe non seulement des organismes adultes, mais encore de ceux qui sont en voie de formation, il est évident qu'on peut distinguer, comme une branche spéciale, la psychologie enfantine. L'étude de l'enfance ayant pour objet, non seulement les lois du développement organique, mais encore les moyens de le diriger, on peut comprendre ces derniers comme une autre branche sous le nom de psychologie pédagogique. L'individu ayant des phénomènes psychiques aussi bien dans l'état de santé que dans l'état de maladie, une
troisième branche est formée par la psychologie pathologique. L'activité psychique de l'individu pouvant être en contradiction avec celle de la collectivité, peut former une nouvelle branche sous le nom de psychologie criminelle. L'étude des variations physiologiques qui accompagnent les troubles mentaux forme une branche très importante sous le nom de psychologie physiologique.
Et la psychologie expérimentale ? peut-on nous demander. C'est à dessein que nous ne l'avons pas nommée. Elle ne présente pas une branche spéciale de la science. On la nomme à part tant que la méthode expérimentale n'a pas encore reçu d'application dans toutes les branches de la psychologie, mais cela ne tardera pas à devenir un truisme. Ce terme est pour le moins aussi inutile que ceux de psychologie contemplative ou de psychologie empirique qui sont complètement délaissés aujourd'hui.
Dans toutes les branches que nous venons de nommer, l'observation intérieure a été jusqu'à présent le procédé dominant, et presque exclusif, d'investigation. Les recherches expérimentales étaient elles-mêmes empreintes de subjectivisme. Avec cela les processus périphériques dans les organes de perception et les processus terminaux, sécrétoires ou moteurs, n'étaient pas compris dans l'acte psychique qui se trouvait ainsi sans commencement et sans fin. Nous trouvons, en opposition directe à cette manière de voir, que l'activité psychique, où qu'elle se manifeste, ne peut jamais être jugée d'un point de vue purement subjectif. Née des impulsions externes et aboutissant à des modifications objectives dans le milieu ambiant, elle doit être considérée comme un facteur du monde objectif.
Cette thèse trouve un appui précieux dans la corrélation étroite des phénomènes psychiques avec les processus matériels qui se passent dans certaines régions du cerveau. Il est notamment établi, comme un fait indiscutable, que l'ablation de certaines régions de l'écorce supprime les processus centripètes, tandis que l'ablation de certains centres affaiblit, modifie ou supprime les réactions psychiques. On a également prouvé que les fonctions psychiques dépendent de la circula-
tion cérébrale et de la composition du sang qui nourrit les cellules nerveuses. Il suffit de comprimer les carotides, un instant, pour que les manifestations externes de l'activité psychique se trouvent suspendues. On connaît l'action de l'empoisonnement ou des altérations toxémiques sur l'état mental du malade. Enfin, nous savons que les phénomènes psychiques s'écoulent dans le temps, se distinguant les uns des autres par une durée plus ou moins longue. Il est donc clair qu'ils se passent dans un milieu qui présente une certaine résistance et que ce ne sont pas seulement des phénomènes subjectifs, mais en même temps des processus matériels. Autrement dit, il n'y a pas de phénomène psychique qui soit uniquement subjectif ou spirituel dans le sens philosophique du mot, et qui ne se double pas d'un processus matériel. C'est ce qui explique aussi que tout travail mental produit des altérations nutritives et aboutit à l'épuisement.
D'autre part, il nous paraît inexact de parler d'un simple parallélisme du subjectif avec l'objectif. Nous ne saurions assez répéter ce qui a été dit dans un travail précédent, notamment qu'il ne s'agit pas ici de deux processus parallèles, mais d'un seul et même processus qui se manifeste à la fois par des variations objectives et par des phénomènes subjectifs1.
« Par suite, disions-nous, pour éviter tout malentendu et supprimer l'opposition invétérée du physique au psychique, il est légitime et même nécessaire de remplacer la notion des phénomènes psychiques par celle des processus neuro-psychiques, — neuro-psychiques chez les animaux doués d'un système nerveux, bio-psychiques chez les protistes. »
Dans l'étude qui va suivre, nous nous en tiendrons strictement à ce principe, et si nous employons le terme « psychique », ce ne sera pas dans le sens usuel, mais en visant, à côté des phénomènes subjectifs, les processus cérébraux qui en forment la base. L'ensemble des processus vitaux ainsi compris constituera le psychisme objectif, et la science de ces derniers sera la psychologie objective.
l.Bechterew. La psychologie objective. Wesl.nik Psych.. 1904. Revue scientifique, 1906.
A notre avis, la psychologie objective ne doit s'occuper, en aucune mesure, des données de l'introspection. Elle a pour but d'étudier et d'expliquer l'activité neuro-psychique de l'individu comme une résultante des processus matériels du cerveau et uniquement comme telle. C'est pourquoi nous excluons l'observation interne aussi bien de l'étude que de l'expérience, limitant nos moyens à l'enregistrement et au contrôle des faits objectifs. Notre science doit rester exclusivement objective dans toutes ses parties.
On croirait, peut-être, que les méthodes expérimentales introduites depuis plus d'un quart de siècle, ont déjà transformé la psychologie en une science objective. Il n'en est rien pourtant. Les défenseurs mêmes de la psychologie expérimentale ne songent nullement à y prétendre. Ainsi lisons-nous chez Richet : « On a souvent prêté aux défenseurs de la psychologie expérimentale une opinion très commode à réfuter. On a dit qu'ils n'admettaient que l'expérience et qu'ils niaient la valeur du sens intime ou observation intérieure de nos éléments de connaissance. Comment étudier les effets de la mémoire, de l imagination, si l'on ne s'observe pas soi-même ? Quel est donc le physiologiste ou le naturaliste qui a émis cette opinion ? et pourquoi se plaît-on à la combattre, puisque personne n'est là pour la soutenir ? L'observation intérieure constitue une psychologie d'observation., tout aussi féconde, tout aussi légitime que la psychologie la plus expérimentale qu'on voudra bien imaginer. Les faits ainsi acquis par l'étude du moi ont autant de valeur que les phénomènes physiologiques enregistrés dans les laboratoires par les méthodes les plus perfectionnées de la technique contemporaine1. »
On voit que les recherches expérimentales peuvent relever aussi bien de la psychologie subjective que de la psychologie objective. Si on tient compte avant tout des variations de l'état subjectif, il est évident que l'expérience servira uniquement à la psychologie subjective. C'est ce qui se fait le plus souvent dans les laboratoires de psychologie. On en trouvera un
i. Ch. Richet, ibid., fntrod..p. xn.
exemple typique dans les recherches où l'on fait varier les conditions internes en observant les variations qui se produisent dans le champ de conscience du sujet. Certains auteurs exigent même que toutes les expériences soient complétées et éclaircies par l'observation interne. « A notre avis, dit Binet, il ne faut point chercher à limiter et à simplifier les réponses du sujet en expérience ; il faut, au contraire, lui laisser la pleine liberté d'exprimer ce qu'il sent et même le convier expressément à s'observer de près pendant tout le cours de l'expérience ; cette manière de procéder a l'avantage de ne pas restreindre la recherche dans le cercle de l'idée préconçue ; on peut constater maintes fois des faits nouveaux et non prévus qui permettent souvent de comprendre le mécanisme d'un certain état de conscience1. »
De même Munsterberg, parlant de la valeur des expériences et de leurs résultats, dit carrément : « Le sujet doit revêtir ce squelette de la chair et du sang de ses réminiscences ».
Nous sommes loin de nous opposer à ces tendances, tant qu'il s'agit d'enrichir le domaine de la psychologie subjective. Mais à l'égard de la psychologie objective, nous trouvons qu'elles manquent le but et sont pour le moins inutiles. L'expérience peut et doit être le principal moyen de la psychologie objective, mais il faut l'organiser de telle sorte qu'on puisse enregistrer les manifestations externes du phénomène psychique en rapport avec les facteurs qui l'ont provoqué. Certains appareils particulièrement sensibles permettent de compléter ces données par l'enregistrement des processus cérébraux. Quant à savoir si ces derniers sont conscients ou non, cette question doit être résolument écartée. Il faut y renoncer avant tout parce que nous n'avons pour cela aucun critérium objectif. Aucun signe objectif ne peut nous montrer si le processus en question s'est écoulé sous une forme consciente ou non. Du moins tous les efforts qu'on fait dans cette direction manquent de valeur scientifique et ne dépassent pas la portée d'une simple hypothèse.
1. A. Binet. Introduction à la psychologie expérimentale. Paris, F. Alcan, 4894, p. 30.
Ainsi, Auerbach a trouvé qu'une grenouille décérébrée continue de réagir par un mouvement de la patte à l'excitation que produit une goutte d'acide sur son dos. Quant à savoir si elle le fait d'une manière consciente ou inconsciente, nous sommes tout à fait dans l'incertain. Cette question ne peut pas sortir du domaine des hypothèses. Lorsque Ziehen conclut de cette expérience d'une manière résolument négative qu'il « ne peut être question de parallélisme psycho-physique même pour des réflexes plus élevés et plus compliqués », sa conclusion est évidemment peu fondée, car la conscience de la grenouille nous est tout à fait inaccessible et nos propres observations nous empêchent de refuser avec réflexes plus élevés un certain degré de conscience. On sait ensuite qu'une grenouille, privée d'hémisphères cérébraux jusqu'à la limite des couches optiques, reste capable de réactions encore plus compliquées ; par exemple, en sautant, elle évite l'ombre que projettent les obstacles. Ziehen refuse de nouveau à ce mouvement tout caractère conscient en s'appuyant sur l'analogie avec ceux d'un pianiste ou d'un homme qui descend un escalier. Mais il perd évidemment de vue que l'un et l'autre peuvent le faire aussi facilement d'une manière automatique, que d'une manière consciente, en y prêtant leur attention, sans que cette différence transparaisse le moins du monde au dehors. Ziehen refuse également tout élément de conscience aux instincts, les reléguant, avec les réflexes et les mouvements automatiques dans le domaine propre de la physiologie. Lorsque l'oiseau fait son nid, il n'y a là, d'après lui, qu'une série de réflexes d'origine sexuelle, compliqués par un mécanisme héréditaire, mais nullement conscients. Ces actes-là n'auraient plus l'apparence d'un réflexe, parce que l'excitation primitive est compliquée par une série d'autres, telles que la vue d'un brin de paille, d'un chiffon de laine, etc., qui modifient leur direction, mais il n'y aurait là rien de plus que dans les sauts déviés par la vue des obstacles. Comme preuve à l'appui de sa théorie il cite de nouveau l'exemple du pianiste. Mais sans parler de l'ambiguïté de cet exemple — le pianiste, comme nous l'avons vu, pouvant jouer aussi bien avec cons-
cience que sans — l'analogie n'est pas une preuve scientifique.
Du reste, — et ceci est la seconde raison pour écarter le problème de la conscience — les données subjectives n'introduisent rien dans le processus qui en explique le mécanisme ou permette de le distinguer de celui d'un processus inconscient. Ce fait est reconnu par ceux mêmes qui font de la conscience l'élément distinctif des phénomènes psychiques. Ainsi, d'après Ziehen, l'observation intérieure nous montre que les actes psychiques s'accompagnent toujours d'un état de conscience, mais cette liaison n'est nullement nécessaire pour expliquer le mécanisme même de l'acte. Les actes les plus complexes peuvent être compris comme mécaniques ou matériels. Contrairement à l'opinion courante que les actions humaines deviennent explicables si on les envisage comme des actes conscients, l'explication serait bien plus facile si on les considérait comme des fonctions matérielles du cerveau. Le miracle ou mystère consiste plutôt en ceci que certains processus, notamment ceux qui se passent dans l'écorce cérébrale, s'accompagnent de quelque chose de tout à fait particulier, qui n'est accessible qu'à l'observation intérieure *.
Revenant au même sujet il dit encore : ce II faut bien se rendre compte que l'acte physique est tout à fait indépendant et aurait été également compréhensible, s'il se passait sans l'accompagnement de l'épiphénomène psychique, c'est-à-dire sans images, ni sensations. Ce qu'il faut expliquer, c'est justement qu'en opposition au réflexe et au mouvement automatique, il s'ajoute ici quelque chose de nouveau, un processus parallèle de sensations et d'images'2 ».
Ceci n'est pas notre avis à nous. Nous n'allons pas jusqu'à juger les données de la conscience comme quelque chose de superflu, de surajouté à l'organisme. Si nous renonçons à les étudier en elles-mêmes, c'est pour une raison sensiblement différente. Nous nous sommes déjà plusieurs fois prononcés sur le rôle des données subjectives dans la vie psychique, mais vu l'importance de cette question, nous y revenons volontiers en détail.